- Juanito ! Juanito ! Allez, viens ! Il est temps…
- Laisse-moi dormir encore un peu, il est tôt et j'ai froid. Je ne veux pas aller à l'hôpital ce matin, l'aspirine que tu m'as donnée hier soir a dû me faire du bien. Regarde, touche mon front, je n'ai plus de fièvre.
Une main légère comme le vent qui descend des sierras effleure sa joue blême qui tressaille à peine. A travers les volets encore clos de la chambre, les premières lueurs d'un soleil de novembre se fraient un passage et viennent jouer dans le creux de sa paume gauche qui repose entrouverte sur les draps fleuris du lit.
- Il n'est plus temps d'aller à l'hôpital. Je t'en prie, suis-moi, je n'ai pas vécu tout ce temps pour repartir sans toi. Le petit âne gris nous attend dehors dans la lumière, il fait doux, c'est une merveilleuse journée d'automne pour voyager.
La voix s'est faite suppliante et Juanito consent enfin à ouvrir les yeux. Il n'a pas ses lunettes, il distingue vaguement, penchée au-dessus de lui, une silhouette féminine qu'il lui semble reconnaître. D'un geste qu'il contrôle mal, il essaie de se tourner vers le chevet pour attraper ses lunettes mais son bras retombe sur sa poitrine comme un oiseau blessé.
- Donne-moi mes lunettes, grogne-t-il agacé, tu sais bien que je n'y vois rien au réveil.
Il sent les montures glisser doucement derrière ses oreilles et ouvre plus grand les yeux.
- Marie-José ? demande-t-il sans conviction à la femme qui se tient à son chevet. Mais il sait que ce n'est pas sa fille, celle-là est trop jeune, ou trop vieille, c'est difficile à dire. Pourtant cette allure un peu frondeuse, ce regard sombre et buté lui disent quelque chose.
Un rire lui répond, clair comme l'eau de la rivière qui coule au pied du village.
- C'est moi, Josefa… Pepa comme tu voudras, c'est pareil. Tu te souviens de moi ? C'est moi qui t'ai mis au monde, là-bas, il y a presque un siècle.
- Ne te moque pas de moi, tu ne peux pas être Pepa, elle doit être morte à l'heure qu'il est et depuis longtemps, elle était si vieille déjà, lâche-t-il dans un soupir.
Sa main gauche échappe un instant au rayon et il ôte ses lunettes devenues désormais inutiles et les pose sur l'oreiller.
- Juanito, viens, tu dois me suivre à présent.
- Je ne peux pas, Marie-José doit m'accompagner à l'hôpital pour ces examens.
- Elle n'arrivera pas à temps, c'est moi qui dois t'emmener.
Juanito s'est assoupi de nouveau sans l'entendre et il ronfle bruyamment. Josefa secoue la tête de découragement et se dit qu'elle est peut-être arrivée trop tôt, que ce n'est pas encore le moment. Elle contourne le lit en claudiquant légèrement, seul vestige du terrible éboulement qui ne l'a pas tuée. Pourtant, elle se souvient de s'être sentie morte et de son corps fracassé qui pesait une tonne dans le silence étourdissant. Dans le nuage de poussière qui se dissipait peu à peu elle discerna un couple qui s'approchait d'elle. Elle ne devait pas être morte, s'était-elle dit, puisqu'elle voyait encore. L'homme l'avait soulevée dans ses bras et déposée sur un talus d'herbe moelleuse. La femme l'avait fait boire et avait bassiné son front brûlant à l'aide d'un linge humide et frais. Après elle ne savait plus, il lui semblait avoir dormi longtemps et avoir ressenti une paix immense. Quand elle avait enfin émergé de sa torpeur, ils étaient toujours là. L'homme avait le type morisque, une épaisse frange brune barrait son front, soulignant l'intensité du regard. La femme n'était pas très grande mais il émanait d'elle une détermination farouche qui la rassurait. Cela lui parut à peine croyable mais, elle sut immédiatement qu'ils étaient ses parents.
- Tu es le fruit d'un amour éternel, lui répondit l'homme, que rien ne pourra jamais détruire. Tu es indestructible Josefa, l'éternité t'appartient. Ton destin est de perpétuer la vie au-delà des siècles et de transmettre leurs racines à ceux que tu auras guidés vers la lumière.
