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Eté 36 : De Clairac au Bassin d'Arcachon (récit )

Samedi 15 juillet 2006

Le carnet de voyage sur le Bassin d'Arcachon d'un jeune apprenti lot et garonnais pendant l'été 36





La Charrue des parents de Jean



Fin Juillet 1936 : Je m'appelle François, j'ai 16 ans, je suis apprenti mécanicien dans un petit garage de mon village, spécialisé dans le matériel agricole et je n'ai jamais vu la mer.

A l'école je travaillais plutôt bien, l'instituteur m'a même encouragé à passer mon certificat d'étude. Ça a été un sacrifice pour mes parents d'attendre un peu plus pour que je travaille. C'est vrai que notre petite ferme leur rapporte juste assez pour nous faire vivre à tous. J'aime bien ce que je fais et puis je suis fier d'aider mes parents. Ce que j'aurais aimé faire c'est des études d'ingénieur ou peut-être journaliste ou même écrivain. A la maison, on lit le journal et c'est tout et encore pas tous les jours.

    Depuis que je suis au garage j'écoute la radio de temps en temps parce que la femme du patron m'aime bien (elle n'a pas eu d'enfant) et qu'elle me fait rentrer dans la cuisine à midi pour manger le repas que maman m'a préparé. Ils ont une grosse radio en bois vernie, j'apprends les nouvelles du monde entier et je raconte tout à papa et maman quand je rentre le soir à la ferme. C'est comme ça que je les ai tenu au courant de tous les évènements de ces dernières semaines. La victoire du Front Populaire, au début du mois de mai, a entraîné un immense espoir chez les français, surtout chez les salariés. Mais ils trouvaient que ça n'allait pas assez vite, alors, à la fin du mois, de très nombreuses grèves ont éclaté un peu partout en France, deux millions de salariés ont manifesté leurs inquiétudes et leur mécontentement. Léon Blum, le chef du gouvernement, a rencontré les représentants des patrons et des salariés (par l'intermédiaire de la CGT) et le 7 juin les accords de Matignon ont été signés. Et voilà, je ne suis pas sûr de tout bien comprendre mais je sais que c'est un bouleversement énorme du monde du travail, je crois que rien ne sera plus jamais comme avant. Rendez-vous compte : augmentation des salaires, semaine de 40 heures (au lieu de 48 !) et deux semaines de congés payés à tous les salariés.

Me voilà riche de quinze longues journées de repos, de vacances, riche de mes rêves. Sur la grande carte Michelin au fond de l'atelier j'ai tracé un grand trait imaginaire de Clairac à l'Océan, tracé le plus court chemin de la réalité au rêve. Mes yeux se sont arrêtés sur une petite encoche dans le littoral Aquitain, une anse presque minuscule que l'on voit à peine si on va trop vite. En grosses lettres noires il y avait inscrit : Bassin d'Arcachon.

 

                                                                                                              A Suivre .....


Par khassiopee
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Vendredi 14 juillet 2006


François et Jean, deux jeunes Lot et garonnais profitent de leurs premiers congés payés en 1936 pour découvrir la mer.
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La maison de Montesquieu à Clairac

Veille de départ : Il a plu sans arrêt ces derniers jours, et je désespérais de revoir un jour le soleil. D'un côté cela m'a permis de mettre une touche finale à tous mes préparatifs. Jean part avec moi. Jean c'est mon copain de toujours, on a grandi ensemble et si j'avais eu un frère c'est à lui que j'aurais voulu qu'il ressemble.

On a eu un peu de mal à convaincre ses parents, sa mère surtout, ils ne voyaient pas d'un très bon œil notre équipée de deux cents kilomètres en train et en bicyclette. Je les ai rassurés en leur disant que j'avais déjà pris le train l'an dernier pour aller à Bordeaux et que nous dormirions sous la tente que nous a prêtée le fils du patron du Central. Elle est un peu vieille mais elle est encore solide et bien étanche. Quant aux repas, nous ne sommes pas hommes à nous laisser mourir de faim et j'ai trouvé à Marmande un petit réchaud à gaz qui ne prend presque pas de place dans le sac à dos. J'ai réservé nos places à la gare de Tonneins il y a quelques jours et, grâce aux nouvelles mesures nous avons pu bénéficier du billet de train populaire de congé.

