Le secret de Khassiopée ou de l'art de faire la confiture d'abricots
Publié le 4 Août 2007

Villeneuve Sur Lot, Place Lafayette, août 2007
J'ai chaque été à Seignosse quelques us et coutumes incontournables, de l'ordre du rite, auxquels je ne dérogerais pour rien au monde. La première consiste à faire d'un pas vif et alerte le tour du Lac d'Hossegor, mais je reparlerai de ce travers dans un prochain billet, la seconde à faire des confitures d'abricots achetés au marché du Penon au milieu d'une débauche de chalands en tong plus ou moins bronzés, plus ou moins souriants. Généralement, de retour dans mes terres de Guyenne, je réalise une autre fournée avec des fruits du cru, poussant même parfois le vice à finir de remplir mes bocaux inutilisés avec de la confiture de prunes d'ente ou de mirabelles. Il y a déjà belle lurette que la confiture d'orange a été consommée par une bande d'individus sans scrupules et il y a par conséquent de la place sur les étagères du chai.
Hier soir donc, vers le milieu de l'heure du coq (j'ai fini le "Clan des Otori" au fait), jupes au vent je pédalai allègrement jusqu'à la boutique de ma marchande de fruits et légumes préférée. Dans le magasin climatisé, un groupe de petites vieilles hyper chics, en fauteuil roulant, commentaient avec entrain je ne sais quel événement survenu dans la maison de retraite voisine, hyper chic elle aussi, où je supposai immédiatement qu'elles étaient résidentes. Deux d'entre elles se chamaillaient cordialement à propos de la quantité de fruits à mettre dans la salade de fruits frais qu'elles avaient projeté de faire pour le dîner. Leurs accompagnatrices mirent un peu d'ordre dans toute cette pagaille en tailleur bleu pâle et colliers de perles au grand soulagement de la marchande de primeurs et de votre obligée qui poireautait maintenant (il faut dire que c'était l'endroit idoine ….) depuis dix bonnes minutes. J'avais eu tout le loisir de constater que le cageot d'abricots affichait sans rougir quatre euros trente le kilos.
"Servez donc cette dame, s'exaspéra une des vieilles parcheminées, elle n'a que des kiwis".
Je remerciais la gracile aïeule et tendis mes cinq kiwis velus à la caissière exténuée. "Et si je vous en prends cinq kilos, vous me les faites à combien les abricots ?" m'enquis-je charmeuse. Je vis immédiatement que j'avais touché un endroit sensible. "C'est que vous comprenez, ils ont augmenté alors je sais pas trop et il faut que je demande à mon producteur, repassez demain". J'avais en mémoire, une très mauvaise affaire avec des fraises soi-disant à confiture, en réalité à mettre à la poubelle. Je déclinai la proposition, saluai les dames et sortis avec mes kiwis velus dans la lumière éclatante de cette fin d'après-midi !
Ce matin, après avoir fait trois fois le tour de la charmante sous-préfecture où je demeure et enfin trouvé une place pour ma japonaise blanche (sur les berges du Lot, au pied du musée de Gajac) je me retrouvai Place Lafayette, haut lieu de culture de la vie de la bastide (c'est ce que disent les bulletins municipaux en tout cas !) et place du marché à l'occasion. J'y trouvai bien sûr mon bonheur à deux euros le kilo et profitai même de l'aubaine pour faire quelques clichés mine de rien et surtout pas de pas y toucher, car croyez-moi, les abricots avant, je les tâte toujours un peu.
Quand enfant n°3 revint dans l'après-midi, il jeta un œil qui se voulait désintéressé dans les deux marmites de fruits dorés qui s'imbibaient lentement de sucre. "Deux ?" s'étonna-t-il en tournant machinalement la grosse cuillère en bois dans les fruits. Il fronça le nez. "Mère, sais-tu que cette préparation sent la lavande ?". Je ne répondis pas, moi aussi j'ai le droit à mes petits secrets !