L'accordéoniste
Publié le 22 Juillet 2007

Il a déboulé comme ça sur la place et a commencé à jouer alors que personne ne lui demandait rien.
"La fille de joie est belle au coin de la rue là-bas…".
"Manquait plus que ça" avait pensé le gros monsieur blond chargé d'un assortiment de pintxos et d'un grand verre de bière. "Muy fresca" avait-il précisé au serveur dans un espagnol teutonnant et approximatif. Il s'était frayé péniblement un passage jusqu'à une table ombragée où l'attendait une dame aussi grosse et blonde que lui et s'était assis lourdement en prenant bien soin de tourner le dos au musicien qui se déchaînait maintenant avec entrain sur "la java bleue".
"Elle écoute la java
Qu'elle fredonne tout bas…"
Il avait une drôle de dégaine l'accordéoniste avec son pull criard et son corsaire blanc qui lui moulait le derrière, un derrière bizarrement callipyge et androgyne. Pendant que ses doigts dansaient sur les touches nacrées du clavier, je m'attardai discrètement sur les traits de son visage assez anodins somme toute et je ne pus m'empêcher de penser qu'il devait être homosexuel, je ne sais pas pourquoi.
A la table voisine, une jeune mère de famille, plutôt jolie genre BCBG, lui jeta un regard dédaigneux. Je l'entendis se plaindre de la saleté des toilettes. "Je n'ai même pas trouvé la chaîne de la chasse d'eau et puis il me casse les oreilles avec son accordéon celui-là" glissa-t-elle à son mari, suffisamment fort pour que tout le monde entende. La remarque ne suscita aucune réaction chez le jeune-homme et je me dis qu'il ne devait pas comprendre le français ou bien qu'il avait l'habitude.
"Et ses yeux amoureux
Et les doigts secs et longs de l'artiste…"
A chaque nouveau morceau, il figeait un sourire sur ses traits crispés. Ce ne devait pas être évident de jouer devant des gens qui ne vous regardent pas. Au bout de trois minutes pas plus, il sortit de sa poche une petite soucoupe en plastique et la tendit aux quelques touristes attablés à la terrasse. Quelques oboles solitaires roulèrent dans le fond du récipient. Il salua et renouvela son manège quelques tables plus loin. Il fit ainsi le tour de tous les cafés de la place, mêmes morceaux choisis, mêmes sourires crispés, même tempo figé, mêmes visages ennuyés.
"Les filles qui font la gueule
Les hommes n'en veulent pas…"
A presque l'heure de la sieste la musique n'intéresse plus personne. Le soleil fit une timide apparition, le musicien en profita pour disparaître dans un coin d'arcade. Ses reins bizarrement cambrés s'agitèrent encore un instant, poussant en avant son ventre gros de l'accordéon.