Khassiopée essaye d'y voir clair
Publié le 4 Février 2008

La table de nuit de Khassiopée
janvier 2007
A six heures quinze ce matin il faisait encore nuit et le vent n'avait pas arrêté de souffler : un vent coléreux et sournois qui s'immisçait partout et secouait avec véhémence le rideau de la cheminée et un volet mal fermé hier soir. Par contre, il pleuvait à peine. Je me levai, Lao Tseu sur les talons. Je me sentais mal et je n'avais pas eu besoin de confronter mon regard à celui de la chienne philosophe pour savoir que ce n'était guère mieux pour elle.
- J'aimerais bien comprendre cette manie que tu as de te lever dès potron-minet tous les matins que le Bon Dieu fait, miaula-t-elle (en tout cas ça ressemblait à un miaulement).
Je lui épargnai le sempiternel refrain sur la nécessité de gagner sa vie pour mériter sa place au sein de la société et la jetai dehors pour qu'elle puisse satisfaire ses besoins naturels. De derrière la porte à peine refermée ne tardèrent pas à monter des gémissements pathétiques. Cela tenait du vagissement de nouveau-né et du miaulement (je persiste) désespéré. Je fis la sourde oreille et m'installai l'air sombre devant mon bol de café et mes tartines. La pluie s'était mise à tomber avec précipitation et je l'entendis se fracasser sur le toit de la terrasse et courir dans les chenaux. Je déteste le bruit de la pluie de bonne heure, qu'on ne me parle ni de son chant, ni de sa musique ; la pluie c'est de l'eau froide qui tombe et rien de plus. Les miaulements du chat ne tardèrent pas à se mêler à ceux du chien et je regrettai que ni l'une ni l'autre ne puisse ouvrir la porte. Je restai sans réaction, contemplant stupidement mon café, les tartines et la confiture. Une rafale plus violente que les autres fit gémir la charpente et la vieille maison fut enveloppée par le hululement des éléments. Dans le jardin, les arbres agitèrent leurs branches outragées dans l'obscurité humide et Lao Tseu se mit à gratter la porte avec frénésie. Lao Tseu a horreur du vent et le chat hait la pluie. Je leur ouvris enfin, ils s'engouffrèrent dans la cuisine en se bousculant comme des potaches. Le chat se jeta sur ses croquettes et Lao Tseu sauta s'asseoir à côté de moi.
- Moi, affirma-t-elle sans sourciller, quand je serai vieille, je n'irai plus travailler.
L'information remonta lentement vers mon neurone valide. Je ne savais que penser de cette remarque, ou alors trop bien….
- Tu penses que je suis trop vieille hein ?
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, je pense juste que ce serait bien d'aller faire pipi vers dix heures du matin et de préférence quand il ne pleut plus. Tu pourrais me brosser tous les jours et je n'aurais plus jamais de nœuds et puis le matin on se ferait un câlin… J'aime bien quand tu me masses les coussinets.
Cette histoire me tarauda tout le long d'un trajet entrecoupé de giboulées et de rafales : étais-je si vieille que cela ? Je finis pas oublier de m'interroger sur ce problème crucial et vaquai à mes occupations d'enseignante qui enseigne des savoirs indispensables pour devenir un adulte autonome et responsable. J'atteignis ma sixième heure de cours de la journée le vent en poupe et l'œil encore vif (ce qui n'allait pas durer…) et me présentai après un café et un bout de gâteau au chocolat devant mes élèves de Bac Pro. L'heure était importante, nous allions commencer une séquence sur le texte poétique dont le support était un groupement de poèmes sur la guerre. J'ouvris mon sac pour y prendre mes lunettes (à montures roses, strassées et de marque italienne !!!). Las ! les bésicles ne s'y trouvaient point. J'entrepris alors de retourner mon classeur, mon bureau en vain. Témoins impuissants de mon agitation effrénée et muette, mes élèves finirent pas me demander ce que je cherchais.
- Mes lunettes vous dis-je, mes lunettes !
Un silence respectueux et apitoyé s'installa dans la salle. Un jeune rouquin (qui lui avait les siennes sur le nez), rayonnant d'hilarité me fit alors remarquer "si-vous-permettez-madame-et sans-vouloir-me-moquer-vos-lunettes-vous-les-avez-sur-la-tête".
Dehors la dernière giboulée séchait ses flaques au soleil enfin revenu. Je pensais à Lao Tseu qui dormait sans doute sur mon fauteuil art déco ou alors dans mon lit et je me sentis vieille, très vieille !