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Le Village Andalou (roman)

Dimanche 31 décembre 2006


XIX

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                - Juanito ! Juanito ! Allez, viens ! Il est temps…

                - Laisse-moi dormir encore un peu, il est tôt et j'ai froid. Je ne veux pas aller à l'hôpital ce matin, l'aspirine que tu m'as donnée hier soir a dû me faire du bien. Regarde, touche mon front, je n'ai plus de fièvre.

Une main légère comme le vent qui descend des sierras effleure sa joue blême qui tressaille à peine. A travers les volets encore clos de la chambre, les premières lueurs d'un soleil de novembre se fraient un passage et viennent jouer dans le creux de sa paume gauche qui repose entrouverte sur les draps fleuris du lit.

                - Il n'est plus temps d'aller à l'hôpital. Je t'en prie, suis-moi, je n'ai pas vécu tout ce temps pour repartir sans toi. Le petit âne gris nous attend dehors dans la lumière, il fait doux, c'est une merveilleuse journée d'automne pour voyager.

La voix s'est faite suppliante et Juanito consent enfin à ouvrir les yeux. Il n'a pas ses lunettes, il distingue vaguement, penchée au-dessus de lui, une silhouette féminine qu'il lui semble reconnaître. D'un geste qu'il contrôle mal, il essaie de se tourner vers le chevet pour attraper ses lunettes mais son bras retombe sur sa poitrine comme un oiseau blessé.

                - Donne-moi mes lunettes, grogne-t-il agacé, tu sais bien que je n'y vois rien au réveil.

Il sent les montures glisser doucement derrière ses oreilles et ouvre plus grand les yeux.

                - Marie-José ? demande-t-il sans conviction à la femme qui se tient à son chevet. Mais il sait que ce n'est pas sa fille, celle-là est trop jeune, ou trop vieille, c'est difficile à dire. Pourtant cette allure un peu frondeuse, ce regard sombre et buté lui disent quelque chose.

Un rire lui répond, clair comme l'eau de la rivière qui coule au pied du village.

                - C'est moi, Josefa… Pepa comme tu voudras, c'est pareil. Tu te souviens de moi ? C'est moi qui t'ai mis au monde, là-bas, il y a presque un siècle.

                - Ne te moque pas de moi, tu ne peux pas être Pepa, elle doit être morte à l'heure qu'il est et depuis longtemps, elle était si vieille déjà, lâche-t-il dans un soupir.

Sa main gauche échappe un instant au rayon et il ôte ses lunettes devenues désormais inutiles et les pose sur l'oreiller.

                - Juanito, viens, tu dois me suivre à présent.

                - Je ne peux pas, Marie-José doit m'accompagner à l'hôpital pour ces examens.

                - Elle n'arrivera pas à temps, c'est moi qui dois t'emmener.

Juanito s'est assoupi de nouveau sans l'entendre et il ronfle bruyamment. Josefa secoue la tête de découragement et se dit qu'elle est peut-être arrivée trop tôt, que ce n'est pas encore le moment. Elle contourne le lit en claudiquant légèrement, seul vestige du terrible éboulement qui ne l'a pas tuée. Pourtant, elle se souvient de s'être sentie morte et de son corps fracassé qui pesait une tonne dans le silence étourdissant. Dans le nuage de poussière qui se dissipait peu à peu elle discerna un couple qui s'approchait d'elle. Elle ne devait pas être morte, s'était-elle dit, puisqu'elle voyait encore. L'homme l'avait soulevée dans ses bras et déposée sur un talus d'herbe moelleuse. La femme l'avait fait boire et avait bassiné son front brûlant à l'aide d'un linge humide et frais. Après elle ne savait plus, il lui semblait avoir dormi longtemps et avoir ressenti une paix immense. Quand elle avait enfin émergé de sa torpeur, ils étaient toujours là. L'homme avait le type morisque, une épaisse frange brune barrait son front, soulignant l'intensité du regard. La femme n'était pas très grande mais il émanait d'elle une détermination farouche qui la rassurait. Cela lui parut à peine croyable mais, elle sut immédiatement qu'ils étaient ses parents.

- Je suis bien morte alors, se surprit-elle à murmurer.

- Tu es le fruit d'un amour éternel, lui répondit l'homme, que rien ne pourra jamais détruire. Tu es indestructible Josefa, l'éternité t'appartient. Ton destin est de perpétuer la vie au-delà des siècles et de transmettre leurs racines à ceux que tu auras guidés vers la lumière.

- Pourquoi ne puis-je pas rester avec vous ?

                - Ton parcours s'achèvera avec celui que tu jugeras digne de t'accompagner pour nous rejoindre.

                - Et comment le reconnaîtrai-je ?

                - Il naîtra à minuit, juste après le passage de la Grande Comète.

                Josefa entreprit alors son long périple dans le temps, elle connut la grandeur et la décadence de son pays, les guerres et les victoires. Elle traversa l'Histoire sans autre histoire d'amour que celle qui la tenait poings et cœur liés à cette famille rare qui l'avait un jour accueillie et chérie comme si elle avait été du même sang. Vers mille huit cents quatre vingt, une épidémie de choléra la ramena un peu par hasard au village où elle se réinstalla dans la maison même où elle avait vécu quelques quatre cents ans auparavant. Pour tous elle devint et resta "Cienarrugas", accoucheuse aux multiples talents. Ce huit février mille neuf cents onze, à minuit tapante, elle déclara à Sérvula en lui posant son premier né sur le ventre :

                - C'était mon dernier accouchement, je suis trop vieille à présent.

                Il est presque huit heures du matin, Josefa s'assied près du dormeur et le secoue doucement.

                - Juanito, réveille-toi, nous partons !

Juanito proteste un peu, mais il est à bout d'arguments.

                - Je ne peux pas m'en aller sans leur dire au revoir Pepa, ça ne se fait pas, tu le sais bien quand même ! Pepa, mais nom de Dieu, qu'est-ce que tu fous dans ma chambre ?

                - Je t'expliquerai, nous avons tout le temps maintenant.

Ils sortent sans bruit. La rumeur de la ville leur parvient à peine. Juanito s'aperçoit qu'il a retrouvé tous ses sens. Il n'a aucun regret pour ses lunettes qu'il a oubliées sur l'oreiller encore moins pour son appareil auditif tout neuf auquel il n'a jamais réussi à s'habituer. Le petit âne gris leur emboîte le pas et ils disparaissent dans la lumière.

 
 
 
 
 
APPENDICE
 
 

Ceux qui ont dit "Mort à l'intelligence" entrent à l'UNESCO

 
 

                Devant l'ampleur et la ferveur des manifestations qui se sont déroulées ces derniers jours partout dans le monde contre l'éventuelle entrée du franquisme à l'UNESCO, j'avais, jusqu'à la dernière minute, caressé le fol espoir que par crainte du scandale on lui en fermerait les portes.

                Instruit cependant par la désillusion et instruit, comme tous, très douloureusement, je ne pouvais être d'un autre côté très optimiste et, dans ces conditions, son admission ne pourrait me causer que peu de surprise, si en fin de compte et au défi de tout, elle était votée par les délégués des pays membres de l'institution.

                Sans surprise donc, car mon espoir était infime, mais la mort dans l'âme et la rage au cœur. Ainsi en a-t-il été : les ennemis de toutes les libertés, ceux qui symbolisent la négation de la culture en Espagne ; les coupables de l'analphabétisme honteusement chronique d'un pays qui a manifesté durant le Gouvernement de La République le désir irrépressible de savoir ; ceux qui ont profané l'Université en vociférant "Mort à l'intelligence" ; les assassins de Frédéric Garcia Lorca ont été absous.

                A l'exception de trois ou quatre pays, petits certes, mais ô combien dignes et courageux, qui ont voté contre et de quelques abstentions, le funeste verdict a été prononcé à une écrasante et inexplicable majorité.

                Il m'est difficile de contenir mon indignation devant une telle faute, et mon cri de révolte, nourri par tout ce que je porte en moi de plus juste, s'échappe tout seul de ma gorge pour exiger réparation, s'il est toutefois possible de réparer une atteinte aussi ignominieuse à liberté et à la dignité humaines. Quand on veut chercher le motif qui a dicté l'absolution du franquisme, l'entendement se perd dans un labyrinthe de bizarreries et de contradictions exaspérantes qui caractérisent la politique internationale actuelle, notamment la politique occidentale, celle des États-unis en tête, enclins, comme on peut le constater, à inspirer ou à forcer, plus ou moins ouvertement, celle des autres.

                On peut comprendre, mais pas justifier, que la politique américaine, par peur des russes, pour défendre, selon eux, la liberté et la civilisation occidentales, s'abaisse à signer avec Franco un traité militaire en vertu duquel le franquisme obtiendra, entre autres avantages, en tout ou en partie, les dollars dont il a besoin, pour continuer à éviter que le peuple espagnol, la grande majorité du peuple espagnol, n'essaie de reconquérir sa liberté.

                On comprend aussi, même si on ne peut le justifier, que certains pays européens, d'essence et de tradition démocratiques, aient jugé judicieux pour leurs intérêts économiques de signer avec Franco les accords commerciaux que nous connaissons tous, au lieu de l'isoler et d'asphyxier son économie pour éviter qu'il ne continue lui-même à asphyxier la totalité du peuple espagnol en le maintenant dans l'esclavage le plus abject.

                On peut comprendre enfin, que l'on s'obstine à invoquer la fameuse raison d'état pour justifier tous ces compromis économico-militaires responsables du maintien de l'injustice en Espagne.

                Tout ceci, tout en étant injuste peut se comprendre, en faisant un petit effort. Mais, au nom de quelles convenances militaires, de quels intérêts économiques, pour quelle raison d'état, les portes de l'UNESCO ont-elles été ouvertes au franquisme ? Qu'est-ce que l'armée et l'économie ont en commun avec la vocation constitutive, essentiellement humaine, intellectuelle et artistique de l'UNESCO ?

                Parce que, somme toute, il est impensable de croire qu'on a voulu récompenser Franco pour les crimes de lèse humanité perpétrés contre le peuple espagnol, ou pour ses atteintes constantes à la liberté, ou pour avoir organisé d'innombrables autodafés, où plus d'un livre fut réduit en cendres, ou pour avoir, de l'école primaire à l'Université, assujetti à sa politique, la pratique de l'enseignement en Espagne.

                Peut-être existe t-il une raison ; peut-être que Franco, dans son habile maquignonnage économico-militaire, pour se faire valoir avec gloire d'appartenir à l'UNESCO et, du même coup, se vanter d'une victoire de plus, bien remportée celle-là, ait exigé des autres parties contractantes, pour signer avec elles les accords militaires et économiques, la condition préalable qu'elles lui assureraient un poste au sein de l'institution qui s'en trouve, de ce fait, bien mise à mal.

                Mais, quel qu'en soit le motif absurde, quels que soient les prétextes invoqués pour justifier ce faux-pas, le mal est fait et il sera difficilement réparé. Que les responsables prennent la peine de réfléchir aux aspects suivants de la situation :

                L'existence de Franco représente toujours un énorme écueil à l'union entre les pays occidentaux, précisément au moment où elle leur est plus nécessaire que jamais.

                La tendance, intentionnée ou non, des dirigeants d'un certain grand pays, au demeurant  très démocratique, à convertir les institutions internationales en colonies de l'administration nationale, peut aussi entraîner de dangereuses divisions. Des démissions comme celle du secrétaire Général de l'ONU et celles de différents membres de l'UNESCO pourraient se multiplier.

                Que ces mêmes dirigeants, égarés par la peur des soviets, songent qu'il pourrait leur arriver ce qu'il arrive toujours à celui qui commence à monter en bicyclette qui, pour éviter un obstacle, finit toujours par tomber dessus tête la première.

                Qu'ils arrêtent tous, les uns comme les autres, de jouer avec la liberté et la justice humaines de cette manière, s'ils persistent, ils causeront dans le monde des ravages aux conséquences infiniment plus désastreuses que la division provoquée par des questions temporaires dont les intérêts sont plus ou moins dignes de confiance et de respect.

                Les esprits honnêtes, et il y en a heureusement encore beaucoup, ne perdront plus la foi en tous et en tout ce qui jusqu'à lors avait incité l'homme à donner sa vie pour une cause ou à consacrer tous ses efforts au triomphe des plus grandes et des plus nobles vérités.

                De bons exemples et non des mots, voila ce dont l'homme à besoin. Le spectacle donné à l'UNESCO qui, à l'encontre de tous ses statuts, admet le franquisme en son sein avec tout ce qu'il représente d'inhumain, de cruel et d'injuste en est un exemple malheureusement déplorable dont les conséquences ne sauraient tarder à se faire sentir.

La première, et que l'on me pardonne cette pointe d'ironie, sera le maintien par Franco du "statu quo" concernant, en Espagne, la circulation des publications de l'accueillante UNESCO elle-même.

 
 
 

                                        Juanito Aceituno, 23 Novembre 1952

 

 

FIN


Par khassiopee
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Vendredi 29 décembre 2006

XVIII

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                Juanito sentit une petite masse tiède renifler sa main avec curiosité. Il réprima une exclamation, et ramena son bras sous la couverture mitée qui le protégeait à peine de l'humidité du baraquement. Le rongeur détala sans bruit dans l'obscurité. Sur le matelas voisin, Aurelio, un gosse d'à peine dix sept ans bien qu'il prétendît en avoir cinq ou six de plus, se grattait le bas ventre énergiquement et, Juanito se demanda un instant s'il ne préférait pas davantage la compagnie des rats à celle des morpions. Le gamin avait accepté qu'on lui tondît le crâne pour le débarrasser de ses hôtes indésirables mais, s'était farouchement opposé à soumettre son pubis à la tondeuse du coiffeur du camp. Juanito se tourna vers la cloison, incapable de retrouver le sommeil qui l'avait abandonné. Des images imbriquées les unes dans les autres saturaient sa mémoire. Le temps s'était arrêté pour lui, deux mois auparavant, au poste frontière du Boulou submergé par une marée humaine que la douane française ne parvenait plus à endiguer. Une foule hagarde et hétéroclite, débordant des Pyrénées, s'écoulait en flots ininterrompus vers la France pour fuir les forces nationalistes dans une pagaille d'armée en déroute. La plupart des valides, chargés de paquets, de valises, de baluchons où ils avaient entassé dans l'urgence de la débâcle leurs biens les plus chers, avançaient à pied, les blessés les plus gravement atteints étaient transportés sur des brancards bricolés à la hâte, les autres, devaient se contenter de l'épaule compatissante d'un proche ou de béquilles improvisées, sur lesquelles ils progressaient, le visage convulsé par l'effort et la fatigue. Parmi les civils, on distinguait l'uniforme des soldats de l'armée républicaine. Eux, n'emportaient rien à part leur maigre paquetage et leur fusil que les autorités françaises leur confisquaient avant de passer la frontière. Juanito vit son fusil rejoindre un tas d'armes qui grossissait au fur et à mesure : on venait de lui ôter la dernière chose qui lui restait encore. Encadrés par un cordon de gendarmerie, on les conduisit sur la plage. Beaucoup pleuraient, presque tous cherchaient un proche, qui un mari, qui un fils ou une sœur. Une vieille femme grelottant de fièvre, assise sur un siège pliant en toile, se cramponnait au chandelier en argent qu'elle tenait serré contre son coeur  en marmonnant un nom que personne ne comprenait. Ils passèrent là leur première nuit, sous des tentes montées à la hâte ou, sur le sable blond que le soleil hivernal n'avait pu encore réchauffer pour leur offrir une couche plus décente.