- Ton parcours s'achèvera avec celui que tu jugeras digne de t'accompagner pour nous rejoindre.
- Et comment le reconnaîtrai-je ?
- Il naîtra à minuit, juste après le passage de la Grande Comète.
Josefa entreprit alors son long périple dans le temps, elle connut la grandeur et la décadence de son pays, les guerres et les victoires. Elle traversa l'Histoire sans autre histoire d'amour que celle qui la tenait poings et cœur liés à cette famille rare qui l'avait un jour accueillie et chérie comme si elle avait été du même sang. Vers mille huit cents quatre vingt, une épidémie de choléra la ramena un peu par hasard au village où elle se réinstalla dans la maison même où elle avait vécu quelques quatre cents ans auparavant. Pour tous elle devint et resta "Cienarrugas", accoucheuse aux multiples talents. Ce huit février mille neuf cents onze, à minuit tapante, elle déclara à Sérvula en lui posant son premier né sur le ventre :
- C'était mon dernier accouchement, je suis trop vieille à présent.
Il est presque huit heures du matin, Josefa s'assied près du dormeur et le secoue doucement.
- Juanito, réveille-toi, nous partons !
Juanito proteste un peu, mais il est à bout d'arguments.
- Je ne peux pas m'en aller sans leur dire au revoir Pepa, ça ne se fait pas, tu le sais bien quand même ! Pepa, mais nom de Dieu, qu'est-ce que tu fous dans ma chambre ?
- Je t'expliquerai, nous avons tout le temps maintenant.
Ils sortent sans bruit. La rumeur de la ville leur parvient à peine. Juanito s'aperçoit qu'il a retrouvé tous ses sens. Il n'a aucun regret pour ses lunettes qu'il a oubliées sur l'oreiller encore moins pour son appareil auditif tout neuf auquel il n'a jamais réussi à s'habituer. Le petit âne gris leur emboîte le pas et ils disparaissent dans la lumière.
Ceux qui ont dit "Mort à l'intelligence" entrent à l'UNESCO
Devant l'ampleur et la ferveur des manifestations qui se sont déroulées ces derniers jours partout dans le monde contre l'éventuelle entrée du franquisme à l'UNESCO, j'avais, jusqu'à la dernière minute, caressé le fol espoir que par crainte du scandale on lui en fermerait les portes.
Instruit cependant par la désillusion et instruit, comme tous, très douloureusement, je ne pouvais être d'un autre côté très optimiste et, dans ces conditions, son admission ne pourrait me causer que peu de surprise, si en fin de compte et au défi de tout, elle était votée par les délégués des pays membres de l'institution.
Sans surprise donc, car mon espoir était infime, mais la mort dans l'âme et la rage au cœur. Ainsi en a-t-il été : les ennemis de toutes les libertés, ceux qui symbolisent la négation de la culture en Espagne ; les coupables de l'analphabétisme honteusement chronique d'un pays qui a manifesté durant le Gouvernement de La République le désir irrépressible de savoir ; ceux qui ont profané l'Université en vociférant "Mort à l'intelligence" ; les assassins de Frédéric Garcia Lorca ont été absous.
A l'exception de trois ou quatre pays, petits certes, mais ô combien dignes et courageux, qui ont voté contre et de quelques abstentions, le funeste verdict a été prononcé à une écrasante et inexplicable majorité.
Il m'est difficile de contenir mon indignation devant une telle faute, et mon cri de révolte, nourri par tout ce que je porte en moi de plus juste, s'échappe tout seul de ma gorge pour exiger réparation, s'il est toutefois possible de réparer une atteinte aussi ignominieuse à liberté et à la dignité humaines. Quand on veut chercher le motif qui a dicté l'absolution du franquisme, l'entendement se perd dans un labyrinthe de bizarreries et de contradictions exaspérantes qui caractérisent la politique internationale actuelle, notamment la politique occidentale, celle des États-unis en tête, enclins, comme on peut le constater, à inspirer ou à forcer, plus ou moins ouvertement, celle des autres.
On peut comprendre, mais pas justifier, que la politique américaine, par peur des russes, pour défendre, selon eux, la liberté et la civilisation occidentales, s'abaisse à signer avec Franco un traité militaire en vertu duquel le franquisme obtiendra, entre autres avantages, en tout ou en partie, les dollars dont il a besoin, pour continuer à éviter que le peuple espagnol, la grande majorité du peuple espagnol, n'essaie de reconquérir sa liberté.