 

Tout est prêt. Je ne tiens plus en place. Jean non plus. Pour tromper notre impatience nous sommes descendus à Clairac tout à l'heure. Il faisait bon flâner dans les rues. Les gens avaient ressorti leur chaise dans la rue, et les amoureux s'embrassaient en douce dans la pénombre de la plage. Moi aussi un jour j'aurais une fiancée mais avant, je veux voir la mer, me gorger de son odeur et m'assourdir du bruit des vagues. Après je lui raconterai et je ferai naître des étoiles de bonheur dans ses yeux bleus parce que, elle aura forcément les yeux bleus.

 

Abside de l'église de Clairac (Lot et Garonne)

A force de discuter, on s'est retrouvés au pied d'une grande bâtisse du 15ème   siècle, aux murs en briquettes rose et à pans de bois. Elle est bien mal en point et si on n'y prend garde elle ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Ici, on l'appelle Maison Montesquieu. Clairac n'est sur aucune carte et, pourtant, c'est là que Montesquieu, dont l'épouse était clairacaise, a écrit une bonne partie des Lettres Persanes. Jean ne connaît pas Montesquieu, ni Théophile de Viau d'ailleurs natif, tout comme nous de la petite bourgade. Jean n'aime que la terre, les vergers de pruniers et ses bêtes qu'il flatte tendrement quand il est sûr que personne ne le regarde. Derrière l'abside romane de l'église, il se laisse glisser à terre, le nez vers le ciel bleu. Je suis son regard. Tiens, je n'avais jamais remarqué les modillons. Qu'ai-je bien pu regarder depuis que je vis ici ?

 

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Par khassiopee
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Jeudi 13 juillet 2006

François et Jean, deux jeunes lot et garonnais, profitent de leurs premiers congés payés pour découvrir la mer en 1936
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Chut ! Tout le monde dort encore....

 
9 Août 1936 : Nous avons traversé Clairac tôt ce matin pour ne pas rater notre train. Nous n'osions pas dire un mot et seul le cliquetis de nos chaînes bien graissées faisait écho au vent qui sifflait à nos oreilles.

Dans la montée de la Maucaubette je me suis un instant demandé si nous avions bien fait d'emporter tout ce barda avec nous. "T'inquiète - m'a hurlé Jean ? c'est tout plat là-bas !". Je n'ai pas entendu ce qu'il me disait après, il riait comme un fou en beuglant les paroles de "Allons au devant de la vie". On a chanté comme ça jusqu'au bout.

 

Ma blonde, entends-tu dans la ville
Siffler les fabriques et les trains
Allons au devant de la vie
Allons au devant du matin

Debout ma blonde
Chantons au vent
Debout amie
Il va vers le soleil levant
Notre pays

Et nous saluerons la brigade
Et nous saluerons les amis
Mettons en commun camarades
Nos plans, nos travaux, nos soucis

Amie l?univers nous convie
Nos c?urs sont plus clairs que le jour
Allons au devant de la vie
Allons au devant de l?amour

La joie te réveille ma blonde
Allons nous unir à ce ch?ur
Marchons vers la gloire et le monde
Marchons au devant du bonheur

Dans leur triomphante allégresse
Les jeunes s?élancent en chantant
Bientôt une nouvelle jeunesse
Viendra au devant de nos rangs

Pour écouter la chanson en lisant : cliquez ici

 

Jusqu'à Bordeaux, on n'a plus rien dit. C'était long et il faisait chaud. Jean, le nez à la fenêtre, ouvrait de grands yeux étonnés.

 A Langon, un voyageur a oublié son journal. " La France ferme ses frontières avec l'Espagne et décide, comme la Grande Bretagne, une politique de non-intervention".

Je reste songeur? et repense à Montesquieu qui disait dans "l'esprit des lois": "Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive qu'elle n'a jamais été, où la morale de votre Evangile a été plus connue, où les droits respectifs des hommes les uns sur les autres, l'empire qu'une conscience a sur une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas de vos anciens préjugés, qui, si vous n'y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction ; et une nation est bien malheureuse, qui donne de l'autorité à des hommes tels que vous"?