                Juanito ne savait même pas si son frère Francisco était encore vivant. Les dernières nouvelles qu'il avait eues de lui remontaient à sa sortie de l'hôpital plus de six mois auparavant. Francisco avait été sérieusement blessé  sur tout le côté droit par des éclats de mitraille qui remonteraient tout au long de sa vie en vilains furoncles douloureux. Il pensa à sa mère, à son père, à la petite école de Regüelo et le nœud qui lui obstruait la poitrine se rompit noyant ses yeux d'une onde apaisante.

                Plus tard, quand la France, dépassée par l'ampleur de l'événement, se fut un peu organisée, on les parqua comme des bestiaux dans des camps de réfugiés aménagés de la Méditerranée à l'Atlantique sans aucun souci d'hygiène ni de confort. A Argelès ils étaient plus de cinquante mille, la Retirada, avait nivelé par le bas toutes les différences sociales et intellectuelles, ils n'étaient plus que de pauvres ères dont l'horizon se déchirait aux barbelés acérés du camp. Les enfants du village venaient les observer de loin avec l'intérêt malsain que l'on porte aux animaux étranges et repoussants que l'on voit parfois dans les foires. Quand il pleuvait trop, l'eau s'engouffrait dans les baraquements, détrempant les matelas et les couvertures posés à même le sol. Il fallait des jours pour tout faire sécher, l'odeur de moisi venait se mêler à celle de leurs corps sales qu'ils ne reconnaissaient plus. Juanito, quant à lui, avait renoncé à succomber aux attraits de la Méditerranée qui berçait leurs nuits de ses clapotis trompeurs. Pour noyer ses puces, il s'était aventuré un soir dans les vagues qui s'étaient révélées si glacées qu'il s'était retrouvé cloué sur sa paillasse pendant huit jours par une crise de rhumatismes aigus.

                Les "agitateurs" avaient été parqués à l'écart, dans une sorte de no man's land où ils ne risqueraient pas d'entraîner à la révolte leurs compagnons de captivité. Les autres, femmes et enfants d'un côté, hommes et garçons de plus de quatorze ans d'un autre, cohabitaient dans l'indifférence générale car, la France avait bien d'autres soucis et tous ces espagnols qui venaient de passer trois années dans la tourmente d'une guerre fratricide allaient le découvrir bientôt.

L'humiliation de la défaite eut raison de bien d'entre eux, la dépression, comme les puces et les morpions, transforma leurs nuits en cauchemar qui les confinait parfois aux portes de la folie. L'absence d'eau potable amena la dysenterie qui finit de tuer les plus faibles sans distinction d'âge ni de sexe.             

 

Il faut croire pourtant que la vie est la plus forte car, passées les premières semaines d'abattement, dans tous les camps, elle reprit ses droits. Des journaux, souvent entièrement rédigés à la main par les réfugiés, se mirent à circuler, plus ou moins sous le manteau, afin d'échapper à la censure des autorités françaises qui frappait déjà durement leur courrier personnel. Ils émanaient de groupes divers dont le point commun était de ne pas faire sombrer dans le silence et l'oubli leurs idéaux déchus. Les enseignants se remirent à donner des cours, les coiffeurs coupaient et recoupaient les cheveux. On s'échangeait de menus services ou de plus grands contre une cigarette, un petit os sculpté, un sourire ou une tape dans le dos.

 

Pour qui se prélasse aujourd'hui sur ces rivages ensoleillés plus rien ne paraît de cette tragédie qui jeta près d'un demi million d'espagnols dans le dénuement le plus complet. L'aoûtien moyen se plait à rêver d'une vie entière à lézarder sur ces lieux où tant d'autres sont venus mourir et, la belle touriste madrilène, comble du paradoxe, creuse de ses seins nus la soie mouvante du sable où Juanito versa ses premières larmes d'adulte.   

 
 
 

v                               

 
 
               

- Agen, Agen, deux minutes d'arrêt. Correspondance à destination de Cahors, quai B voie deux, correspondance à destination de Villeneuve Sur Lot dans la cour de la gare…

Le reste du message se perdit dans la confusion générale et, Juanito descendit du train bondé et se laissa ballotter par une foule de voyageurs cosmopolites jusqu'au hall d'entrée. Il repéra parmi eux quelques espagnols aisément reconnaissables à leur air emprunté et un peu perdu. Ils semblaient aller moins vite que les autres, cherchant des indices familiers qu'ils ne retrouvaient pas. Les quelques soldats allemands qui traînaient sur les quais avaient l'air aussi paumés qu'eux, la guerre les avait tous arrachés à leur patrie pour les jeter pêle-mêle dans cette gare lot et garonnaise où ils n'avaient rien à faire.  Autour de lui on s'interpellait, on s'exclamait dans la joie des retrouvailles ou des départs : "Comme tu as grandi… Tu as bien ton laissez-passer au moins ?... Surtout prends soin de toi…".    

 Cette langue atone ne finissait pas de le surprendre, le français n'avait pas de musique, le français était facétieux et rebelle. Contrairement à l'espagnol, dont chaque lettre se prononçait et n'avait qu'un seul et même son, quelque soit son emplacement dans un mot, en français le même son pouvait être le résultat d'une multitude de combinaisons alphabétiques ce qui en rendait l'orthographe particulièrement difficile et incongrue. Juanito maîtrisait maintenant très correctement la langue écrite et, seuls quelques hispanismes caractéristiques traduisaient chez ses lecteurs potentiels ses origines étrangères. A l'oral, c'était une autre paire de manche, et il remarquait très vite chez ses interlocuteurs et non sans une pointe d'agacement, un petit sourire amusé et complaisant voire un peu méprisant quand il s'essayait à la pratique de la langue de Molière. Impossible pour lui de prononcer un e muet autrement que [e], un "u", [y] mais plutôt quelque chose proche du son [i], le [z] de "je", "d'Agen", ressemblait comme deux gouttes d'eau à notre semi-voyelle [j] comme dans "yeux" et toutes les nasales  lui tendaient à chaque phrase un piège où il ne manquait jamais de tomber. Il se jura de corriger tous ces défauts qui suscitaient le dédain suspicieux d'autochtones, bien souvent plus ignares que lui, dans les plus brefs délais ou alors, de se taire à tout jamais ! A la fin de sa vie il parlait français avec un très léger accent, juste ce qu'il fallait pour ne pas se renier, butait encore et seulement sur le mot "cageot" qui resta "cayot", à la grande joie de ses enfants et petits-enfants qui s'obstinaient quand même à le corriger rien que pour le voir hausser les épaules et l'entendre leur dire avec un petit soupir exaspéré : " Quand vous parlerez et écrirez le français aussi bien que moi vous pourrez vous permettre de me donner des leçons et vous moquer de moi !". Sa plus grande fierté, ou sa plus grande humiliation, il n'aurait su le dire, lui fut administrée à la fin des années soixante-dix par une commerçante de la Costa Brava qui béate d'admiration lui déclara sans sourciller : "Vous parlez admirablement bien l'espagnol, si ce n'était votre léger accent français, on jurerait que vous êtes né chez nous !!".

Dans la cour de la gare, trois autobus bleu délavé, toutes soutes ouvertes, attendaient sagement leurs passagers pendant que les chauffeurs, silencieusement assis sur un rebord de trottoir, grillaient leurs Gauloises maïs qui répandaient une affreuse odeur âcre de tabac bon marché. Juanito fit le tour des trois véhicules pour tenter de découvrir, en vain, leur destination respective. A contrecœur, il s'approcha des trois hommes.

- Pardon, messieurs, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer l'autobus "avec destination" à Villeneuve/Sur/Lot ?

                - C'est celui du milieu - lui répondit un des chauffeurs – si vous avez de la nourriture, laissez-là dans la soute, il est défendu de manger dans le car.

Sans plus s'intéresser à lui, les chauffeurs reprirent leur conversation mourante avec plus d'enthousiasme. Juanito comprit que son intervention n'était pas étrangère à ce regain d'animation et il essaya, mine de rien, d'en saisir quelques bribes.

                - Macarel ! Si ça fait pas pitié ces pauvres bougres qui nous sont arrivés de là-bas. Faut en avoir du courage quand on a tout perdu de continuer à vivre.

                - Y'en a toute une kyrielle qui est arrivée à Monflanquin, c'est mon père qui me l'a dit. Pour vrai qu'ils font pitié à voir. Des braves gens tu sais et bosseurs avec ça. Ça renâcle même pas à faire les corvées les plus dures et sans jamais se plaindre.

                Manquerait plus que ça ! – s'exclama le troisième en se débarrassant de son mégot d'une chiquenaude – on les a accueillis chez nous, la moindre des choses c'est quand même qu'ils travaillent un peu pour nous !

Les deux autres lui jetèrent un regard affligé, soufflés par le peu de compassion que semblait éprouver leur collègue qui reprenait déjà :

                - Et puis on m'a dit que certains complotaient déjà contre notre gouvernement, y'a des "cocos" parmi eux, tu vas voir qu'ils vont finir par nous foutre la merde en France. C'est sûr qu'avec Franco ils feraient moins les malins.

Il ponctua ses propos d'un geste des doigts éloquent sous sa gorge et explosa d'un rire liquide de gros fumeur. Juanito qui n'en avait pas perdu une miette, haussa les épaules d'exaspération et grimpa dans le car pour ne plus l'entendre. Le monstre fasciste avait encore de longs jours devant lui.

 

                Un paysage verdoyant et tout en courbes douces défilait sous ses yeux. Une légère brume de chaleur noyait les contours lointains des collines au-delà desquelles, lui avait dit son frère Francisco, on apercevait par temps clair les cimes enneigées des Pyrénées. Stendhal avait écrit quelque part que le Lot et Garonne ressemblait à la Toscane, Juanito n'irait sans doute jamais en Italie mais il se dit que ça n'avait aucune importance puisque une bonne partie était la sœur jumelle de l'Espagne et qu'il allait vivre désormais en Lot et Garonne.

                - Vous voyez – lui dit le chauffeur comme s'il avait lu dans ses pensées – d'ici, quand on voit les Pyrénées c'est signe de mauvais temps. Faudrait bien un peu de pluie pourtant, déjà que la récolte de prunes ne s'annonce pas terrible.

Les hasards de la vie sont pleins de petits signes ténus auxquels on se raccroche comme pour justifier sa présence en des lieux où on n'aurait jamais dû être. Juanito avait abandonné une région dont la première richesse économique, et à peu près la seule, était la culture des oliviers, pour atterrir dans une autre, non moins célèbre, pour celle des pruniers d'ente. Jaén, capitale de l'olive, Agen, capitale du pruneau. C'est aussi avec délice qu'il découvrit entre autres signes annonciateurs de bons présages, que, prononcés à l'espagnole comme à la française, chacun des deux noms est l'anagramme parfaite de l'autre.

                - Nous ne sommes plus très loin de Villeneuve. Y'a quelqu'un qui vous attend là-bas ? reprit le chauffeur avec ce délicieux accent qui court du Lot et Garonne à Toulouse et réchauffe notre langue de rayons chantants.

                - Oui, mon frère cadet, souffla Juanito, ça fait plus de deux ans que je ne l'ai pas vu.

Son cœur s'étrangla dans sa poitrine. Le chauffeur, par pudeur, détourna son regard pour se concentrer sur les tournants serrés qui descendaient vers Villeneuve.

                L'autobus s'immobilisa sur une petite place inondée de soleil. La plupart des voyageurs étaient déjà debout depuis un moment et finissaient de récupérer leurs bagages dans les filets tendus au-dessus de leur tête. Francisco était là, il était la première personne que Juanito avait vue parmi toutes les autres, il le regardait avec adoration, incapable de s'arracher à son siège. Il pesait des tonnes d'absence et d'exil, il ne voulait plus jamais aller nulle part, il ne voulait plus jamais partir.

Dehors, Francisco s'agitait de ne pas le voir encore, il se dressait sur la pointe des pieds, trébuchant sur les bagages que vomissait la soute sur le bitume brûlant. Juanito descendit les deux marches et s'avança en titubant vers son frère. Ils s'étreignirent farouchement, longtemps, ravalant les mots, ravalant les larmes, hoquetant de bonheur sous le regard attendri des badauds.

 
 
 

v                               

               

                - Pédale, putain ! Mais pédale ! – hurla Francisco suffoquant de rire – tu vas encore te casser la figure !

Juanito rectifia sa trajectoire vacillante d'un grand coup de pédale rageur et termina fièrement sa course au ras des pieds de son frère qui s'appuya sur le guidon pour ne pas être renversé par son aîné.

                - C'est pas encore ça pour le Tour de France mais au moins tu es opérationnel pour te rendre chez ton patron.

                - Le Tour de France, c'est quoi ?

                - Une institution française, la plus grande course cycliste du monde. Mais tu as le temps de t'entraîner, elle fait partie des manifestations interdites par les Allemands.

Juanito mit pied à terre et observa la drôle de machine que son patron avait mise à sa disposition pour se déplacer et il mesura le décalage entre la France et l'Espagne. Les gens utilisaient assez peu les bêtes pour leur déplacement mais cette curieuse petite machine qui ne réclamait aucun soin particulier à part quelques gouttes d'huile de temps en temps et un ou deux coups de pompe à vélo. Il en avait bien sûr vu quelques unes en Espagne mais elles n'étaient pas très adaptées aux caprices de le topographie et n'avaient encore guère de succès. Il y avait ici, malgré la pénurie de carburant, beaucoup plus de voitures particulières en circulation ou de deux roues à moteur. Le confort aussi de leur petit appartement de la Rue Tout y Croit ne cessait de susciter son étonnement, il suffisait juste de tourner le robinet pour que l'eau jaillisse ou un interrupteur pour que la lumière soit. Il était presque heureux, il avait retrouvé son frère, il côtoyait régulièrement les membres de la communauté espagnole très importante à Villeneuve, militait à l'UGT et, surtout, il avait un travail qui lui avait enfin permis de quitter le camp d'Argelès et de rejoindre Francisco.