On comprend aussi, même si on ne peut le justifier, que certains pays européens, d'essence et de tradition démocratiques, aient jugé judicieux pour leurs intérêts économiques de signer avec Franco les accords commerciaux que nous connaissons tous, au lieu de l'isoler et d'asphyxier son économie pour éviter qu'il ne continue lui-même à asphyxier la totalité du peuple espagnol en le maintenant dans l'esclavage le plus abject.
On peut comprendre enfin, que l'on s'obstine à invoquer la fameuse raison d'état pour justifier tous ces compromis économico-militaires responsables du maintien de l'injustice en Espagne.
Tout ceci, tout en étant injuste peut se comprendre, en faisant un petit effort. Mais, au nom de quelles convenances militaires, de quels intérêts économiques, pour quelle raison d'état, les portes de l'UNESCO ont-elles été ouvertes au franquisme ? Qu'est-ce que l'armée et l'économie ont en commun avec la vocation constitutive, essentiellement humaine, intellectuelle et artistique de l'UNESCO ?
Parce que, somme toute, il est impensable de croire qu'on a voulu récompenser Franco pour les crimes de lèse humanité perpétrés contre le peuple espagnol, ou pour ses atteintes constantes à la liberté, ou pour avoir organisé d'innombrables autodafés, où plus d'un livre fut réduit en cendres, ou pour avoir, de l'école primaire à l'Université, assujetti à sa politique, la pratique de l'enseignement en Espagne.
Peut-être existe t-il une raison ; peut-être que Franco, dans son habile maquignonnage économico-militaire, pour se faire valoir avec gloire d'appartenir à l'UNESCO et, du même coup, se vanter d'une victoire de plus, bien remportée celle-là, ait exigé des autres parties contractantes, pour signer avec elles les accords militaires et économiques, la condition préalable qu'elles lui assureraient un poste au sein de l'institution qui s'en trouve, de ce fait, bien mise à mal.
Mais, quel qu'en soit le motif absurde, quels que soient les prétextes invoqués pour justifier ce faux-pas, le mal est fait et il sera difficilement réparé. Que les responsables prennent la peine de réfléchir aux aspects suivants de la situation :
L'existence de Franco représente toujours un énorme écueil à l'union entre les pays occidentaux, précisément au moment où elle leur est plus nécessaire que jamais.
La tendance, intentionnée ou non, des dirigeants d'un certain grand pays, au demeurant très démocratique, à convertir les institutions internationales en colonies de l'administration nationale, peut aussi entraîner de dangereuses divisions. Des démissions comme celle du secrétaire Général de l'ONU et celles de différents membres de l'UNESCO pourraient se multiplier.
Que ces mêmes dirigeants, égarés par la peur des soviets, songent qu'il pourrait leur arriver ce qu'il arrive toujours à celui qui commence à monter en bicyclette qui, pour éviter un obstacle, finit toujours par tomber dessus tête la première.
Qu'ils arrêtent tous, les uns comme les autres, de jouer avec la liberté et la justice humaines de cette manière, s'ils persistent, ils causeront dans le monde des ravages aux conséquences infiniment plus désastreuses que la division provoquée par des questions temporaires dont les intérêts sont plus ou moins dignes de confiance et de respect.
Les esprits honnêtes, et il y en a heureusement encore beaucoup, ne perdront plus la foi en tous et en tout ce qui jusqu'à lors avait incité l'homme à donner sa vie pour une cause ou à consacrer tous ses efforts au triomphe des plus grandes et des plus nobles vérités.
De bons exemples et non des mots, voila ce dont l'homme à besoin. Le spectacle donné à l'UNESCO qui, à l'encontre de tous ses statuts, admet le franquisme en son sein avec tout ce qu'il représente d'inhumain, de cruel et d'injuste en est un exemple malheureusement déplorable dont les conséquences ne sauraient tarder à se faire sentir.
La première, et que l'on me pardonne cette pointe d'ironie, sera le maintien par Franco du "statu quo" concernant, en Espagne, la circulation des publications de l'accueillante UNESCO elle-même.
Juanito Aceituno, 23 Novembre 1952
FIN