 

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Par khassiopee
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Mercredi 12 juillet 2006

François et Jean, deux jeunes lot et garonnais, profitent de leurs premiers congés payés pour découvrir la mer en août 1936
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Les cabanes tchanquées

 

         Gare Saint-Jean : Sous la grande verrière de la gare il règne une agitation indescriptible. J'ai perdu Jean quelques instants… moment de panique,  c'est lui qui a les billets !

         Je le retrouve sur le bon quai, prêt à monter dans la correspondance pour Arcachon.

         Une petite fille envoie des baisers à son père.

         Une vieille dame redescend du train, affolée, et nous bouscule sans s'excuser.

         Mon regard se pose sur les courbes d'une hanche qui disparaissent dans la foule. Avait-elle les yeux bleus ?

         Le train file maintenant plein ouest. Nous parcourons une grande plaine littorale peuplée de pins maritimes. La terre a changé d'aspect, elle est plus sableuse. Mon cœur bat plus vite. Je découvre une odeur nouvelle, indéfinissable qui se mêle à celle des résineux. Il fait moins chaud. Au fond du wagon, un bébé s'est mis à pleurer. Je l'entends à peine.

                 Les maisons semblent plus proches les unes des autres…. Facture… Gujans Mestras… La Teste… Ça y'est ! Par les trouées du paysage je l'ai vue, son odeur m'étourdit, un oiseau blanc nous frôle en criant. Encore… s'il vous plait, encore.

 

    Arcachon :   La tente est enfin montée… cela n'a pas été une mince affaire que de trouver un endroit où s'installer.

Arcachon, ce n'est pas une ville pour Jean et moi. Que nous nous sommes sentis "nigauds" en sortant de la gare : Les gens ici ne sont pas comme nous, ils sont mieux habillés, plus beaux, plus intelligents, plus importants. Ils marchent le regard "en haut" abandonnant dans le sillage de leurs pas des effluves de parfums de luxe. Nous avons vu peu de jeunes mais beaucoup de familles avec leurs enfants, roses et blonds comme dans les magazines que lit la femme de mon patron. "Tu crois que ces enfants jouent quelques fois ? – a gloussé Jean – ils ont l'air si propres".

Je n'ai pas su quoi lui répondre. A Bordeaux, même les gens riches ont encore un accent, bien sûr pas rocailleux comme dans nos campagnes, mais vous savez, légèrement chantant, teinté de ce soleil qui déchire les brumes les plus tenaces en plein cœur de l'hiver. À Arcachon ils parlent un français atone, sans relief. "Les gens qui n'ont pas d'accent, n'ont pas d'âme" a conclu Jean d'un ton sentencieux.

Je voyais bien qu'il était déçu. Moi aussi je l'étais, j'avais une grosse boule au fond de la gorge, mes yeux glissaient, sans les voir, sur les façades lisses des maisons. J'avais oublié que la mer que j'avais à peine aperçue était à deux pas. 

Un peu dégrisés, nous avons demandé à un homme qui balayait le trottoir devant la gare, le seul à qui nous avons osé adresser la parole, où se trouvait la plage. Il nous a indiqué le chemin, avec un sourire en coin en reluquant nos bicyclettes. "Même les balayeurs de rue ont l'air mieux que nous" a murmuré Jean d'un air triste.

Au bout du ponton, la brise marine nous a salué en ébouriffant nos cheveux de son souffle léger. La mer emprisonnée dans l'anse du Bassin clapotait gentiment aux pieds des pilotis. C'était une étendue aux reflets d'aigue-marine, paresseusement étalée dans la chaleur de l'été. Des voiliers glissaient paisibles entre un vol de mouettes. J'aspirais à pleins poumons l'odeur forte et paisible de la marée. Au loin, d'étranges maisons de bois plantées dans l'eau comme des échassiers, observaient, sentinelles tranquilles, le lent va-et-vient des hommes sur les flots bleutés.