                Le premier jour, le Père Ginestet, lui avait tendu une faux :

                - Tu sais t'en servir ? - lui avait-il demandé – ça peut-être dangereux.

                - Bien sûr, avait rétorqué Juanito bien trop fier pour affirmer le contraire, ce qui était pourtant le cas !

Au bout de trois heures il n'avait pas fauché le dixième de l'herbe qui s'étalait avec insolence à ses pieds. Une herbe haute et grasse qui restait obstinément rebelle à ses coups de faux maladroits. Le Père Ginestet piqua une crise mémorable en constatant que son nouveau garçon de ferme, à ce rythme là, n'aurait pas atteint le bout du champ avant la fin de l'été qui commençait à peine.

                - Mais qu'est-ce qui m'a foutu un empoté pareil ! Passe-moi cette faux que je te montre.

D'un geste ample et précis, le Père Ginestet fit voler une grande brassée d'herbe sous les yeux médusés de Juanito.

                - A toi maintenant et grouille-toi, putain !

A quatorze heures, le ventre vide, Juanito avait à peine progressé, le fil de l'outil présentait des lésions suspectes et ne coupait plus du tout. Tout penaud, il remonta jusqu'à la ferme pour faire affûter la lame ce qui provoqua une autre quinte de son malheureux patron qui se demanda avec quoi bon sang les espagnols pouvaient bien couper leur herbe !

A la fin de la journée enfin, Juanito termina son champ, il maniait la faux comme un chef et alors même que tout le monde utilisait une tondeuse à gazon, il se fit un point d'honneur jusqu'à un âge avancé à n'utiliser que cet outil pour couper l'herbe de son jardin.

 
 
 

v                               

 
 
                Mes très chers frères,
 

                Nous avons bien reçu votre dernière lettre et nous nous réjouissons de savoir que vous êtes en bonne santé et que Juanito se remet enfin de sa vilaine fracture à la jambe. Maman est au désespoir de le savoir depuis si longtemps à l'hôpital et elle dit que ce chirurgien est un mauvais homme de l'avoir si mal soigné et d'avoir laissé s'infecter la plaie sous le plâtre. Heureusement qu'il ne l'a pas amputé comme il voulait le faire et rendons grâce à Dieu qu'il ne conserve qu'une légère boiterie.

                Ici la situation est pire que jamais et nous avons la tristesse de vous annoncer que papa a été arrêté il y a quelques semaines avec d'autres hommes et femmes du village. Nous restons persuadés qu'ils ont été dénoncés par des gens mal informés qui ne mesurent pas la gravité de leurs actes. J'ai essayé de faire intervenir l'oncle Antonio qui malgré son poste de secrétaire de la Phalange n'en demeure pas moins le frère de notre père, il m'a assuré qu'il ne lui arriverait rien de fâcheux mais qu'il fallait, plus que jamais, que nous mesurions nos paroles et nos prises de position dans les lieux publics et que l'ordre établit par le Généralissime est le seul qui permettra à l'Espagne de retrouver son rang de nation dans le monde. Maman dit qu'elle n'entend rien à toutes ces histoires de politique mais que ces gens sont aussi mauvais que ce chirurgien puisqu'ils n'hésitent pas à amputer des familles entières en laissant des femmes seules et sans ressources pour nourrir leurs enfants. Même la veille Pepa a failli être inquiétée car on la soupçonne d'avoir caché deux militants anarchistes chez elle. Elle a apparemment réussi à fuir à temps mais personne ne sait pas où elle se trouve. Prions Dieu qu'il ne lui soit rien arrivé de fâcheux même si elle a eu tort de faire une chose aussi insensée à son âge.

                J'espère que cette lettre vous parviendra sans encombres car le courrier vers l'étranger est sévèrement censuré. Comme vous nous l'avez demandé, je ne porte sur l'enveloppe aucune mention de notre identité et je l'adresse à votre logeuse. Octavio, le pharmacien,  la postera de Madrid dès demain.

                Nous vous embrassons très fort. Que Dieu vous bénisse. Votre sœur bien-aimée. Carmen.

 

                Juanito reposa tristement la lettre sur la table de leur petite cuisine et se releva prestement sur ses béquilles flambant neuves. Il y avait déjà presque un mois qu'il avait quitté l'hôpital, c'était à peu près ce que la missive de Carmen avait mis pour leur parvenir, miraculeusement rescapée de la censure franquiste, des aléas de la poste espagnole et des vicissitudes de l'Occupation Allemande. Une sombre colère réveilla les démangeaisons de l'urticaire qui s'était réveillé lors de son hospitalisation et qui ne lui laissait, depuis, plus aucun répit. Il fallait bien qu'il fût maudit pour s'être ainsi ramassé la bûche la plus terrible de son existence. Francisco, quant à lui, n'y voyait surtout qu'une manifestation de sa maladresse congénitale.

                - Que veux-tu, un Aceituno c'est maladroit ! Je t'avais bien dit de réparer les freins de ce fichu vélo !

Il y avait pourtant très vite pris goût à ce vélo qui lui permettait de dévaler comme un bolide la descente de la côte de Pujols, chaque jour un peu plus vite, un peu moins sur les freins, puis plus du tout jusqu'à son atterrissage brutal sur le goudron rugueux de la route. Double fracture ouverte du péroné, six mois de plâtre, début de gangrène et le sadisme froid du chirurgien qui soulevait les croûtes de la plaie à vif pour accélérer la cicatrisation. Seule sa connaissance du français lui avait permis de s'opposer à l'amputation que voulait lui faire subir le médecin sous prétexte que tous ces soins allaient coûter bien cher pour rien puisque de toute façon il ne pourrait plus jamais se servir de sa jambe.

                - Quoi de neuf ? Lui lança Francisco qui rentrait de travail.

Pour toute réponse, Juanito lui indiqua du menton la lettre de Carmen abandonnée encore ouverte sur la table.

                - Fils de pute ! - siffla Francisco entre ses dents – tu as une idée de qui a pu faire ça ?

                - Des gens qui imposent leur idéologie comme on fait rentrer un clou dans le fer d'un cheval je suppose !

 
 
 

v                               

 
               

                Jusqu'à la fin de la guerre, Juanito, en qualité d'assistant, put donner des cours d'espagnol au Lycée de Villeneuve mais, le retour à la vie normale dans la Fonction Publique, l'écarta définitivement de l'enseignement. Il rentra comme secrétaire comptable dans un petit commerce de bonneterie en gros, passa son permis de conduire et commença à faire un peu de représentation en confection. De fil en aiguille, il acquit d'autres cartes de VRP pour d'autres maisons et finit par gagner très confortablement sa vie. Francisco ne tarda pas à le suivre sur la même voie et ils finirent par se fondre dans la population de ce pays en plein essor économique.

 

                Francisco croqua la vie à pleines dents, oubliant les blessures du passé dans les bras des belles jusqu'à ce que l'une d'elle le cloue pour de bon dans les siens et lui donne trois beaux enfants. Juanito, fidèle à lui-même, sortait peu malgré les exhortations de son frère. Il lisait, écrivait, militait. Une française, plus avisée que les autres lui ravit enfin sa virginité, il eut quelques maîtresses que son excessive pudibonderie dû toutes faire fuir car, à quarante passés il était devenu un célibataire endurci qu'aucun désir de paternité ni de vie conjugale ne venait troubler.

 

                En mille neuf cents cinquante deux, une petite femme toute vêtue de noir, accompagnée de trois de ses grands fils, tous plus beaux les uns que les autres, mit pied sur le sol français pour la première et dernière fois de sa vie. Enfin, au bout de treize ans d'absence elle pouvait serrer ses deux aînés dans ses bras. Elle ne fut autorisée à accomplir ce voyage qu'à la condition expresse que Pedro, son mari, restât au village.

 

                Juanito ne revit jamais son père vivant. Sur une photo du 28 juillet mille neuf cent cinquante six, il porte avec son frère un étroit brassard de deuil sur la manche de son costume de marié.


Par khassiopee
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Lundi 25 décembre 2006

XVII
 
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                   L'orage de la nuit avait abandonné dans le ciel une chape grise et compacte qui emprisonnait les sommets d'une capuche impénétrable. Les coups redoublèrent et Pedro Aceituno se réveilla enfin tout à fait.

                   - J'arrive, j'arrive, cria-t-il au visiteur trop matinal.

Il enfila rapidement son pantalon par-dessus sa chemise et alla ouvrir la porte sur un matin sale qui débordait encore de pluie. Deux alguazils se tenaient devant lui, leurs visages sans expression n'esquissèrent pas l'amorce d'une salutation.

                   - C'est bien ici que demeure Josefa Infante ?

Sans attendre la réponse, un des deux hommes, le plus gros, écarta Pedro du passage et ils pénétrèrent dans la maison en exigeant qu'on aille la chercher sur le champ. Ce ne fut pas la peine, Josefa se trouvait déjà dans la pièce. Elle avait dormi toute habillée. Dans ses vêtements froissés où s'accrochaient encore des brindilles de paille, elle offrait l'image grotesque et pathétique d'une enfant maltraitée. Ses petits pieds nus, desquels les alguazils n'arrivaient pas à détacher leur regard, dessinaient deux formes claires sur les dalles sombres.

                   - Vous êtes Josefa Infante ?

Elle acquiesça lentement de la tête.

                   - Que lui voulez-vous ? - hurla Juana que le bruit avait enfin réveillée - laissez-là tranquille, elle n'a rien fait.

                   - Ce n'est pas à vous de le dire mais au Tribunal du Saint Office de Cordoue où nous l'emmenons.

Le nom du tristement célèbre Tribunal sonna comme un coup de glas aux oreilles des Infante. Aussi loin qu'ils pouvaient remonter, pas un de leurs ancêtres n'était de confession judaïque ou morisque. Ils avaient toujours été de bons chrétiens et de loyaux serviteurs de la couronne. Et puis, pourquoi Josefa, à peine sortie de l'enfance ?

                   - Faites venir toutes les personnes qui vivent ici, demanda le gros alguazil.

                   - Il n'y a que nous trois et un enfant d'un an et demi. Faut-il l'amener lui aussi ? s'enquit Pedro.

Josefa n'avait pas proféré une parole. Juana lui jeta un châle sur les épaules et la força à s'asseoir sur une chaise. Elle  s'installa debout, derrière elle, pressant doucement ses épaules de ses mains tendres. Ils entendirent le bruit d'une cavalcade où se mêlaient des éclats de voix remonter la rue. Le martèlement des sabots s'arrêta devant leur porte. Un soldat parut dans l'embrasure et indiqua aux deux alguazils qu'ils avaient déjà procédé à l'arrestation de l'autre prévenu.

                Josefa fut autorisée à prendre quelques effets personnels que sa mère avait roulés dans un baluchon de fortune puis, sans opposer aucune résistance, elle fut conduite jusqu'à la voiture carcérale qui attendait dans la rue. Aucune ouverture ne permettait au prisonnier de voir ni d'être vu. Ainsi, ni elle ni ses parents ne purent savoir l'identité de son compagnon d'infortune dont la voiture était rangée derrière celle où on la faisait monter.

                - Je suis sûre que c'est une erreur, tout va s'arranger, lui cria Juana.

Ses dernières paroles se perdirent dans un coup de tonnerre attardé et dans le fracas des essieux qui se mettaient en branle. Un nuage gorgé d'eau se mit à vomir sur eux une pluie tiède qui ressemblait à des larmes.

 
 
 

v                               

 
               

Une femme lança une plainte de quelque part, une autre lui répondit. L'écho de leurs voix déchirées résonna sur les parois lisses de la prison de Cordoue tirant Josefa d'une torpeur moite entrecoupée de cauchemars. Un rai de lumière tombant de l'étroite ouverture de sa cellule lui écorcha la joue, elle porta une main sur la blessure imaginaire et se rappela où elle était. Elle n'avait pas envie de se lever, elle n'avait ni faim ni soif, juste un peu chaud peut-être mais, elle ne savait pas très bien. Quand enfin elle se redressa la lame de lumière sembla la couper en deux blessant ses yeux meurtris par les pleurs. Elle ne se souvenait pas d'avoir un jour pleuré autant. C'était une sensation étrange que d'être secouée par les sanglots et de ne rien pouvoir faire pour les arrêter. Elle avait à peine touché la nourriture qu'on lui avait apportée et une mouche y avait abandonné un essaim de petits œufs blancs qu'elle contemplait avec fascination. Soudain, elle reconnut les pas du gardien remonter le couloir et la clameur des femmes s'amplifia. Elle tendit l'oreille et essaya de distinguer vers où ils se dirigeaient. Une clé tourna dans la serrure.

 

                Josefa fut conduite dans une pièce plus grande mais à peine plus éclairée et meublée que sa cellule. Derrière une grande table, l'inquisiteur était déjà installé et ne sembla pas remarquer sa présence, il continua de s'entretenir à voix basse avec deux religieux. Le notaire chargé d'établir le procès-verbal lui fit signe de s'avancer jusqu'au centre de la pièce. L'inquisiteur releva enfin la tête vers elle et elle s'étonna de lui trouver un visage normal, presque avenant.

                - Nom, prénom, date et lieu de naissance ? demanda-t-il d'une voix atone

                - Josefa Infante Estebán, je suis née Jaén en septembre 1539, je ne connais pas la date exacte.

                - Donne-moi le nom de tous tes ascendants aussi loin que tu puisses te souvenir.

                - Mon père s'appelait José Infante Blasquez, ma mère Juana Estebán Aceituno.

                - Ta mère ne porte pas le même nom que ton père ?

                - Non, mon père est mort quand j'étais encore enfant, ma mère est remariée avec Pedro Aceituno, naturel de Saragosse.

                - Comment est-il mort ?

                - Il est mort lors d'une expédition au Mexique.

L'inquisiteur hocha la tête. Elle donna tous les noms de ses grands-parents et arrières grands-parents, s'arrêtant par moment pour réfléchir, se reprenant quand elle se trompait. Puis à un moment elle murmura qu'elle ne savait plus. Pendant ce temps le notaire notait avec une application presque imbécile tout ce qu'elle disait.

                - Tu n'as donc aucun ancêtre juif ou morisque ? conclut l'inquisiteur.

