La boîte à souvenirs
Publié le 25 Mars 2007

Les vacances à Arcachon, 1961
Mon histoire tient dans une boite à chaussures blanche rangée sous mon lit. Je peux passer des mois sans regarder dedans, il m'arrive même de l'oublier. Des fois, je me dis que je pourrais trouver une boite un peu plus jolie, mes souvenirs méritent bien ça. Le problème, c'est que la boite fait partie du tout et la jeter, c'est jeter un peu de moi. Avant, ma mère la rangeait dans le placard de ma chambre mais, elle n'aimait pas tellement que j'y touche et je ne comprenais pas trop : ce n'était juste que ses photos de jeune-fille auxquelles, au fil des ans elle avait rajouté les nôtres (celles de mon père, de ma s?ur et même de gens que je ne connais pas ou que j'ai oubliés). Il y a trois ans, quand mon cousin est venu, elle m'a donné la boite pour que nous puissions regarder les photos et je ne lui ai jamais rendue. Elle ne me l'a jamais réclamée non plus.
On s'était installé l'un à côté de l'autre dans la cuisine. On était un peu émus, alors on n'osait pas trop se regarder. C'était un peu étrange de voir nos vies étalées sous nos yeux, pêle-mêle. Ma mère, si méticuleuse d'ordinaire, n'a jamais aimé classer ses photos. Elle aimait les regarder ainsi, au gré du hasard, sans aucun respect de la chronologie. Quand elle a cessé définitivement d'y voir, elle n'a plus ouvert la boite. De temps en temps c'est moi qui le faisais, quand elle était de bonne humeur. Je lui décrivais un détail, une personne et elle pouvait instantanément me préciser la date, les lieux, les personnes. Je ne l'ai jamais vue hésiter une seule fois, comme si, avant de plonger dans l'obscurité, elle avait utilisé ses dernières ressources visuelles à graver ces images dans sa mémoire.
Aujourd'hui, comme il pleuvait, j'ai ouvert la boite et regardé les photos. Certaines me touchent plus que d'autres, je ne suis pas toujours capable d'expliquer pourquoi. D'autres m'intriguent, parce que je sens qu'elles recèlent un mystère que je n'éluciderai jamais. Je sens confusément que ces visages, ces lieux connus et inconnus, forment un inextricable écheveau de souvenirs qui tissent peu à peu, dans le silence des boites en carton, le canevas inachevé de notre mémoire familiale.