 

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Par khassiopee
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Mardi 11 juillet 2006

François et Jean, deux jeunes lot et garonnais, profitent des premiers congés payés pour découvrir la mer en août 1936

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Le Sahara ?.... Non, juste la Grande Dune
 

        

    Le 10 août 1936 : sur le coup, j'ai cru que Jean s'amusait encore à m'éblouir avec la lampe torche. Ce n'était que le soleil qui venait de glisser ses rayons dans la pénombre de la tente. Mes lèvres avaient un goût légèrement salé et une humidité un peu poisseuse imprégnait nos vêtements. Je me suis levé sans attendre et en faisant assez de bruit pour le tirer de son sac de couchage : ce n'était pas le moment de traîner au lit par un temps pareil.

         En discutant hier soir avec le paysan qui nous a autorisé à planter notre tente sur son petit lopin de terre, nous avons pu affiner notre périple autour du Bassin : "Allez faire un petit tour dans la Ville d'hiver vous verrez de bien belles maisons, pour le reste mes garçons, il y a mieux ailleurs ! ". Après moult discussions, carte Michelin à l'appui, nous avons fini par tomber d'accord sur les différentes étapes de notre séjour :

 

- 10 août (donc aujourd'hui) : visite du Pyla, ascension de la dune. Embarquement vers le Cap ferret dans l'après-midi.

- 11 août : Visite de la pointe du Cap- ferret. Banc d'Arguin.

- 12 août : Les villages ostréicoles

- 13 août : Le fond du Bassin

- 14 août : Biganos, le delta de la Leyre.

- 15 août : Gujans – Mestras

- 16 août : Retour en Lot et Garonne

 
 

         Sur les conseils de notre hôte d'un soir, nous prenons la route vers le Pyla (ou Pilat, les panneaux indicateurs semblent capricieux et ne nous donnent jamais la même orthographe). Nous résistons tant bien que mal à l'envie de piquer une tête dans l'Océan et continuons notre route qui serpente au milieu des pins.

Nous voilà enfin au pied du fameux "sablonney", le gros tas de sable, comme les Gascons appellent la Grande Dune. La forêt semble disparaître d'un coup, engloutie sans vergogne par la voracité sableuse. On distingue encore la cime de quelques pins aventureux que la Dune n'a pas encore fini de digérer et nous comprenons que la montagne de sable est un être vivant qui progresse inexorablement vers l'intérieur des terres.

Pendant que j'attache nos vélos, Jean me lit les commentaires du guide que nous avons acheté hier à la Librairie Générale à Arcachon : "La Dune du Pilat s'est formée il y a 600 ans et s'étend sur 2700 mètres de long et 500 mètres de large. Elle atteint 116 mètres de haut pour une masse de 60 millions de mètres cubes. Elle progresse d'environ quatre mètres par an dans les terres et demeure la seule dune du littoral qui soit restée déboisée."  Une rebelle !


Dune du Pyla


Je n'ai que jamais eu l'occasion de marcher dans de la neige épaisse, je suppose que la sensation doit être assez proche de celle que nous éprouvons en ce moment. Au bout de quelques mètres, un étau me serre la poitrine et j'ai les jambes sciées par l'effort. Nous nous enfonçons dans le sable meuble qui se dérobe sous nos pas. Les derniers mètres n'en finissent pas, nous sommes presque à quatre pattes pour les franchir. Nous rions… c'est si bon.

Je n'aurai jamais assez de mots pour décrire l'émotion qui m'a submergé quand je me suis redressé et que j'ai pu contempler l'incroyable panorama qui s'étalait sous mes yeux. J'aime le monde vu d'en haut, ce n'est pas pour rien que j'aime tant m'attarder sur les sommets du Pech de Berre. J'en prends plein les yeux, mon cœur déborde de bonheur, j'ai l'impression d'avoir traversé la Terre et d'atterrir ailleurs, sur un monde à part.

Nous sommes sur le dos du mastodonte de sable échoué sur la plage, nous l'avons vaincu et il nous offre son ultime récompense : jouir jusqu'au vertige du ciel, de l'océan et du sable qui s'épousent dans l'infini de l'horizon. 