                - Non, non, pas que je sache.

                - As-tu reçu une éducation religieuse catholique ?

                - Oui bien sûr, je vais à la messe régulièrement et mes parents aussi.

                - Récite-nous le Notre Père et le Je Vous salue Marie.

Josefa s'exécuta sans buter sur un seul mot des saintes prières.

                - Est-il vrai que tu sais lire ?

Josefa déstabilisée, vacilla un instant sur ses jambes fatiguées puis elle se reprit.

                - Oui
                - Qui t'a appris à lire ?

                - Le père Don Isidorio, le prêtre de mon village.

                - Es-tu encore vierge ?

                - Oui, répondit Josefa, je ne saurais permettre à quiconque d'en douter.

                - Pourquoi as-tu éprouvé le besoin d'apprendre à lire ?

Josefa commençait à accuser la fatigue de l'interrogatoire et elle éprouvait de plus en plus de difficultés à comprendre où l'Inquisiteur voulait en venir et à répondre sans hésitation.

                - Je voulais pouvoir écrire le nom des plantes qui se trouvent dans mon herbier et parfaire mes connaissances en botanique

                - Le fait de connaître leur nom ne te suffisait-il donc pas ?

Pour la première fois depuis le début, Josefa ne répondit pas. Elle aurait eu envie de dire qu'il fallait croire que non mais elle mesura l'impertinence de ces dernières paroles et choisit de se taire. Les quatre hommes assis en face semblaient scruter la moindre de ses réactions. Le notaire avait cessé d'écrire depuis un moment mais, il tenait toujours sa plume en l'air comme un prolongement saugrenu de ses doigts noueux.

                - Sais-tu pourquoi tu as été arrêtée ?

                - Non, je l'ignore.

                - Nous avons pourtant en notre possession suffisamment d'indices qui nous permettent d'affirmer que tu as eu une conduite contraire à celle d'une bonne catholique et que tu as offensé notre Seigneur. Nous te conseillons vivement d'avouer tes péchés et de t'en repentir humblement devant Dieu si tu veux garder ton honneur et retrouver les tiens dans les meilleurs délais.

 Le ton de sa voix s'était imperceptiblement durci et Josefa se rappela les mises en garde de Don Isidorio. Elle commençait confusément à entrevoir ce qu'on lui reprochait mais l'explication lui paraissait improbable. Nulle part il n'était écrit qu'un bon chrétien ne devait pas savoir lire.

                - Par contre, si tu t'obstines à garder le silence tu seras sévèrement châtiée.

                - Si en apprenant à lire j'ai péché, je l'ignorais et je m'en repens sincèrement mais je vous implore de me croire quand j'affirme ne pas avoir manqué une seule fois à mes devoirs de chrétienne…

                - Je crois que tu as encore besoin de réfléchir pour retrouver la mémoire !

L'inquisiteur fit un signe en direction du gardien pour lui indiquer que l'interrogatoire était terminé et qu'il pouvait la reconduire dans sa cellule.

 

                Josefa sortait des interrogatoires le cerveau vide, sans autre envie que de se jeter sur le banc de pierre qui lui servait de couche et de fuir son calvaire dans le sommeil. Elle avait peu a peu perdu la notion du temps écoulé et, elle ne savait plus avec exactitude depuis quand elle croupissait dans cette cellule aux voûtes basses. Les journées étaient rythmées par les repas qu'on lui apportait à heures régulières et qui satisfaisaient amplement les exigences de son estomac noué par la peur. Parfois, on la laissait tranquille plusieurs jours et elle s’abandonnait à l’espoir insensé que l’inquisiteur l’avait oubliée. Certaines semaines, elle était interrogée jusque deux ou trois fois dans la même journée c’est pourquoi elle ne fut pas étonnée quand le gardien vint la chercher de nouveau ce jour là. Elle sentit son cœur défaillir d’angoisse quand elle s’aperçut que l’homme ne prenait pas le même chemin que d’habitude.

- Où me conduisez-vous ? Demanda-t-elle la gorge serrée ?

-                                              Au parloir, lui répondit-il sans autres précisions.

 

                Elle n'avait jamais vu l'homme d'âge mûr qui était assis derrière la grille qui séparait les visiteurs des prisonniers. C'était, à en juger ses élégants vêtements, un homme de rang élevé. Une timidité soudaine et inexpliquée s'empara d'elle quand elle se retrouva seule avec lui.

                - Tu dois te demander quels sont les raisons de la visite d'un homme de ma condition à la modeste petite paysanne andalouse soupçonnée d'hérésie par le Tribunal du Saint Office… commença-t-il.

Dans sa voix perçait une gêne à peine dissimulée. Il marqua une pause et Josefa, suspendue à ses lèvres, pressentit que rien ne serait plus jamais comme avant.

                - Il y a quelques dix-huit ans, ma fille unique, s'est amourachée d'un jeune morisque dont la famille s’était reconvertie quelques décennies auparavant. C’était un jeune homme cultivé mais fantasque qui prétendait avoir trouvé le secret de la vie éternelle. Il avait mis dans la tête de ma pauvre fille que leur union scellerait à jamais leur immortalité. Des fadaises, qu’elle s’est empressée de croire, bien sûr. Afin d'éviter que cette toquade n'ait de funestes conséquences sur l'honneur de notre famille, j'ai fait le nécessaire pour mettre un point final à cette malheureuse histoire. L'homme a été arrêté, jugé et il a été brûlé vif pour sorcellerie mais, l'irréparable avait été commis et ma fille était grosse des oeuvres de ce païen. Nous l'avons éloignée le temps qu'elle accouche puis, je l'ai fait enfermer dans un couvent où elle s’est pendue peu de temps après. J'ai envisagé de tuer l’enfant de mes propres mains - sa voix s'étrangla – mais je n'ai pas pu, alors je l'ai remis à une personne de confiance en lui demandant de l'abandonner dans un lieu où on ne le retrouverait jamais, ce n'est pas les endroits solitaires qui manquent dans ce pays puis, j’ai oublié son existence. Le destin m’a rattrapé il y a trois ans sur une de ces maudites routes qui serpentent dans les montagnes de Jaén sous les traits d’une jeune paysanne accompagnée d’un âne gris. Elle ressemblait tellement à ma pauvre fille et si peu à celle qui prétendait être sa mère que j’ai compris que cet enfant n’était peut-être pas mort comme je l’avais toujours cru.

- Comment m'avez-vous retrouvée ? demanda Josefa submergée de colère. Pourquoi venez-vous me confesser ça maintenant ? Pensez-vous que ma misère n'est pas assez grande pour venir me tourmenter jusque dans ma geôle ?

- Le domicile de tes parents a été fouillé après ton arrestation et on a retrouvé le lange dans lequel tu étais enveloppée et que cet imbécile avait oublié de faire disparaître. Ils ont interrogé tes proches qui ont avoué que tu avais été trouvée et ils sont remontés jusqu'à moi. Le Saint Office n’a rien retenu contre moi car ils n’ont pu clairement établir la vérité ce lange n’étant en  rien une preuve formelle de notre lien de parenté et quand bien même, en quoi puis-je être coupable des égarements de mes enfants ? Personne n’a jamais su que ma fille avait eu un enfant et l’homme que j’avais chargé de te faire disparaître est mort depuis longtemps. C’est moi qui ai voulu te rencontrer pour te convaincre de confesser tes fautes et de t’en repentir. Tu t’en tireras avec une pénitence légère sinon, tu finiras tes jours en prison car je crains que les charges qui pèsent contre toi ne soient très lourdes.

- Vous avez voulu me tuer et maintenant vous voulez me sauver, vous n’êtes vraiment pas à une contradiction près !

- Je ne vis plus, je ne dors plus. Le souvenir de ma fille me torture, il n’y a pas un jour où je ne pense à elle et quand je ferme les yeux c’est pour mieux voir les tiens grands ouverts qui me fixent intensément dans la pénombre, illuminant ma faute de ton insondable regard de nourrisson.

Josefa secoua la tête dans un geste d’amertume désabusé.

- Si je comprends bien vous me demandez de m’accuser d’actes que je n’ai pas commis pour mieux alléger votre conscience ? Laissez-moi à ma peine et allez rejoindre les vôtres.

Jaime Guzman se releva et Josefa le trouva soudain très vieux et moins grand qu'elle n'aurait cru.

                - Pense que si tu ne te repens pas ton déshonneur rejaillira sur ta famille. Ils ne vous lâcheront pas, ils ne lâchent jamais leur proie.

Il ébaucha un geste en sa direction mais, sa main tendue pour une caresse inattendue retomba dans le vide. Il la contempla encore un instant puis, tourna les talons, appela le gardien et sortit pour toujours de la vie de Josefa.

 
               
 

v                               

 
 

                Elle rabattit le drap sur sa tête et se lova dans le creux du lit comme un petit chat frileux. Une sensation de douceur oubliée l'enveloppait annihilant sa souffrance et sa honte. Toute sa vie avait été fouillée, pillée, étalée au grand jour et vautrée dans le mensonge. Il ne restait plus rien de ses herbiers, de ses notes, ni de ses plantes odoriférantes, confisqués par le Saint Office comme preuves irréfutables de sa dépravation et de son commerce avec le diable. "Il était temps que tu avoues, lui avait dit le juge, pour te débarrasser de toute cette boue qui corrompt ton âme et aveugle ton esprit ". Parce que, de guerre lasse, elle avait fini par abjurer. "Oui elle s'était glissée aux lisières de la sorcellerie en utilisant ses talents de botaniste à des fins inavouables, oui elle s'était adonnée au péché de la chair avec un représentant de l'église en échange d'un savoir dont une paysanne n'avait pas besoin, oui elle se repentait par amour de Dieu très miséricordieux, oui elle attendait humblement son châtiment et son pardon pour enfin pouvoir le regarder sans rougir". Le pire cependant, fut cette terrible confrontation avec Don Isidorio qu'elle eut toute les peines du monde à reconnaître tant il était amaigri. Sur son corps ravagé, elle devina les stigmates des tortures auxquelles, par miracle, elle avait échappée.

                - Cet homme prétend avoir eu des relations coupables avec toi – gronda l'inquisiteur – est-ce vrai ?

                - Non, se défendit-elle, jamais un homme ne m'a encore touchée, je vous le jure devant Dieu !

                - Ne parjure pas, lui lança Don Isidorio.

Puis, se tournant vers l'inquisiteur il déclara d'une voix qui ne tremblait plus :

                - J'ai agi contre sa volonté, elle ne voulait pas et je lui ai dit que si elle en parlait à quiconque tous les malheurs du monde lui adviendraient.

Elle comprit qu'il agissait ainsi pour la sauver. Anéantie, elle respecta son choix, sachant que le prêtre scellait définitivement son destin. Elle s'accusa de toutes ces horreurs ni par lâcheté face aux menaces de tortures ni par crainte d'un châtiment plus exemplaire mais, parce que elle avait repensé pendant des jours aux dernières paroles de Jaime Guzman et qu'elle n'avait pas voulu que l'Inquisition s'en prenne aux siens. En raison de son jeune âge et de sa bonne volonté elle ne fut punie que d'une peine somme toute légère en regard des accusations qui pesaient contre elle. Don Isidorio, par contre,n'échappa que de justesse à la peine capitale et acheva son existence,  reclus dans l'obscurité d'un triste cachot andalou.

                La vie qu'elle menait depuis son retour au village lui était devenue intolérable car, si elle pouvait cacher aux regards curieux les traces des cent coups de fouet qui lui avaient été infligée elle ne pouvait par contre, éviter les commentaires désobligeants ou apitoyés des villageois quand elle sortait affublée du san-benito, la tunique d'infamie des hérétiques, qu'elle était condamnée à porter pendant deux ans. Elle tournait en rond dans la maison devenue trop petite. Par les persiennes entrouvertes, elle s'immisçait dans des bribes de vie entrevue auxquelles elle ne participait plus, saisissant au vol quelques paroles anodines arrachées à des voix familières qui passaient dans la rue. En face, la maison des Lopez était restée obstinément close, désertée par ses occupants qui avaient fui leur trahison.

                Elle se glissa hors de son lit et descendit rejoindre sa mère, sans un regard dans le petit miroir qui renvoya au néant sa tête menue dont les cheveux commençaient juste à repousser.

                Juana ne fut pas étonnée quand sa fille lui fit part de sa décision de quitter le village le temps d'accomplir sa pénitence et d'oublier son humiliation. Elle avait choisi de s'installer chez sa grand-mère à Jaén dont la raison défaillante nécessitait à présent une présence quotidienne.

 
 
 

v                               

               
               
 

Le grondement annonciateur de l'éboulement, ne lui laissa pas le temps de se mettre à l'abri, une première pierre, presque aussi grosse qu'elle se détacha de la falaise et roula devant les sabots de l'âne qui se cabra, désarçonnant sa cavalière. Puis, tout le pan de rocher fragilisé par les dernières pluies glissa sur la route et sauta dans l'immense ravin dans un enchevêtrement de pierres, de boue et d'arbres brisés. L'écho de la catastrophe se propagea dans la vallée déserte couvrant la fuite échevelée d'un petit âne gris qui fuyait le malheur des hommes la bave aux naseaux.


Par khassiopee
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Dimanche 17 décembre 2006

XVI
 
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                   Juanito descendit du bus à Fuensanta en compagnie d'une poignée de voyageurs qui le saluèrent et disparurent mystérieusement comme s'ils avaient été absorbés par les façades des maisons. Il se retrouva seul dans l'air glacé, entouré de ses seuls effets personnels et scruta en vain la route déserte pour tenter d'apercevoir la personne chargée de le conduire jusqu'à l'école de Regüelo. Son affectation définitive lui était parvenue trois semaines auparavant, alors qu'il mourrait d'ennui dans une petite localité limitrophe de la province de Cordoue où sa seule distraction se bornait à inventer des histoires qu'il racontait aux plus jeunes de ses élèves. Il avait créé deux personnages, Ernesto et Miguelito, dont la vie ressemblait à la leur à s'y méprendre et auxquels ils pouvaient s'identifier facilement. Il ne manquait jamais d'agrémenter leurs aventures d'une petite dose de morale, à la manière des fables et des contes pour enfants, afin d'ajouter au caractère ludique des récits une portée didactique que les enfants intégraient sans s'en apercevoir et sans doute bien mieux que si Juanito leur avait imposé un assommant cours de morale. Il s'était retrouvé assez rapidement à la tête d'une bonne dizaine d'histoires qu'il avait fini par recopier pour mieux les fignoler. L'ennui aidant, puisqu'il n'y avait décidément rien à faire dans ce coin perdu à part jouer aux dominos, ce qu'il détestait cordialement comme tous les jeux de société d'ailleurs, il avait commencé à illustrer son recueil de jolis dessins naïfs. L'idée fit peu à peu son chemin quand il eut fait, sans vraiment trouver son bonheur, le tour de tous les manuels d'apprentissage de lecture et d'écriture que les maisons d'édition proposaient alors aux enseignants des classes primaires. Non pas que ces ouvrages soient mauvais, loin de là, mais aucun ne le satisfaisait vraiment et il se sentait souvent obligé de modifier certains apprentissages, d'y apporter "sa patte" pour s'y sentir plus à l'aise et c'est ainsi que "Primeros Pasos" vit le jour. Cette activité occuperait une bonne partie de ses loisirs et de ses nuits jusqu'à ce que l'Histoire en décide autrement.

