La bicyclette verte
Publié le 5 Février 2007
Longtemps j'ai rêvé d'un vélo, un vrai. Le premier était rouge avec de gros pneus et des stabilisateurs. Je ne sais plus trop qui me l'avait donné ; mon cousin je crois. Il était déjà trop petit quand je l'ai eu et je n'ai jamais pu m'en servir. Je lorgnais sur celui de mon père, un grand vélo d'homme, avec une barre au milieu et des sacoches en cuir vert. Il l'accrochait dans le garage, bien haut pour qu'il ne prenne pas de place. J'ai vite appris à le décrocher toute seule. Pour le remettre, j'avais plus de mal car, il était lourd le bougre !
Je le plaçais contre la fenêtre du bureau, je grimpais dessus et j'essayais de trouver l'équilibre. Mes pieds ne touchaient pas par terre et j'avais un peu peur de me casser la figure. Je ne me souviens plus du tout du reste, ni comment j'ai bien pu faire. Je ne me rappelle pas être tombée une seule fois, le fait est qu'un jour, je suis partie toute seule et j'ai pédalé jusqu'au bout du chemin. J'ai recommencé, c'était grisant, d'autant plus grisant que mon père m'avait formellement interdit de toucher sa bicyclette.
S'il rentrait à l'improviste et ne trouvait pas son vélo, j'étais punie. Je bénéficiais de la complicité maternelle mais elle avait ses limites. Ma mère gardait une neutralité diplomatique pendant que les foudres paternelles s'abattaient sur moi. J'étais généralement condamnée à des travaux d'utilité domestique, de préférence ingrats et longs à exécuter. Je ne pensais qu'à ce fichu vélo et je ne comprenais pas pourquoi il ne voulait pas m'en acheter un.
-"C'est dangereux!" me répondit-il un jour d'un ton sans réplique. Je compris qu'il ne céderait jamais. Je continuai donc à lui "emprunter" son vélo ; il continua à me punir.
Quand j'eus quinze ans, il m'acheta enfin un vélo pour aller au lycée. Je ne sais pas pourquoi mon plaisir ne fut pas aussi grand que je l'aurais cru. Je gardais la nostalgie de mes escapades avec ce vélo trop grand pour moi. Le temps a passé, j'ai eu une voiture, puis une autre, j'ai oublié le vélo vert.
Lui, par contre, il s'en servait toujours et cela m'embêtait bien parce qu'il n'était plus tout jeune et j'avais peur qu'il se fasse renverser par une voiture. Alors, j'ai commis l'impensable, je lui ai confisqué sa bicyclette verte en lui disant sévèrement : "C'est dangereux!". Il n'a pas protesté, même un petit peu et j'ai compris qu'il était devenu bien vieux.