La Charrue des parents de Jean
Fin Juillet 1936 : Je m'appelle François, j'ai 16 ans, je suis apprenti mécanicien dans un petit garage de mon village, spécialisé dans le matériel agricole et je n'ai jamais vu la mer.
A l'école je travaillais plutôt bien, l'instituteur m'a même encouragé à passer mon certificat d'étude. Ça a été un sacrifice pour mes parents d'attendre un peu plus pour que je travaille. C'est vrai que notre petite ferme leur rapporte juste assez pour nous faire vivre à tous. J'aime bien ce que je fais et puis je suis fier d'aider mes parents. Ce que j'aurais aimé faire c'est des études d'ingénieur ou peut-être journaliste ou même écrivain. A la maison, on lit le journal et c'est tout et encore pas tous les jours.
Depuis que je suis au garage j'écoute la radio de temps en temps parce que la femme du patron m'aime bien (elle n'a pas eu d'enfant) et qu'elle me fait rentrer dans la cuisine à midi pour manger le repas que maman m'a préparé. Ils ont une grosse radio en bois vernie, j'apprends les nouvelles du monde entier et je raconte tout à papa et maman quand je rentre le soir à la ferme. C'est comme ça que je les ai tenu au courant de tous les évènements de ces dernières semaines. La victoire du Front Populaire, au début du mois de mai, a entraîné un immense espoir chez les français, surtout chez les salariés. Mais ils trouvaient que ça n'allait pas assez vite, alors, à la fin du mois, de très nombreuses grèves ont éclaté un peu partout en France, deux millions de salariés ont manifesté leurs inquiétudes et leur mécontentement. Léon Blum, le chef du gouvernement, a rencontré les représentants des patrons et des salariés (par l'intermédiaire de la CGT) et le 7 juin les accords de Matignon ont été signés. Et voilà, je ne suis pas sûr de tout bien comprendre mais je sais que c'est un bouleversement énorme du monde du travail, je crois que rien ne sera plus jamais comme avant. Rendez-vous compte : augmentation des salaires, semaine de 40 heures (au lieu de 48 !) et deux semaines de congés payés à tous les salariés.
Me voilà riche de quinze longues journées de repos, de vacances, riche de mes rêves. Sur la grande carte Michelin au fond de l'atelier j'ai tracé un grand trait imaginaire de Clairac à l'Océan, tracé le plus court chemin de la réalité au rêve. Mes yeux se sont arrêtés sur une petite encoche dans le littoral Aquitain, une anse presque minuscule que l'on voit à peine si on va trop vite. En grosses lettres noires il y avait inscrit : Bassin d'Arcachon.


Le Facteur du Claouet, Dessin