 

                   Une charrette brinquebalante s'arrêta à sa hauteur, le conducteur, un rouquin d'âge indéterminé, lui lança sans prendre la peine de descendre :

                   - C'est vous le nouvel instituteur que je suis chargé de ramener à Regüelo ? Vous m'avez l'air bien jeune ! Je suis Gustavo Portal, il n'y avait que moi pour venir vous chercher les autres avaient trop à faire.

Il aspirait les consonnes finales, et zézayait avec une ferveur toute sévillane qui le rendait presque incompréhensible. Tout en l'aidant à charger ses affaires à l'arrière du véhicule, Juanito l'observait avec une certaine curiosité non exempte de malice. Il n'avait eu que peu l'occasion d'observer un vrai roux d'aussi près et il le trouvait bizarre. La masse flamboyante des cheveux taillés en brosse n'était pas dénuée d'intérêt et il considéra que cette particularité pouvait être un atout pour son propriétaire. Par contre, les taches de rousseur qui constellaient sa peau laiteuse et qui semblaient s'étendre sur tout le corps comme une gale insidieuse le dégoûtaient presque, au même titre que le regard délavé, bordé de cils roux, que l'homme leva vers lui.

                   - Je me demande ce que vous avez pu mettre là-dedans ! Ça pèse un âne mort ! Vous comptez faire des effets de toilettes là-haut ou quoi ?

Juanito, un peu agacé, lui répliqua que la grosse malle ne contenait que des livres et du matériel pédagogique et que ses vêtements, quant à eux, se trouvaient dans la petite valise marron. Il s'installa enfin à côté de lui et lui demanda s'ils seraient arrivés à Regüelo en fin de matinée. Gustavo Portal partit d'un grand éclat de rire sarcastique.

                   - C'est bien les jeunes ça, toujours pressés d'arriver ! Il y a plus de deux heures de route et ça monte !

Juanito se rencogna dans le fond de son inconfortable siège pendant que Gustavo Portal bifurquait sur la droite et s'engageait sur un sentier plus étroit bordé d'oliviers familiers. Au bout d'une heure, ils franchirent un col et durent continuer à pied pour ne pas ralentir davantage la mule qui commençait à s'essouffler. Il faisait presque froid, Juanito n'osait trop imaginer ce qu'il allait trouver au terme de cet invraisemblable périple sur les hauteurs les plus inaccessibles de la province.

                   L'heure du déjeuner était passée depuis longtemps quand Gustavo Portal fit halte devant une vieille bâtisse délabrée située à l'écart d'un groupe de maisons à peine en meilleur état.

                   - Voilà, bienvenue à l'école de Regüelo Don Pedro, c'est ouvert, vous êtes chez vous ! Quand vous serez installé, vous pourrez aller vous présenter au maire, c'est la première maison à droite à deux cents mètres.

                   Le vent qui tournoyait autour de l'école faisait claquer furieusement un volet mal attaché. La porte grinça sous la pression de ses doigts et Juanito se retrouva directement dans l'unique salle de classe. Son prédécesseur avait laissé l'endroit propre et rangé et il n'y avait là rien de plus ou de moins que ce que l'on pouvait voir habituellement en ce genre de lieu. Un grand tableau noir dont la peinture était rongée par le temps, une estrade vermoulue où trônaient le bureau et le fauteuil du maître, des tables et des bancs disposés en quatre carrés distincts. Comble du luxe toutes les vitres des fenêtres semblaient neuves.

                   - J'espère que Gustavo ne vous a pas trop malmené, c'est un brave bougre mais il n'a pas trop le sens des contacts humains.

L'irruption du maire, Rafaël Marchal, mit un terme à l'état des lieux que Juanito venait mentalement d'entamer et à vrai dire, presque de terminer. Il éluda tout commentaire relatif à l'impossible sévillan roux et se contenta d'assurer qu'il avait fait un bon voyage, bien qu'un peu long.

                   - Je ne pensais pas qu'il me faudrait autant de temps pour parcourir la trentaine de kilomètres qui séparent mon village de Regüelo.

                   - C'est une des raisons pour lesquelles nous avons eu autant de difficultés pour obtenir un instituteur titulaire à l'école. On ne nous a envoyé que de jeunes intérimaires, pleins de bonne volonté mais qui ne se sont jamais trop attardés ici… Que pensez-vous de notre modeste installation ? Nous avons remis des vitres neuves mais je ne suis pas sûr que cela suffise à vous protéger du froid dans les semaines à venir. Venez dîner ce soir à la maison, nous aurons plus de temps pour discuter… Ah ! Oui, quand pensez-vous commencer les cours ?

                   - Demain, répondit Juanito sans hésitation.

                   - Demain ? C'est que je ne sais pas si j'aurai le temps d'avertir toutes les familles. Je crains que vous n'ayez qu'une petite partie de vos élèves.

 

                   Le lendemain matin, Juanito découvrit dans la petite cour de l'école six gamins des deux sexes et d’âge divers qui jouaient à saute-mouton. L'apparition de leur nouvel instituteur dans l'encadrement de la porte marqua comme par enchantement la fin de leurs pépiements sonores et ils vinrent se ranger devant lui comme une volée de moineaux avant même qu'il n'en eut donné l'ordre. Dans un silence religieux, ils gagnèrent leur place. De son estrade, Juanito les observa un instant puis, les invita à s'asseoir. Les enfants s'étaient apparemment répartis dans la salle en fonction de leur niveau et de leur sexe mais, l'effectif clairsemé de ces premières heures de classe rappelait les périodes d'épidémies de rougeole ou d'oreillon qui décimaient les bancs des écoles à intervalles réguliers. Pour créer la convivialité favorable aux premiers contacts il leur demanda, exceptionnellement, de se regrouper tous au même endroit et de se présenter. Très vite Juanito apprit qu'ils habitaient le hameau mais que tous ceux qui étaient absents venaient des fermes alentours et que pour cette raison le maire n'avait pu encore les prévenir. Dans le groupe présent ce matin là il avait tout de suite remarqué la présence de deux fillettes dont les traits indiquaient un lien de parenté évident. Elles semblaient âgées de huit ou neuf ans, l'une était assez grande et respirait la santé et la joie de vivre. Pas un instant elle n'avait lâché la main de l'autre, plus petite, presque chétive. Elle se tenait un peu déportée sur la gauche, un bras recroquevillé sur la poitrine. Malgré ses efforts, sa tête retombait sur le côté et, de sa bouche entrouverte, coulait un filet de salive intermittent que la plus grande essuyait de temps à autre à l'aide d'un grand mouchoir qu'elle repliait ensuite soigneusement et remettait dans la poche de son tablier. Celle qui semblait être l'aînée prit à son tour la parole :

                   - Je m'appelle Lucia Torre, j'ai huit ans et demi et j'habite Regüelo depuis ma naissance. Mes parents sont paysans, ils ne sont pas aussi pauvres que certains mais un peu quand même…

Cette dernière remarque arracha un sourire amusé à Juanito qui incita la fillette à poursuivre :

                   - Je n'ai qu'une sœur parce que maman est malade depuis qu'elle nous a eues et cela lui ferait trop de travail. C'est dommage car je sais que papa aimerait beaucoup avoir un garçon. Je crois que j'ai assez parlé maintenant, c'est le tour de Ana.

Ana tourna vers sa sœur un visage interrogatif et, d'un geste du menton celle-ci lui indiqua qu'elle pouvait y aller. Juanito ne comprit pas les premiers mots qui sortirent de sa bouche. La petite infirme parlait fort mais les sons étaient inarticulés, prononcés très en arrière comme le font souvent les sourds ou les handicapés mentaux. Doucement, il lui demanda de répéter ce qu'elle venait de dire. Elle ravala difficilement sa salive et interrogea de nouveau sa sœur du regard. Lucia l'encouragea à recommencer.

                   - Je m'appelle Ana Torre, j'ai huit ans et demi et je suis la sœur de Lucia. Je suis fière d'être sa sœur mais encore plus d'être sa jumelle. Quand nous sommes nées elle pesait à peine plus d'un kilo et moi neuf cent quatre vingt grammes. Tout le monde dit que c'est un miracle que nous soyons en vie et que Lucia soit complètement normale. Moi, mon corps est handicapé mais je sais lire et écrire et même compter.

L'application qu'elle avait mise à dire ces quelques phrases avait fait naître de fines gouttelettes de sueur sur son front mais ses yeux brillaient d'une fierté que Juanito ne devait jamais oublier.

 

                   Une quarantaine d'élèves étaient inscrits à l'école mais au bout de deux mois Juanito comptait sur les doigts d'une seule main les jours où ils étaient tous là. Les filles étaient les plus assidues, quelque soit leur âge mais, la fréquentation des garçons était plus aléatoire et dépendait, comme lui avait expliqué Rafaël Marchal, des besoins en main d'œuvre dans les champs et des conditions climatiques. C'était surtout les jours de pluie que les enfants rechignaient le plus à venir. A leur décharge, les nombreux kilomètres dans la montagne et les chemins transformés en torrents sur lesquels ils devaient s'aventurer avant de parvenir à Regüelo. Les plus courageux qui s'y risquaient, arrivaient, malgré leur grande pèlerine, complètement trempés et Juanito impuissant les regardait grelotter jusqu'à treize heures trente dans la grande salle glacée.

                   N'y tenant plus, il mit à profit les quelques jours de vacances qui leur étaient accordés pour les Fêtes de fin d'année pour commander un poêle à bois qu'il paya avec ses propres deniers. Quelques jours après la Fête des Rois, le poêle fut livré et ce fut Gustavo Portal lui-même qui l'aida à l'installer.

                   - Ah ! Don Juanito, vous êtes bien jeune mais vous avez un grand cœur. Puisse le ciel vous bénir de votre générosité et de tout ce que vous faites pour nos enfants.

                   Il faut croire que le ciel n'avait pas oublié le peu d'enthousiasme de Juanito pour les affaires de Dieu car, quatre ou cinq jours après, le maire, très embarrassé, se présenta à l'école.

                   - Don Juanito, j'ai appris que vous aviez installé un poêle dans la classe….

                   - J'ai en effet estimé que les enfants ne pouvaient pas travailler de manière efficace quand il fait trop froid et je ne parle pas de quand ils sont mouillés. J'ai beau leur dire de prendre des vêtements de rechange ils n'y pensent pas toujours.

                   - Ou il n'en n'ont pas Don Juanito.

Juanito rougit violemment et se demanda comment il avait pu oublier en si peu de temps une réalité qui avait été la sienne pendant plus de vingt ans.

                   - C'est aussi pour ça que j'ai acheté ce poêle.

                   - Vous leur avez demandé à chacun d'apporter du bois pour l'alimenter non ?

                   - Bien sûr, cela se fait dans toutes les écoles, s'exclama Juanito ulcéré de cette remarque.

                   - Des parents vous accusent de n'avoir acheté ce poêle que pour votre confort personnel et de l'avoir installé dans votre logement de fonction et d'en faire payer le bois aux parents.

                   - Don Marchal, vous savez bien vous que ce poêle est dans la classe et qu'il sert aux enfants ?

                   - Oui… certes… c'est un fait…

 La frilosité du Maire, dont il pensait pourtant avoir l'estime, fit exploser de colère Juanito qui ne se reconnut pas.

                   - Et bien je vous remercie de le leur faire savoir et de cesser leurs commérages de ploucs attardés sinon je me verrai effectivement contraint de l'installer dans mon logement et bien entendu au détriment de leurs enfants !

 

                   Plus personne ne se risqua à proférer la moindre remarque concernant ce fameux poêle. Pendant tout l'hiver aucun enfant ne manqua d'apporter sa bûche et, Juanito trouva même un beau matin un gros tas de bois devant la porte dont il ne put jamais expliquer la provenance. Les enfants se mirent à fréquenter l'école plus régulièrement et, quand, quelques années plus tard, il quitta Regüelo pour d'autres cieux, son successeur lui racheta le poêle sans que nul n'y trouvât à redire. Ce fut, bien des années plus tard, Gustavo Portal qui le démonta lorsque on rasa l'école pour la reconstruire.

 

v                               

 
 

                   "Tant d'ouvrages de qualité, destinés à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ont été à ce jour publiés, qu'il peut sembler audacieux, voire présomptueux d'oser en proposer un autre sous le noble prétexte d'enrichir par de nouvelles méthodes la manière d'enseigner cette matière…." Juanito ratura quelques mots, les remplaça par d'autres, eut un mouvement d'impatience et, pour la énième fois de la soirée, froissa rageusement la feuille en laissant échapper un juron et la lança dans la corbeille. La boule de papier rata son but et alla rouler sous la rangée des premiers pupitres. Il la regarda un long moment impuissant, sans se décider à se lever pour aller la ramasser. De toute façon, la corbeille était pleine, il fallait la vider. Un coup d'œil à sa montre lui indiqua qu'il était déjà fort tard et qu'il ferait mieux d'aller se coucher car il était, incapable à présent d'écrire quoique ce soit de sensé. Il quitta la classe avec la corbeille sous le bras et éteignit la lumière. Il se rappela alors qu'il avait laissé la boule de papier par terre, il hésita un instant mais la fatigue eut raison de ses remords et il regagna son appartement que seule une porte de communication séparait de l'école.

                   Une heure plus tard il ralluma la lumière. Le verre de lait chaud, généreusement sucré au miel, ne l'avait pas, comme il l'aurait cru, aidé à trouver le sommeil du juste et, au lieu de s'endormir, il avait retourné dans sa tête des centaines de versions de la préface de "Primeros Pasos", toutes, à son avis, aussi mauvaises les unes que les autres. Pourtant, il n'avait plus qu'une dizaine de jours devant lui avant de le soumettre à l'avis éclairé de son inspecteur, qui l'avait vivement encouragé à le terminer pour le faire éditer. Ce dernier avait déjà pris des contacts avec un éditeur madrilène, spécialisé dans l'édition de manuels scolaires, qui s'était dit intéressé et attendait d'en recevoir une épreuve.       

