Histoires d'hommes
Publié le 19 Mai 2007

Histoires d'Hommes
Juste après sa mort il y a cinq ans, j'ai découvert que mon père avait lui aussi une boite à souvenirs. Dans une vieille mallette de cuir noir très laide, il conservait les trésors de son passé. Quand je l'ai ouverte, j'ai eu l'impression de profaner son jardin secret. Il y avait peu de choses, mais c'était l'essentiel de sa vie : une photo des ses parents, sa carte nationale d'instituteur délivrée le 7 mars 1936, sa carte nationale d'identité délivrée par le vice-consulat d'Agen le 11 novembre 1943, son diplôme d'instituteur, un exemplaire de son livre d'apprentissage de la lecture "Paso a paso" qui ne fut jamais édité parce que l'histoire en décida autrement et, allez savoir pourquoi, un vieux numéro spécial hors-série du magazine espagnol Cambio 16 sur la Guerre Civile espagnole.
"Tu te rends compte comme j'étais beau" m'avait-il dit un jour en me montrant la photo de sa carte d'instituteur. Et c'est vrai qu'il était beau, comme le sont tous les hommes de sa famille qui possèdent tous, quelque soit la génération, cette même intensité dans le regard et la même bouche boudeuse et sensuelle. De la photo de sa carte d'identité il ne me parla pas. Il la subtilisa rapidement à mes yeux curieux et je ne la revis qu'en ce mois de novembre frileux de 2001 où il n'était plus là pour m'expliquer que sur cette photo son visage émacié porte encore les traces de tous ces mois passés au camp de réfugiés d'Argelès à crever de faim et de froid sous le regard narquois des petits français qui venaient les contempler, comme on va au zoo, ou leur jeter des pierres par-dessus les barbelés.
Dans la mosaïque, il y a une photo de mon plus jeune fils, jeu de miroir surprenant, histoire de gènes miraculeux qui survivent pour que ceux de leurs ancêtres ne meurent jamais.