Aucune brume matinale n'arrête nos regards qui se perdent à droite, aux confins du Bassin : L'Île aux Oiseaux et les cabanes Tchanquées s'étirent vers le ciel qui les caresse de ses doigts azurs. Sur la gauche, la Dune s'étire comme un gros reptile rassasié de soleil, puis plonge dans la mer vers d'insondables univers. Mais c'est juste là, devant nous, que c'est le plus beau : un immense banc de sable clair ferme l'entrée du Bassin, la large conche qui échancre son flanc lui donne des airs de quartiers de lune sous le soleil. Comme des abeilles autour d'une ruche, des petits bateaux à fond plat, "les pinasses", s'affairent dans les parcs à huîtres qui affleurent à la surface de l'eau. Des nuées d'oiseaux s'envolent par à-coups joyeux dans l'air salé. Au-delà encore, la langue de sable du Cap-Ferret émerge de son sommeil. Les vagues du grand large se brisent sur les fonds découverts, dans un friselis d'écume blanche.

Pas un bruit, du haut du géant de sable, le "silence de la mer" a quelque chose de palpable.

 
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Par khassiopee
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Lundi 10 juillet 2006
   
    François et Jean, deux jeunes lot et Garonnais, profitent de leurs premiers congés payé pour découvrir la mer en août 1936

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Escalumade sur le Cap Ferret


11 août 1936 : pas de chance, ce matin il pleut ! Le mauvais temps est arrivé très vite hier soir alors que nous finissions tout juste de visiter la Ville d'Hiver avant de prendre le bateau pour le Cap Ferret. Déjà, quand nous sommes redescendus de la Dune, un halo de ouate brumeuse, venu du large, commençait à absorber le Cap Ferret. Bientôt, nous n'avons plus distingué que le phare qui domine l'Escourre de la Douane au Mimbeau. Le bleu du ciel avait pris une tonalité fatiguée à laquelle nous n'avons guère prêté attention. Pour un lot et garonnais, c'est presque une fatalité estivale, la chaleur d'août appesantit souvent le ciel d'humidité. L'orage nous a surpris sur le bateau qui assure la liaison entre Arcachon et le Cap Ferret. Malédiction ! nous avons monté la tente sous des trombes d'eau et nous étions trempés !




Les Façades de la Ville d'Hiver (Bullotin)



Pour passer le temps, j'ai lu "La guerre de Troie n'aura pas lieu" de Giraudoux et Jean a terminé les croquis des maisons de la Ville d'Hiver. Il est doué Jean, le pire c'est qu'il ne le sait même pas. Il dessine comme d'autres respirent, sans réfléchir, de manière instinctive et spontanée. Quand nous étions encore à l'école, le maître, exposait toujours ses dessins sur les murs de la classe. "Tu devrais prendre des cours" lui disait-il toujours. "Pourquoi faire ?" répondait Jean interloqué. Le maître ne savait jamais quoi lui dire, il n'y avait d'ailleurs rien à dire. Depuis, le maître a pris sa retraite, il a emporté sa vieille mappemonde qui me faisait rêver et les dessins de Jean.


Maison de la Ville d'Hiver


         Des maisons comme ça, nous n'en avions jamais vu. Il faut imaginer un mélange alambiqué de styles arabo-andalous et asiatiques, délicieusement exotique et résolument somptueux. J'ai regardé Jean reproduire avec précision, les détails d'un pignon de toiture et les débauches de fantaisies d'une terrasse à colonnades puis par touches légères ajouter la couleur avec crayons Caran d'Ache que le maître lui avait offerts et dont il ne sépare jamais. Puis j'ai continué à lire. L'orage roulait encore au loin quand nous nous sommes endormis.

 

         Et bien, vous savez quoi ? Même sous la pluie le Cap Ferret est beau ! Nous avons passé la matinée à nous promener pieds nus dans la conche entre le Mimbeau et la presqu'île. De là, la Dune nous semblait d'un coup devenue minuscule et l'infini douceur du ciel et de l'eau nous happait comme ce promeneur égaré entre les pignots.