                   Il attrapa le journal qui traînait sur la table de nuit et qu'il n'avait pas encore ouvert et prit connaissance des dernières nouvelles : "La CNT contre-attaque et demande l'expropriation sans indemnité de toutes les terres de plus de cinquante hectares""Assassinat de Juan Antonio Santo, secrétaire de la Phalange à….". Le Front Populaire n'avait que quelques mois et les incidents meurtriers qui agitaient une nouvelle fois l'Espagne faisaient grossir la foule de ses détracteurs. Le monstre fasciste se repaissait à outrance de cette liesse populaire et alimentait la rumeur de l'imminence d'une révolution bolchevique qu'elle brandissait comme la fin de toutes les valeurs nationales. Lors de sa dernière visite au village, Juanito avait assisté à une violente altercation entre son père et Picabias.

                   - Vous n'êtes que des païens, vous incendiez les églises, vous assassinez lâchement ceux qui ne pensent pas comme vous ! Vous parlez de justice et de liberté du peuple et vous déclarez un parti hors-la-loi et arrêtez ses dirigeants ! éructa le maréchal ferrant, les espagnols sont des rebelles et ce n'est pas votre Front Populaire qui va remettre de l'ordre mais l'autorité, la vraie ! 

                   - Picabias, tu ne peux pas être d'accord avec ces gens là ! Tu es comme nous un homme du peuple et nous avons été trop longtemps exclus, rétorqua Pedro Aceituno.

                   - Parce que tu crois que la "Révolution Sociale" comme dit Largo Caballero, votre grand hypnotiseur de couillons, va vous rendre ce que vous n'avez jamais eu et n'aurez jamais ? C'est ainsi, Dieu l'a voulu, il y a deux races d'hommes ceux qui commandent et ceux qui obéissent, nous, nous appartenons à la seconde !

                   Très vite le ton s'envenima et d'autres habitués se mêlèrent à la discussion des deux hommes. Des propos d'une rare virulence fusaient de tous côtés et il fut bientôt impossible de s'entendre sans hurler. Un coup de poing, parti d'on ne sait où, atterrit sur la pommette de Picabias qui tomba à la renverse dans un grand vacarme de chaises renversées et de verre brisé. Le silence revint instantanément brassé par les pales du gros ventilateur qui l'éparpillaient dans l'air dans un bruissement feutré. Le maréchal-ferrant, aidé de deux de ses compagnons, se redressa péniblement. Il les regarda tous avec froideur, très maître de lui, seul le léger frémissement de sa lèvre supérieure trahissait sa colère. Enfin il eut ces mots terribles :

                   - Profitez-en bien, je vous jure que vous n'en avez plus pour longtemps !

                   Aux yeux de Juanito, l'algarade entre ces deux hommes qui habitaient depuis toujours le même village et qui avaient sans doute partagé les mêmes jeux dans l'insouciance de leur enfance, était cette fois-ci bien plus grave qu'une simple querelle de bistrot. Une blessure inconnue mais annoncée zébra son cœur d'un éclair fulgurant et il entendit déjà au loin les grondements sourds de l'orage qui allait tous les engloutir.

 

                   L'inspiration lui revint aussi soudaine qu'inespérée, il se releva et écrivit d'une traite jusqu'à une heure avancée de la nuit. Au petit matin, la petite boule de papier froissée gisait toujours sous le pupitre. Par la fenêtre entrebâillée de la salle de classe, un léger courant d'air venait soulever par instants les pages d'un livre qui n'attendaient plus que l'éditeur pour les publier. Derrière la porte, les ronflements sonores de l'instituteur de Regüelo rivalisaient d'audace avec le premier chant du coq.

 
 

v                               

                  
                  

Juanito s'assit à son bureau face à la classe anormalement désertée, il ne savait pas que c'était la dernière fois de sa vie. Entre ses doigts tremblait la réponse affirmative de l'éditeur de Madrid. Dehors, il faisait inhumainement beau, une clarté céleste inondait la montagne et fracassait les murs blancs de flaques de lumière. Sur le grand tableau noir Juanito avait écrit la date en lettres dérisoires : 18 Juillet 1936.


Par khassiopee
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Jeudi 14 décembre 2006

XV
 
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                   Josefa releva sans succès la mèche rebelle qui lui tombait sur le front. Elle était moite de sueur et sa blouse de coton léger lui collait à la peau. Que lui avait-il pris d'entreprendre de ranger le grenier au lieu de se tenir bien au frais comme le ferait n'importe quel habitant de cette terre altérée ? Le soleil d'août culminait à son zénith et la chaleur sous le toit de tuiles rouges était à son comble. Elle s'assit sur un vieux coffre qu'elle venait de tirer de derrière un amoncellement d'objets hétéroclites et remonta sa jupe très haut sur ses cuisses mais l'impression de fraîcheur ne dura pas. Elle finit par admettre qu'elle serait mieux en bas. Avant de redescendre, elle jeta un coup d'œil à son siège de fortune et remarqua qu'il était fermé par un cadenas. Ce détail l'intrigua, elle n'avait jamais vu auparavant dans cette maison quoique ce soit de cadenassé. Elle marqua un temps d'hésitation puis se résolut enfin à regagner le rez–de–chaussée. Elle remplit une grande cuvette, se dévêtit et se plongea avec délice dans l'eau glacée en poussant de petits cris. Elle y demeura un bon moment, assise en tailleur, s'aspergeant de temps à autre, comme elle aimait le faire quand elle était petite fille. Le cadenas fermé s'imposa d'un coup avec force chassant ses souvenirs avec autant d'efficacité que si quelqu'un l'avait surprise assise toute nue dans cette bassine trop petite pour elle. Elle garda l'eau pour faire tremper ses vêtements sales et se rhabilla en hâte.

                   Il y avait dans le grand meuble, une corbeille où sa mère rangeait les menus objets qu'elle ne voulait pas égarer, Josefa se souvint y avoir vu des clés. Assise à même le sol, elle entreprit d'en faire l'inventaire complet. Parmi des bouts de ficelle soigneusement roulés, des clous et un vieux peigne qu'elle cherchait depuis des mois, elle finit par trouver quelques clés attachées ensemble par un fil de métal. Elle élimina d'emblée celles qui étaient trop grandes et qui ne devaient ouvrir que de grosses serrures et se retrouva finalement avec un choix de cinq clés susceptibles de convenir.

                   Ce fut la quatrième clé qui ouvrit le coffre. Un peu anesthésiée par la fournaise, Josefa n'avait pas encore envisagé qu'elle commettait peut-être un acte indélicat, ce fut le déclic du mécanisme qui lui fit prendre la mesure de son indiscrétion. Elle parut se raviser mais sa curiosité fut la plus forte, les mains tremblantes elle dégagea le cadenas de ses anneaux et ouvrit le couvercle. A première vue, le contenu du coffre était d'une banalité affligeante. Des premières piles, elle retira des petits vêtements d'enfant jaunis par le temps, à l'évidence ceux de Rosa et Clara, ses deux petites sœurs mortes de dysenterie dont elle ne gardait aucun souvenir. Le reste ne présentait guère plus d'intérêt à ses yeux, il ne s'agissait que d'un attendrissant reliquaire de la jeunesse de sa mère et elle s'étonna qu'elle l'eût si jalousement protégé. Dans le fond, il ne resta bientôt qu'un petit sac de toile qui semblait renfermer quelque chose. Elle dénoua le cordonnet et y plongea la main. Ses doigts rencontrèrent une étoffe étonnamment fine qu'elle déploya devant elle. Il s'agissait d'un lange mais elle n'en avait jamais vu de semblable dans la maison ni sur les autres bébés autour d'elle. En le repliant elle remarqua une discrète broderie blanche dans un coin du linge. Josefa admira le travail minutieux de la brodeuse et la précision des points qui avaient su se fondre dans le tissu pour représenter dans ses moindres détails des armoiries qu'elle avait déjà vues quelque part. Elle remit tout en ordre, referma le coffre et reposa la clé dans la corbeille d'osier du grand meuble.

 

                   Elle trouva Don Isidorio en pleine préparation des vêpres dans l'appentis qui faisait office de sacristie.

                   - Te voilà bien courageuse d'oser affronter une telle chaleur quand tant d'autres font la sieste ! Aurais-tu trouvé un spécimen si rare que tu ne pouvais attendre comme toute bonne chrétienne qu'il fasse moins chaud pour venir me le montrer ?

                   - Non, pas de nouveau spécimen ces dernières semaines, je voulais juste savoir si vous savez à quelle famille appartiennent les armoiries qui représentent deux épées croisées surmontées d'une couronne de laurier.

                   - Il s'agit d'une famille de la province, les Guzman, dont l'aïeul s'est illustré pendant la reconquête contre les Maures c'est ainsi qu'elle a conquis son titre de noblesse. Il a eu deux fils, l'un des deux est mort dans les Flandres et l'autre s'est marié. Il n'a malheureusement pas de descendant direct mâle et sa fille unique est rentrée au couvent où elle est morte on ne sait trop de quoi. Tu comptes te lancer dans la généalogie provinciale à présent ?

                   - Je m'étonnerai toujours qu'un homme aussi érudit et curieux que vous ait choisi d'officier dans notre modeste village, vous n'avez jamais eu d'autres ambitions ?

                   - Si… mais c'était il y a longtemps, je n'aime guère les luttes de pouvoir, ni les mensonges, ni les complots et puis… il fallait bien quelqu'un pour t'apprendre à lire non ?

                   La réponse du prêtre laissa Josefa dans une grande perplexité, par quel mystère ce lange brodé des armoiries des Guzman avait-il pu atterrir dans le vieux coffre en bois de sa mère et pourquoi le gardait-elle aussi précieusement depuis tant d'années ? Le plus simple aurait été de lui demander mais c'était là reconnaître qu'elle avait fouillé dans ses affaires ce qu'elle préférait qu'elle ignore.

 

                   A quelques temps de là, Josefa accompagna à Jaén sa sœur Maria qui désiraient se procurer de nouvelles étoffes en prévision de l'hiver et Pedro Aceituno qui devait réceptionner une livraison de bois. Ce voyage, aussi court fut-il, était toujours un événement pour la jeune fille dont l'esprit curieux trouvait là matière à s'émerveiller. Ce fut aussi l'occasion pour les deux sœurs de rendre visite à leur grand-mère paternelle qu'elles n'avaient que peu l'occasion de voir et dont l'état de santé avait récemment décliné. La vieille femme les accueillit avec force cris et larmes de joie, salua leur belle tournure, se félicita du mariage récent de Maria et déplora l'absence de sa belle-fille. Elles lui expliquèrent qu'elle n'avait pas voulu imposer la chaleur insoutenable de la route à son dernier né ni le confier à une voisine ne serait-ce que pour deux jours mais qu'elle comptait bien se rendre à Jaén dans les prochaines semaines.

                   - Ah ! s'exclama-t-elle en joignant les deux mains, béni soit cet enfant mâle que Dieu lui a enfin envoyé. Vos parents ont été si affligés de la mort de votre premier petit frère. Mais qu'il repose en paix, son père est maintenant avec lui pour le protéger !

                   - Maman a eu un autre garçon ? s'étonna Josefa un peu incrédule, mais elle ne nous en a jamais rien dit !

Maria jeta un regard courroucé à son aïeule mais il était trop tard pour rattraper la bévue que sa cervelle un peu sénile venait de lui faire commettre.

-                                       Tu le savais toi Maria, murmura-t-elle à sa sœur aînée la

voix brisée ? Tu le savais hein ?

                   - C'était il y a longtemps, bredouilla la vieille femme, et puis cet enfant, il n'est même pas né vivant…. Ta mère a failli mourir elle aussi, elle ne pouvait pas en parler… et puis après quand tu as été plus grande, à quoi bon ?

                   Maria, pour faire diversion entreprit de montrer à sa grand-mère les pièces de drap qu'elle venait d'acquérir. Josefa, assise au bout de la table trempa distraitement ses lèvres dans le bol de lait trop chaud qu'on venait de lui servir. Une tempête s'était levée dans sa tête que les deux autres femmes ne remarquèrent pas. Insidieusement le souvenir du lange blanc brodé lui revint sans qu'elle fût en mesure d'expliquer pourquoi. Avec précaution cette fois, elle but une petite gorgée de lait puis demanda à brûle pourpoint :

-                                       Cet enfant, c'était avant ou après Rosa et Clara ?

-                                       Après, bien sûr, répliqua sans réfléchir sa grand-mère

 comme si c'était l'évidence.

Josefa termina son bol d'un trait et quitta la pièce sans un bruit. Il y avait beaucoup de monde dans la rue. Elle prit une direction au hasard et bientôt elle ne sut plus où elle se trouvait, tous les lieux familiers lui étaient devenus parfaitement étrangers. Elle se mit alors à courir comme une folle dans les ruelles, bousculant les passants, renversant des étals, se heurtant aux bêtes. Dans sa course échevelée elle manqua tomber plusieurs fois, un homme la rattrapa de justesse, un autre l'insulta la traitant de folle. Elle s'arrêta enfin sur le parvis de l'énorme cathédrale en pleine rénovation. "Une femme porte neuf mois son enfant, une femme porte neuf mois son enfant". Sa mère tout aussi extraordinaire qu'elle fût, n'échappait pas à cette loi élémentaire de la nature humaine. Clara avait un an et demi quand ses parents avaient quitté Jaén et elle, était née à ce moment là. Soit cet enfant était son frère jumeau, soit…. Elle ne savait plus…. Qui avait porté le lange brodé ? Pas le petit frère mort né… elle ?…. Non, pas elle… un autre enfant peut-être… encore un autre…? Un infirme s'approcha d'elle et agrippa sa blouse en lui demandant l'aumône. Sa bouche édentée offrait le spectacle répugnant de gencives tuméfiées qui retenaient avec peine une langue violacée. Il l'attira vers elle et son haleine nauséabonde lui sauta aux narines, elle eut un haut-le cœur et se mit à hurler comme une possédée. Quand elle eut retrouvé son calme, l'homme s'était perdu dans la foule des ouvriers qui s'affairaient sur le chantier.

v                               

 
                  

                   - Maria, est-ce que je suis née en même temps que cet enfant ?

-                                       Non, je ne sais plus, enfin peut-être…

-                                        Maria, tu avais six ans, tu dois bien te souvenir non ?

