ADN
Publié le 8 Novembre 2007
Ce matin là, j'eus la surprise de ne pas trouver Lao Tseu endormie sur ma robe de chambre. L'événement était assez remarquable pour me jeter hors de mon lit. Sans même un regard à mon image dans le vieux miroir de la cheminée je partis à sa recherche séance tenante.
Je la trouvai installée dans mon vieux fauteuil en cuir art-déco où elle compulsait avidement un des volumes de l'Encyclopédie Universalis (autre fait qui mérite d'être souligné car je rappelle que chacun d'entre eux doit être aussi lourd qu'elle).
- Lao Tseu, tu es souffrante ? lui demandai-je doucement.
Elle leva vers moi son regard brun dans lequel il me parut discerner une vague lueur apitoyée.
- Je te ferais dire "Que l'avenir appartient à ceux qui se lève tôt" et qu'il fallait absolument que j'en aie le cœur net.
Et sans plus me prêter attention elle se replongea studieusement dans sa lecture.
N'empêche, philosophe ou pas, cette chienne ne s'était jamais inquiétée de l'avenir jusqu'à ce jour et que la norme en matière de réveil en ce qui la concernait devait tourner aux alentours de neuf ou dix heures du matin. Je l'abandonnai à sa séance de culture matutinale et allai préparer le petit-déjeuner.
J'entendis le volume I de l'Encyclopédie Universalis glisser lourdement à terre et dans l'instant Lao Tseu me rejoignit dans mon lit alors que j'allais mordre dans une tranche de brioche fondante à souhait. Je lui en tendis un petit morceau, délicatement oint d'un peu de confiture d'abricot. Contre toute attente elle le refusa.
- Lao Tseu, tu es sûre que ça va ? Je parie que tu as encore mangé des cochonneries.
Elle secoua ses longues oreilles d'un air agacé et me demanda tout de go :
- Tu sais ce que c'est l'ADN ?
- De l'acide désoxyribonucléique non ? répondis-je négligemment.
- Tout le monde sait cela voyons ! Mais as-tu seulement idée qu'il constitue le génome de tous les êtres vivants et qu'il se transmet en partie ou totalement lors des processus de reproduction ?
- Ben… tu sais Lao, tant que je n'ai pas pris mon petit déjeuner, j'ai un peu de mal à mobiliser mon patrimoine génétique justement.
- Tu ne te rends pas compte ! hurla-t-elle totalement exaltée : ils veulent faire subir des tests ADN aux enfants d'immigrés pour s'assurer qu'ils sont bien les enfants de leurs parents.
- Je sais Lao Tseu, c'est très moche.
Elle se mit à léchouiller sans vergogne un bout de ma brioche et de longues mèches soyeuses vinrent s'égarer dans le petit pot de confiture. Je me hasardai à lui en faire la remarque. Des flammes d'indignation brillèrent aussitôt dans ses yeux et je n'osai insister.
- Est-ce que tu te rends compte que si on me fait subir un test ADN, on va forcément se rendre compte que tu n'es pas ma mère biologique ! Je suis bonne pour le premier avion en partance pour le Tibet moi !
Je ne crus pas opportun de lui faire remarquer qu'il n'y avait pas besoin de test ADN pour s'apercevoir que je n'étais pas sa mère biologique. Je me contentai de la rassurer en lui rappelant qu'elle ne risquait rien car tous ses papiers étaient en règle. Rassérénée, elle consentit enfin à goûter un peu à ma brioche.
- Dis-donc, marmonna-t-elle la bouche pleine, tu ne penses pas qu'il faudrait me faire tatouer un numéro dans l'oreille comme Basile le golden retriever des voisins, des fois que je me perdrais ?
Je lui répondis que je n'aimais pas trop l'idée d'un numéro tatoué dans la peau tendre de son lobe auriculaire mais je me gardai bien de lui avouer qu'elle portait insérée dans son cou depuis l'âge de six semaines une puce électronique où étaient enregistrées toutes les données la concernant. Cette réalité, je ne sais pas pourquoi, me parut d'un coup extrêmement dérangeante.