Forêt de pignots au Mimbeau

 
 
 
 

Par khassiopee
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Dimanche 9 juillet 2006

    

    François et Jean, deux jeunes apprentis lot et garonnais, profitent de leurs premiers congés payés pour découvrir la mer en août 1936. Ils vont rencontrer Pablo, un jeune espagnol dont les parents ont fui la guerre d'Espagne qui vient d'éclater

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Pour lire le début de l'histoire, c'est là




       Le Facteur du Claouet, Dessin Bullotin


    Pablo
 
 

         12 août 1936 : J'ai enfin pris mon premier vrai bain dans l'Océan qui charriait encore ce matin des rouleaux énormes. La force tumultueuse des vagues m'a jeté je ne sais combien de fois par terre et, moi qui me croyait bon nageur dans les eaux tranquilles du Lot, j'ai bien dû admettre que je n'étais rien qu'un petit fétu de paille ballotté par la mer. On a mis du temps à se décider, l'eau était un peu froide et ce bruit, ce bruit qui nous forçait à crier pour bien nous entendre. Il y avait peu de monde, les vacanciers préfèrent se tremper dans les eaux plus calmes du Bassin, et j'ai voulu croire un instant que nous étions les maîtres de la langue de sable du Cap Ferret.

         Avant de reprendre nos bicyclettes pour partir à la découverte de notre nouveau domaine, nous avons lézardé au soleil, à même le sable pour ne pas salir nos draps de bain.

         Je l'ai vu arriver de loin par le petit sentier qui ouvre la dune vers la plage. Il ne devait pas être beaucoup plus âgé que nous, il marchait d'un pas vif et le vent qui gonflait sa chemise claire lui donnait des allures d'oiseau marin prêt à prendre son envol. Quand il est parvenu à notre hauteur, il s'est arrêté et nous a salué. Puis, il est resté là, debout à contempler la mer. Ses vêtements étaient impeccablement coupés et, le bermuda qui claquait sur ses cuisses bronzées auraient fait pâlir de jalousie le fils des "châtelains" du Vaqué.

- Vous êtes en vacances ?

Dans sa voix traînait un accent, mais pas d'ici, enfin pas du Sud-Ouest mais d'ailleurs.

- Oui – ai-je répondu – Vous aussi ?

- Oui, en quelque sorte. Je ne suis pas français, je suis espagnol et mes parents ont préféré s'éloigner un peu, enfin vous comprenez… avec ce qui se passe chez nous.

Il ne s'est guère étendu sur ce que faisaient ses parents, il ajuste dit qu'ils avaient une maison ici, sur le Bassin.

- La guerre civile est ce qu'il peut arriver de pire à une nation, on se bat contre ses voisins, contre ses amis, contre ses parents. Je ne suis pas franquiste, mon père est phalangiste. Ma mère n'est rien, elle ne fait que pleurer.

Ses yeux écarquillés vers le sud semblaient scruter l'horizon, comme s'ils cherchaient la ligne des côtes espagnoles qu'on ne voit sans doute jamais d'ici.

 

         il nous a lancé ça comme ça, alors que nous roulions nos serviettes dans nos sacs à dos :

- J'aimerais bien vous accompagner, vous savez je connais bien le Bassin et puis je n'ai pas grand-chose à faire…

Je ne sais plus lequel de nous deux a répondu "oui" le premier, peut-être les deux en même temps, sans doute. Le fait est que, une heure après, notre trio improvisé, Pablo en tête, pédalait de concert vers la jetée du Bélisaire.

 

    Le Banc d'Arguin

Pour voir les autres photos du Banc d'Arguin, cliquez ici



Ostréiculteurs sur le Banc d'arguin

 

         Le vieux pêcheur qui nous avait embarqué sur sa pinasse était un infatigable pédagogue qui, en moins de trente minutes nous avait initiés aux ruses les plus habiles pour naviguer sans danger dans l'entrelacs des passes.

          Le vent est devenu plus fort et l'air plus vif, mouillé d'embruns, au fur et à mesure que nous gagnions le large. Le mélange de sel et d'eau faisait cuire notre peau au soleil et je ne savais plus s'il fallait frissonner ou avoir trop chaud et, quand nous avons enfin mis pied à terre, "à sable", devrais-je dire, j'ai compris que je touchais le bonheur du doigt. Jean serrait mon bras en murmurant des "Putain que c'est beau, François ! Putain que c'est beau, que si j'm'écoutais j'en chialerai". Et il en chialait le bougre et moi, je n'étais pas loin d'en faire autant.

       

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Par khassiopee
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