Oui, Maria se souvenait. Elle se souvenait de la flaque de sang sous les pieds de sa mère, des cris de sa grand-mère et de sa tante. On lui avait dit de rester jouer dehors avec ses sœurs, de bien s'occuper d'elles. Elle se souvenait de sa mère, quand on l'avait enfin autorisé à pénétrer dans la chambre, si pâle qu'elle avait cru qu'elle était morte et de l'apathie qui l'avait submergée jusqu'au retour de son père et bien après encore. Elle se souvenait surtout du visage extasié de Juana sortant des taillis en serrant dans ses bras un minuscule bébé emmailloté de blanc et de la promesse faite à ses parents de ne jamais dire au village que cette petite fille n'était pas la leur. Elle se souvenait que sa mère les avait alors tous oubliés vivant dans le deuil de l'enfant mort et dans le bonheur de sa résurrection miraculeuse dans les éboulis des montagnes. Maria pleurait à présent et Josefa, le cœur chaviré, contemplait sans comprendre la muette souffrance de sa sœur se répandre sur ses joues. C'est ainsi que les trouva Pedro Aceituno quand il vint les chercher pour rentrer au village.

 

                    Durant le trajet, les deux jeunes filles n'échangèrent pas un mot. La chaleur avait figé l'espace dans une immobilité menaçante saturant l'air d'humidité que la poussière soulevée par les roues rendait irrespirable. Un petit nuage blanc à l'allure anodine se mit brusquement à bourgeonner et obscurcit bientôt tout le ciel. L'orage grondait déjà fort quand ils passèrent les premières maisons, une bourrasque de vent chargée de pluie leur fit presser le pas.

 

                   A peine arrivée, Josefa monta se coucher dans le grenier à foin au-dessus de l'écurie où elle ne tarda pas à sombrer dans un sommeil de plomb que les éléments déchaînés ne parvinrent pas à troubler. Ce furent les coups redoublés qui ébranlaient la porte qui la réveillèrent. Il faisait déjà jour.



Par khassiopee
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Mercredi 6 décembre 2006


XIV

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                   Juanito apposa fermement sa signature en bas du document que venait de lui présenter le fonctionnaire de service qui le félicita d'une poignée de main un peu molle. Il  lui souhaitant, sans conviction, une longue et heureuse carrière. Le jeune homme lui répondit qu'il s'efforcerait d'être digne de la mission qui lui était confiée et que c'était pour lui un honneur de rejoindre le corps de tous ceux qui contribuaient à faire de l'Espagne un pays cultivé et moderne. L'employé réprima un bâillement d'ennui qui eut raison de cette fervente envolée et Juanito estima préférable de ne pas s'attarder. Il referma la porte du bureau derrière lui et à peine dans le couloir, il se replongea avidement dans la contemplation de son diplôme : "Le Président de la République Espagnole et en son nom, Le Ministre de L'Instruction Publique et des Beaux Arts considère que conformément aux dispositions prévues par la législation en vigueur Don Juanito Aceituno Barranco a subi avec succès les épreuves du concours de l'Ecole Normale d'Instituteur et qu'il peut à ce titre exercer le métier de maître d'école du premier degré". Il rêvait de ce moment depuis si longtemps qu’il avait peine à croire qu’il s’agissait bien de lui. Peut-être y avait-il eu une erreur dans les résultats et on allait lui annoncer que c'était un autre qui avait été reçu et non lui ou bien, qu'il fallait repasser les épreuves, celles-ci ayant été annulées pour tricherie. Juanito, comme sa mère, cultivait avec bonheur le don des scénarios catastrophes. Il pouvait même, dans les cas extrêmes, s'en rendre malade et développer en quelques heures un terrible urticaire géant que la vieille Pepa avait toutes les difficultés du monde à faire disparaître.

                   En débouchant dans le grand hall, il aperçut son père qui n'avait pas osé s'aventurer au-delà du perron Pour masquer sa timidité, il l'attendait en pétrissant maladroitement le bout de son écharpe du dimanche. Il oublia aussitôt ses craintes infondées et s'empressa de remettre à son père le diplôme tant attendu. Pedro Aceituno le parcourut à son tour avec attention et gravité mais sans rien laisser paraître de son émotion. Toujours aussi peu rompu aux effusions de tout ordre et encore moins aux compliments il se laissa tout de même aller à serrer son fils contre lui avec une sèche maladresse qui les exaspéra tous les deux. Pour mettre fin à l'embarrassante étreinte paternelle, Juanito s'écarta rapidement, roula le diplôme avec délicatesse et le fit disparaître dans un vieux cartable au cuir craquelé. Puis, ils sortirent de l'Ecole Normale et marchèrent en silence jusqu'à la gare routière. Le bus n'était pas encore là. Ils durent se résoudre à attendre un long moment sur le parking balayé par un petit vent aigre. Une automobile solitaire remonta vers la Cathédrale et klaxonna un improbable passant. Pour tromper le temps et se mettre à l'abri du froid, ils se rendirent dans le bar tout proche.

 

                   Dans la salle enfumée et bruyante, parsemée de bouts de papier et de mégots il réussirent à se faire une place au bout du comptoir. A côté d'eux, un groupe d'hommes discutaient avec animation de la Réforme Agraire qui n'en finissait pas de voir le jour. L'avènement de la deuxième République, à peine un an plus tôt, avait pourtant réjoui plus d'un de ceux qui avaient voulu y voir, comme Luis Arasquitain, la fin d'un grand cycle historique de quatre siècles dont le début avait été marqué par l'écrasement en 1521 des comuneros de Castille par les troupes de Charles Quint.

                   - Quand je pense à toutes ces terres en friche qui n'attendent que socs et charrues depuis des lustres ! Tu te rends compte ! Des terres qui ne servent à rien ni à personne alors que tant d'entre nous ne possèdent rien !

L'homme ponctua ses paroles d'un coup de poing rageur sur la table qui menaça de renverser les verres qui s'y trouvaient. Son compagnon, imperturbable, finit d'un trait un fond de bière saumâtre qui lui arracha un rôt sonore.

                   - Il faut éviter la précipitation, nous courons à la catastrophe si nous ne faisons pas plus preuve de patience et de raison…

                   - Ta ! Ta ! Ta ! – rétorqua l'autre – personne n'arrive à se mettre d'accord et c'est le bordel voilà tout ! Il y a ceux qui veulent collectiviser, ceux qui veulent partager ceux qui veulent je ne sais quoi et en attendant, le-bor-del ! Prenons les terres à ceux qui n'en font rien et donnons-les à ceux qui n'en n'ont pas !

                   - Si les choses étaient aussi simples - souffla Juanito à son père - … je me demande si nous nous en sortirons un jour !

                   Par la vitre embuée du bar il vit le bus venir se ranger sur son emplacement en vomissant une épaisse fumée noire. Le chauffeur coupa le contact et le moteur s'immobilisa dans un pathétique soubresaut. Ce moyen de locomotion qui lui était devenu familier depuis quelques années n'avait jamais pu gagner son enthousiasme et chacun de ses déplacements s'achevait par un épouvantable mal de tête. L'idée de s'asseoir là où tant d'autres avaient posé leur derrière suscitait en lui une irrépressible répugnance. Il choisissait donc toujours son siège avec soin, loin des autres voyageurs et près d'une fenêtre. Mais, il y avait toujours forcément quelqu'un qui se sentait obligé de venir s'installer à côté de lui et de lui faire la conversation. Ce n'était jamais une jolie jeune fille, on ne les laissait pas encore voyager toutes seules, mais toujours une grosse paysanne essoufflée qui sentait la sueur ou un homme péremptoire, qui prétendait avoir des idées sur tout mais surtout des idées que Juanito ne partageait pas toujours. Il avait définitivement pris les transports en commun en grippe au cours des derniers mois où ses obligations militaires l'avaient conduit dans un corps d'artillerie à Grenade. L'uniforme de l'armée républicaine qu'il arborait avec prestance lui valait de nombreux commentaires de la part de ses voisins. Il eut ainsi le droit à un nombre impressionnant de récits, plus ou moins authentiques, sur la perte de Cuba et la campagne du Maroc. Contrairement à lui, sa mère qui se faisait une montagne de tout, et ne supportait pas qu'un de ses enfants puisse vivre seul aussi loin d'elle, avait su tirer parti de l'autobus pour adoucir le déchirement que lui causait cette séparation. Elle lui apportait quantité de victuailles, tant elle était persuadée que la rigueur militaire le contraignait à un jeûne forcé qui ne manquerait pas d'avoir des conséquences dramatiques pour sa santé. Juanito espérait autant qu'il redoutait les visites maternelles, surtout quand Pedro Aceituno ne venait pas car alors, elle ne contenait plus son bonheur de le retrouver et l'étreignait avec fougue en sanglotant de joie.

                   - Mon fils ! Ah ! mon fils ! Sainte Vierge, que tu as maigri ! Tu n'as pas bonne mine ! Je sais moi ce qu'il te faut… attends…

Immanquablement, elle tirait de son panier, les gâteaux qu'il préférait, du jambon sec ou tout autre gourmandise amoureusement empaquetée. Il avait beau lui assurer qu'il ne manquait de rien et qu'elle ne devait pas se priver pour lui, car il savait qu'elle se privait pour lui préparer toutes ces douceurs qu'il aimait tant, elle ne voulait rien entendre. Elle consentit juste à ne plus lui apporter de lait de chèvre, le meilleur selon elle, car elle avait bien dû convenir, à regret, qu'il ne supportait pas le voyage. L'heure de la séparation donnait lieu à d'autres crises de larmes et de désespoir que Juanito avait toute les peines du monde à endiguer. Il la pressait toujours pour la raccompagner, soucieux d'arriver en premier et de lui trouver la meilleure place. Il attendait jusqu'au dernier moment l'heure du départ et, aussi longtemps qu'elle le voyait, elle agitait sa petite main derrière les vitres sales et il devinait sur ses lèvres tous les mots d'amour qu'elle n'avait osé lui dire.

 

                   Dans les jours qui suivirent la remise officielle de son diplôme, il reçut la première de toute une série d'affectations en tant qu'instituteur intérimaire qui allaient le ballotter d'école en école au gré des fantaisies de l'Administration. Il s'adapta sans trop de difficultés aux changements successifs d'atmosphère, d'élèves, de niveaux mais pas à l'affligeant constat qu'il se devait bien de faire à chaque fois : les écoles dans lesquelles il enseigna au cours de ces premières années souffraient toutes, sans exception, de la négligence rédhibitoire dont l'éducation était victime depuis des lustres. Les manques étaient criants mais il ne pouvait que les consigner d'une belle écriture appliquée dans l'inventaire des objets et du mobilier qu'il était tenu d'effectuer à chaque prise de fonctions. Mobilier usagé ou inutilisable, bureau et fournitures en nombre insuffisant, manuels scolaires déchirés ou trop anciens. Heureusement, si la politique agraire du nouveau gouvernement tardait à faire sentir ses effets, les avancées en matière d'enseignement étaient nettement plus spectaculaires. Depuis un an, les républicains, désireux de donner une élite intellectuelle digne de ce nom à l'Espagne, portaient, non sans succès, tous leurs efforts sur l'enseignement universitaire. Le sort de l'enseignement primaire commençait aussi à s'améliorer puisque sept mille postes supplémentaires d'instituteur allaient être crées et plusieurs milliers d'écoles construites un peu partout dans le pays. L'autre innovation à laquelle Juanito n'eut pas le privilège de participer fut la mise en place des "missions pédagogiques" dont le but était de sensibiliser à la culture tous les oubliés du système éducatif et notamment ceux qui vivaient dans les zones les plus reculées. Le principe était simple, on bourrait des autobus poussifs d'étudiants ou de jeunes instituteurs équipés de tout un arsenal pédagogique et on les envoyait prêcher la culture aux plus démunis des espagnols. Un de ses camarades de chambrée à la caserne, instituteur comme lui, lui avait raconté son arrivée dans un petit village d'Estrémadure et ses premiers contacts avec une population affamée et déguenillée qui avait eu beaucoup de mal à comprendre le sens de ces conférences sur la nature et l'évolution de l'espèce humaine dont la portée échappait à l'entendement de leur estomac vide.

                   - Je me souviens avoir laissé dans l'école une cinquantaine de livres alors que pas dix pour cent de ces gens là ne savait lire et que tous crevaient de faim et vivaient dans la misère la plus totale. Ils me demandaient l'aumône et moi je leur ai fait un commentaire du "Tres de Mayo" de Goya ! Je ne me suis jamais senti aussi idiot de ma vie !

                   - C'était quoi comme livres ? demanda Juanito.

                   - Tout un assortiment des plus grands auteurs européens, de Cervantès à Antonio Machado en passant par Rousseau, Victor Hugo et Tolstoï.

                   - Fichtre ! - s'exclama Juanito – tu as trouvé des amateurs de Guerre et Paix ?

L'autre esquissa une grimace amusée en signe de dénégation.

                   - Non, pas vraiment, pas plus que de "La vie des astres" ou de "La défense des travailleurs" de Kantaky.

                   - "La défense des travailleurs"… plutôt indigeste pour des gens qui crèvent de faim, railla Juanito.

                   - Bien moins que "La Constitution de la République" qui faisait aussi partie du lot !! Mais que veux-tu, aussi maladroite que puisse paraître cette mesure, elle a au moins le mérite d'exister et de vouloir mettre fin à l'élitisme culturel.

                   - L'autre jour, je me suis retrouvé à discuter avec un jeune comédien de la Barraca, la troupe de Lorca. Depuis quelques semaines, ils donnent dans de petits villages, des représentations des pièces de notre patrimoine littéraire et, il m'a avoué être tombé des nues quand il a découvert la misère de nos concitoyens.

                   - Jusqu'à ces derniers mois, la plupart de nos intellectuels et de nos artistes n'avaient pas la moindre idée de la réalité de leur propre pays. Mais les choses vont changer, je suis sûr qu'elles vont changer.

                   Juanito acquiesça en silence et regarda les volutes de sa cigarette s'élever au-dessus d'eux. Malgré toutes les mesures que les socialistes avaient mis en place en si peu de temps, l'euphorie des premières semaines s'émiettait petit à petit et le rang des mécontents ne cessait de croître. L'Eglise tout d'abord qui n'entendait pas de cette oreille la séparation avec l'Etat, les grands propriétaires qui se sentaient spoliés par la Réforme agraire, les anarchistes qui bouleversaient la donne, certains officiers de l'armée qui avaient été mis sur la touche mais qui sauraient, l'heure venue, remettre de l'ordre dans tout ce fatras marxiste. Il se rappelait les larmes de joie de son père et de son grand-père à l'annonce de la proclamation de la République et de l'immense espoir qui s'était emparé de lui. Il se sentait investi d'une mission presque sacrée, il appartenait à une génération qui avait été choisie pour porter l'Espagne sur les voies de la justice sociale et de la dignité morale, génération qui vengerait les siens, dans la paix et par le savoir, de l'humiliation séculaire qui les opprimait.


