Le Lutetia
Publié le 28 Mars 2007

Façade de l'ancien cinéma Lutétia, détail
Il ne fait pas très chaud dans cette pizzeria. C'est dommage, l'ambiance est bon enfant et on y mange très bien. Mon compagnon me fait remarquer que la sensation de fraîcheur est accrue par l'inertie du mur extérieur contre lequel nous sommes assis. J'acquiesce en silence. Je balaie du regard la grande salle décorée avec goût et une pointe d'humour. Le passage du bar à la salle à manger se fait par un petit pont sensé rappeler celui des soupirs et un énorme tronc d'arbre soutient à un endroit un plafond lazuré rose et résolument kitsch.
- Sais-tu qu'avant, à la place de ce restaurant, il y avait un garage ?
- Un garage ?, s'étonne l'homo sapiens installé en face de moi, un garage comment ?
- Un atelier de mécanique auto si tu préfères. Je passais devant tous les jours pour aller à l'école ou quand j'allais aider mon père au magasin.
- Il était par ici ce magasin ?
- Oui, un peu plus bas, pas loin de l'ancien Leclerc.
- L'ancien Leclerc, je m'en rappelle.
- Tu te rappelles du cinéma Lutétia ?
- Le Lutétia ? non, je ne suis arrivé qu'en 1972 à Villeneuve. Il y avait un cinéma par là ?
- Oui, là où s'est installé le Leclerc après. C'était une salle énorme avec des fauteuils en velours grenat. J'y ai vu Blanche-neige avec ma mère… Non, c'est Bambi parce que Blanche-neige c'était à Maisons-Laffitte. Je me souviens que sur la façade, il y avait la sculpture d'un bateau.
- Oui, le Lutétia…. Je n'ai jamais su pourquoi on avait baptisé ce cinéma comme ça.
- Au fait, il y a quoi maintenant ?
- Quand le Leclerc a déménagé, l'immeuble est resté longtemps désaffecté. Je n'ai jamais vraiment fait attention à ce qu'on en a fait après. On ira voir tout à l'heure.
Vers quatorze heures, nous ne retrouvons sur l'Avenue où se déverse un flot de voitures ininterrompu. Le vent frisquet donne une mine maussade aux gens à moins, que ce ne soit l'idée d'aller travailler. Par la verrière de la cage d'escalier de l'école Jean Jaurès ouverte sur la rue, j'aperçois les écoliers regagner leur salle de classe. C'est nouveau cette verrière. Avant? Avant je ne sais plus mais la façade de l'école n'a pas bougé. Je détestais y aller. Je raconte l'épicerie au coin de la rue Victor Delbergé où j'achetais des Carambars et des bouteilles de pschitt. Je montre le gros immeuble de l'ancienne "Bonneterie de la Plaine" que mes parents avaient un temps tenue. Ente les deux, des cabinets médicaux, un parking privé souterrain ont remplacé l'ancien cinéma mais, toujours intact et miraculeusement sauvé du naufrage, le haut-relief du Lutétia continue à voguer sur le temps qui passe.