Le numéro que vous avez demandé...
Publié le 19 Octobre 2007
Villeneuve Sur Lot, Façades, octobre 2007
Le téléphone est arrivé chez nous en 62 ou 63. Les activités professionnelles de mon père l'éloignaient assez souvent et assez longtemps de la maison. Ma mère se sentait un peu isolée et craignait de ne pas pouvoir joindre facilement quelqu'un en cas d'urgence. Un technicien des Postes et Télécommunications est venu un bel après-midi chez nous pour installer et connecter au réseau le fameux appareil en bakélite noire. Il a percé quelques trous puis, il a raccordé la ligne au poteau en béton qui venait d'être installé au coin du jardin.
La première chose que mon père a faite quand il est rentré en fin de semaine c'est de glisser à l'endroit prévu sur l'appareil le numéro d'appel qui nous avait été attribué : le 787. Trois chiffres, pas un de plus, pas un de moins. A l'époque cela suffisait.
Du haut de mes cinq ou six ans, j'ai très vite maîtrisé les techniques d'utilisation. La dame qui répondait vous passait toujours le numéro que vous souhaitiez appeler, même si parfois, cela pouvait prendre un peu de temps. Ma mère doit ainsi de ne pas avoir péri étouffée par une terrible crise d'asthme nocturne à mon sens pratique, qui je dois dire sans aucune humilité, fait encore ses preuves aujourd'hui. J'ai décroché le combiné, la dame m'a demandé le numéro de mon correspondant. Je lui ai répondu que je n'en savais rien mais qu'il fallait qu'elle trouve le numéro du Docteur Bonis très vite parce que ma mère était très malade. C'est ce qu'elle a fait. Vingt minutes plus tard, la piqûre qu'on venait de lui administrer faisait effet. Ses lèvres bleuies et son teint cyanosé avait repris une teinte normale.
Au début des années 70, le 787 est devenu le 1187. Dans le même temps, mon utilisation du téléphone familial est devenue beaucoup plus personnelle. C'est l'époque où mes seins ont commencé à pousser et mon visage à se couvrir d'acné. Le premier phénomène s'est arrêté trop tôt à mon goût, le second pas assez. Je me suis mise à passer beaucoup de temps à papoter avec mes copines de collège de tout un tas de sujets aussi importants que "les garçons, les garçons, les garçons" peut-être que j'en oublie un ou deux. Ma mère considérait cela avec une relative bienveillance, mon père comme une calamité des temps modernes qui le fichait hors de lui. Il payait les factures en poussant les hauts cris et en me menaçant de retenir mes communications sur mon argent de poche ou en me privant de sorties. Comme je ne percevais rien de sa part en ce qui concerne le premier et que les secondes ne m'étaient en aucun cas accordées, j'ai continué à téléphoner sans scrupule et avec un plaisir accru par le goût de l'interdit.
Je ne saurais vous dire avec exactitude à quel moment notre numéro a encore pris du galon et a subi une petite transformation. Il me semble que j'étais encore à la fac et pour donner de mes nouvelles à mes parents je devais alors composer le 701087 à l'aide d'un cadran ingrat qui vous mordait le bout des doigts. Ces appels étaient une vraie galère, les cabines du Mirail étaient régulièrement en panne ou elles engloutissaient mes pièces de monnaie sans daigner vouloir me délivrer la tonalité en "la", que j'étais en droit d'espérer. Les parents de mon fiancé n'avaient pas encore le téléphone alors on s'écrivait tous les jours ou presque.
Je me suis ensuite mariée et nous avons fait plein d'enfants très beaux. Pour que ma mère puisse suivre quotidiennement leur évolution, je devais maintenant faire le 53701087. Cela a duré un peu… je dirais dix ans… moins ? Plus ? Puis, la numérotation à dix chiffres a fait son apparition. Heureusement nous n'avions plus à mémoriser tout ça, nos téléphones s'en chargeaient avec bonheur qu'ils soient fixes, sans fil ou mobiles.
Il y a quelques quand ma mère est rentrée à la maison de retraite, ma sœur m'a fait remarquer très justement qu'il faudrait peut-être résilier son abonnement téléphonique devenu inutile. Je lui ai répondu que je m'en occuperai et je ne l'ai pas fait. Ce n'est ni par manque de temps, ni par négligence. Il y a que je ne pouvais pas. La disparition de ce numéro marquait définitivement la disparition autrement plus douloureuse de toute une période de ma vie. Ma sœur a eu la finesse de le comprendre, elle vient de m'annoncer qu'elle s'en était chargée.
Tout à l'heure, j'ai appuyé sur la touche "Maman" de mon portable, une voix m'a répondu "Le numéro que vous demandez n'est plus attribué, veuillez consulter le centre de renseignements. Le numéro que vous demandez….."