Par khassiopee
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Dimanche 3 décembre 2006


XIII

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Assis sur les dalles fraîches de la grande pièce, le petit garçon contempla longuement la chaise, sembla réfléchir puis, s'accrochant au rebord de l'assise il se releva triomphalement. Sa petite main potelée retomba dans le vide. Ses jambes flageolèrent un peu et il dut reprendre appui. Il mesura la distance qui le séparait de Juana et Josefa. En hésitant encore, il fit un pas en avant, puis un autre et encore un autre. Le petit homme aux allures d'ourson pataud vint finir sa course dans les bras de sa mère qui le souleva en l'air pour saluer ses premiers pas.

Josefa les trouva beaux dans la lumière de la pièce. Adossée à la porte entrouverte, elle se remémorait ce jour de printemps où son petit frère était né. Juana, avec calme et forte de l’expérience d’un cinquième accouchement, lui avait indiqué ce qu'il fallait faire et, quand la matrone retenue ailleurs était enfin arrivée, elle tenait déjà dans ses bras le bébé dont elle venait de couper le cordon. "Ce n’est pas la place d’une jeune fille " grommela la femme et elle la chassa de la pièce d’un revers de la main. Elle lui obéit à regret, se promettant qu’un jour, elle aussi, guiderait les enfants vers l'étonnante lumière de la vie.

Elle s’ouvrit à Don Isidorio de ses projets mais celui-ci ne manifesta pas l’enthousiasme qu’elle escomptait.

                -  Certes, tes désirs sont nobles mais nous vivons dans un monde où l’on considère mal ces femmes qui veulent se mesurer au savoir des médecins. Ils n’ont que mépris pour celles qui tentent de soulager leurs semblables par des procédés qu'ils jugent discutables et les rendent souvent responsables quand survient un malheur. Ils oublient souvent qu’ils ne sont jamais les derniers à commettre des erreurs irréparables et l’on peut même se demander si leurs interventions à coup de purges et de saignées n’est pas le plus sûr moyen de précipiter leurs patientes vers une issue fatale. Je ne crois pas de toute façon qu’il faille lutter contre cela, la souffrance est le lot de l’humanité toute entière et ce qui nous rend égaux.

                - Je ne comprends pas pourquoi les douleurs de l’enfantement devraient être une fatalité, cette sentence divine n’a aucun sens pour moi. En quoi la douleur peut-elle être rédemptrice et nous laver de nos péchés ? Quels péchés a bien pu commettre ce petit garçon de trois ans qui est mort dans de terribles souffrances l’autre jour en haut de notre rue ?

                - Tu penses trop Josefa, répondit le prêtre, contente-toi de courir dans la montagne et de mettre des fleurs dans ton herbier. N’essaie pas d’utiliser leurs vertus sur les autres, Dieu n’aime pas qu’on se mêle de ce qu’il a décidé…

Le visage de Don Isidorio s’était fermé et Josefa n’osa pas insister. Elle s’étonnait de ces dernières paroles qui ne lui ressemblaient guère, le prêtre était d'habitude moins radical.

 

Elle s'assit sur la marche de l'entrée et demeura sans rien faire. Les gens allaient et venaient en cette fin de journée paisible. Un troupeau de chèvres remonta la rue dans un joyeux vacarme de clochettes et de bêlements, laissant derrière lui une odeur âcre de bête et de crottin. Le rideau de la fenêtre d'en face se souleva légèrement et elle crut reconnaître la mère de la grosse Lurdes qui semblait la guetter. Elle n'aimait guère cette façon qu’elle avait de l’observer à la dérobée comme une bête curieuse. Agacée, Josefa écarta la femme de ses pensées. Elle avait hâte de reprendre ses courses dans la campagne à la recherche de nouvelles découvertes végétales. Se défiant des conseils de Don Isidorio et de son beau-père, elle ne se contentait plus de les ajouter à sa collection. Elle avait trouvé dans la charrette d’un marchand ambulant, au milieu d'ustensiles de cuisine et d'élixirs miracles contre les maux d'amour et la chute des cheveux, un traité d’herboristerie poussiéreux qui semblait ne jamais avoir été ouvert. Elle le feuilleta avec avidité, et découvrit avec ravissement qu'il ne se contentait pas de répertorier les plantes mais qu'il contenait aussi une foule de précisions sur leurs vertus médicinales et la manière de les préparer et de les administrer. L'homme ne manqua pas de repérer l'intérêt inhabituel et un tant soit peu sulfureux que cette jeune paysanne portait à l'ouvrage et trop heureux de trouver enfin un éventuel preneur il lui en proposa un prix astronomique, bien trop élevé pour les maigres économies de la jeune fille. Dissimulant sa déconvenue, Josefa reposa le livre sur l'étal du marchand ainsi que les deux jarres de terre cuite qu'elle était venue acheter pour sa mère et tourna les talons. L'opportunité de vendre les deux jarres et de se débarrasser du traité d'herboristerie s'évanouit dans ses jupes virevoltantes qui s'éloignaient. Il la rappela et lui proposa alors de lui offrir le livre contre l'achat non pas de deux mais de quatre jarres. Jugeant qu'on n'avait jamais assez de jarres de trop dans une maison, elle s'empressa d'accepter, chargea le tout sur son âne et s'en revint brûlant d'impatience de parcourir son nouveau trésor.

De nouvelles perspectives s'ouvrirent à elle et éclairèrent d'un jour nouveau son approche de la médecine empirique. Elle compléta les connaissances qu'elle avait glanées çà et là, apprit à conserver ses récoltes de la bonne manière, à faire les bons dosages et réserva même un petit carré du potager à ses propres cultures de simples. Le cercle de ses essais dépassa peu à peu celui de ses proches sans jamais toutefois, trop s'éloigner de celui des amis ou des voisins de confiance.

 

- Josefa, tu peux venir, Lurdes ne se sent pas très bien.

La voix la tira de sa béatitude. Isabel Lopez se tenait devant elle et son visage, impassible à l'ordinaire, trahissait une vive agitation. La jeune fille s'étonna de cette requête. Les Lopez étaient des gens discrets, qui parlaient peu avec leurs voisins. Même aux beaux jours, le soir venu, ils étaient les seuls à ne pas tirer une chaise dans la rue. C'était tout juste si Isabel et sa fille se risquaient à s'asseoir derrière la fenêtre ouverte, le front baissé vers un quelconque ouvrage de couture. Seul Santo, le père se mêlait de temps à autre aux conversations des hommes. Le timbre assourdi et presque élégant de sa voix surprenait toujours, on aurait attendu autre chose de cette immense carcasse de lutteur de foire qui pouvait soulever une charrue d'un seul coup d'épaule. Son regard jetait des éclats d'émeraude et, quand il n'oubliait pas de se laver, il était presque beau.

                A peu de choses près, l'intérieur des Lopez ne différait guère du sien. Une grande pièce, une alcôve en recoin, un grand lit, un plus petit où gisait Lurdes, le teint cireux et les yeux pleins d’effroi. Elle était vêtue d'une chemise de toile qui avait dû être blanche. "J'ai mal" souffla-t-elle en tenant son ventre énorme à deux mains. Juana souleva le drap et eut un mouvement de recul : la grosse Lurdes baignait dans son sang, l'hémorragie s'étendait largement sur les draps et sur sa chemise. Elle leva un regard interrogateur vers Isabel Lopez qui détourna la tête, un léger tremblement agitait ses épaules et Josefa comprit qu'elle pleurait.

"Je reviens", dit-elle à l'adresse des deux femmes. Elle courut chez elle et se précipita vers le grand coffre où elle rangeait ses plantes et ses décoctions médicinales. Elle savait depuis peu comment traiter les épanchements de sang utérins mais n'avait encore jamais expérimenté le remède. Elle prit tout ce qui lui était nécessaire pour préparer l'infusion et retourna chez Lurdes aussi rapidement qu'elle en était venue.

 

Tassée sur une chaise, les mains posées à plat sur sa jupe noire dont elle lissait par à-coups de faux plis imaginaires, Isabel Lopez observait d'un œil vide Josefa s'affairer autour de la table. Dans l'eau frémissante d'un petit chaudron suspendu dans l'âtre, elle jeta dans un ordre minutieux des pincées d'herbes inconnues qui répandirent dans la pièce leurs senteurs parfumées. Sans cesser de remuer le breuvage odoriférant elle se mit à chanter doucement les paroles d'une vieille berceuse que sa mère lui avait apprise et, que tout comme elle, elle fredonnait parfois pour s'apaiser.

                   Quelques heures plus tard, Lurdes arrêta complètement de saigner. Josefa demanda à Isabel Lopez de bien vouloir lui apporter des linges propres pour changer la jeune fille. Pendant qu'elles refaisaient le lit, son regard passait de l'une à l'autre sans qu'elle pût obtenir d'autre réponse que leur regard fuyant. Elle aida Lurdes à se recoucher et celle-ci plongea bientôt dans un sommeil épais qui rendit à son visage si laid un semblant de grâce juvénile. Juana s'assit à son chevet sur un petit tabouret bancal.

                   Qui avait pu engrosser Lurdes ? La jeune fille ne sortait presque jamais de chez elle et ne suscitait chez les jeunes hommes de son âge que farces et quolibets. Les manœuvres abortives quant à elles ne manquaient pas, les femmes se passaient entre elles le nom des plantes susceptibles de les débarrasser de l'enfant qu'elles ne voulaient pas et certaines, quand la grossesse était déjà trop avancée n'hésitaient pas, au péril de leur vie, à avoir recours à des moyens plus radicaux. Qu'avait fait Lurdes pour avorter ?

                   Le raclement des sabots de Santo Lopez traversa la grande pièce et Josefa crut percevoir une légère hésitation dans sa régularité quand il passa devant l'alcôve. La silhouette de l'homme se projeta violemment sur le mur et son ombre immense recouvrit le corps endormi de la grosse Lurdes qui se débattit dans son sommeil semblant lutter contre un invisible ennemi. Josefa secoua sa longue chevelure, l'idée lui semblait monstrueuse et elle la repoussa désespérément. Le timbre si particulier de la voix de Santo se mêla bientôt aux chuchotements implorants de sa femme. Depuis l'alcôve, Josefa ne parvenait pas à comprendre ce qui se disait. Un bruit mat et sourd, qui aurait pu être celui d'une gifle, mit un terme à la discussion. Le silence retomba entrecoupé de la respiration rauque de l'homme et de la plainte étouffée de la femme. L'horreur de ce qui se passait si près d'elle cloua Josefa sur son minuscule tabouret. Elle eut un instant l'envie de fuir mais il lui fallait pour cela traverser la pièce où Santo Lopez était entrain de violer consciencieusement sa femme puisque ce soir, il ne pouvait violer sa fille.

 

                   Plus tard, mais Josefa n'aurait su dire combien de temps après, Isabel Lopez vint la rejoindre. Josefa n'osa pas affronter son regard et la honte de n'avoir rien su faire pour la protéger de cette ignominie lui retournait l'estomac. Elle crut un instant qu'elle ne saurait pas dominer la nausée qui la submergeait. Le piétinement des bêtes dans l'écurie où s'affairait Santo Lopez leur parvenait comme l'écho absurde d'une vie quotidienne et normale. Debout au pied du grabat, Isabel Lopez resta un long moment à contempler sa fille. Plus aucune émotion n'altérait son visage dévasté.

                   - Tu peux rentrer chez toi, je vais m'occuper d'elle maintenant, dit-elle enfin dans un souffle à Josefa.

-                                        Je peux rester encore un peu, je ne me sens pas fatiguée, 

mentit la jeune fille

-                                        Combien te dois –je ? coupa sèchement la femme.

-                                        Rien…. rien, balbutia Josefa un peu déconcertée.

-                                        Tiens, prends ça !

Isabel Lopez lui saisit le poignet et glissa dans sa paume quelques pièces dures et froides qui lui brûlèrent la peau comme une morsure. La femme la retint encore un peu et ajouta :

-                                       Et surtout, ne t'avise pas de parler à quiconque de ce que

tu as vu ou entendu ici ce soir.

 

                Pendant plusieurs jours, Josefa ne remarqua aucune allée venue chez les Lopez reclus dans le huis clos de leur tragédie. Aux questions de Juana sur son intervention pour le moins inattendue chez leurs taciturnes voisines, elle se contenta d'invoquer les menstrues particulièrement difficiles de la grosse Lurdes qu'elle avait pu soulager avec succès. Juana se contenta de cette réponse bien qu'elle ne la satisfasse pas complètement.

Le printemps s'installa d'un coup et les cerisiers succédèrent aux amandiers dont les fleurs laissèrent place à de tout petits fruits verts et veloutés. Comme suspendu, le pollen des oliviers flottait dans l'air en abandonnant un peu partout une fine pellicule d'or que la prochaine averse laverait aussitôt. Juana nota que sa fille avait cessé de remplir ces cahiers de fleurs séchées et d'arroser le petit jardin de plantes aromatiques qui accusèrent rapidement un flétrissement inquiétant sous les rayons vindicatifs de ce printemps précoce d'un coup. Le thym sembla vouloir se rabougrir comme aux jours les plus chauds de l'été et les feuilles des jeunes plants prirent une teinte plombée augure d'une mort annoncée. Plus parce qu'il n'était pas dans sa culture de laisser crever de soif des plantes auxquelles on n'avait consacré tant de travail et de soins que par intérêt à proprement dit pour les expériences horticoles de sa fille, Juana sauva in extremis à renfort d'arrosages parcimonieux mais réguliers et de sarclages minutieux l'intégralité de la future récolte. Josefa fut bien étonnée de découvrir quelques semaines plus tard, là où elle s'attendait à trouver un champ de ruine irrémédiablement desséché, un parterre vigoureux miraculeusement rescapé de sa négligence volontaire. Comme elle ne savait si elle devait se réjouir ou se désoler que sa volonté n'ait pas été respectée, mais après tout elle n'avait donné de consignes ni dans un sens, ni dans l'autre, elle se remit à l'ouvrage avec la même énergie qu'auparavant. Seul l'œil attentif de sa mère décela l'imperceptible changement qui s'était opéré en elle, mais elle ne réussit pas à expliquer l'éclat plus dur qui brillait dans ses yeux

 

Par khassiopee
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