"La mémoire oubliée" ou l'honneur perdu d'Alexandre Dupin
Publié le 29 Février 2008
Landes
Lac d'Hossegor
Février 2008
Les enfants de la classe de CM2 de l'école Saint Exupéry de Saint Boniface accueillirent la sonnerie de dix-sept heures comme une délivrance. Sur un geste de l'instituteur ils s'égaillèrent dans le couloir en piaillant comme des moineaux.
Blousons, manteaux, écharpes et bonnets disparurent peu à peu, arrachés à la hâte aux patères par les mains fébriles de leur propriétaire. Bientôt, il ne resta plus devant le casier à chaussons qu'Alexandre Dupin, un petit rouquin à lunettes dont le regard myope jetait des lueurs angoissées. Monsieur Husson s'approcha de lui et le pressa gentiment.
L'enfant finissait laborieusement de lacer sa deuxième chaussure. Chaque geste semblait lui coûter. Il se redressa enfin dans un mouvement infiniment douloureux qui lui donna l'air d'avoir cent ans puis il s'éloigna à regret, abandonnant ses chaussons à même le sol sali de traces de pas. Jérôme Husson n'eut pas le cœur de le rappeler. Il ramassa les chaussons à l'effigie de Spiderman et les rangea lui-même dans le casier. Tous les écoliers de la zone B étaient enfin en vacances d'hiver.
Dehors il faisait anormalement beau et doux. A part ceux de la garderie, il ne restait presque plus d'élèves dans la cour. Alexandre aperçut sa mère qui s'impatientait devant le portail de l'école. Il força un peu l'allure car il savait qu'elle détestait attendre. Elle l'embrassa en le grondant quand même un peu, replaça sur le front blanc de son fils une boucle rebelle et s'alarma alors de sa mine défaite. L'enfant lui assura que tout allait bien. Non, il n'était pas malade, non personne ne l'avait embêté, oui il était encore ce mois-ci premier de la classe. La jeune-femme parut soulagée. Elle empoigna son fils par la main qui pour une fois ne protesta pas. Cette manie qu'elle avait de le prendre encore par la main ! Il allait sur ses onze ans tout de même !
Le quatrième jour des vacances Alexandre commença à s'occuper de faire ses devoirs pour la rentrée. "Tu as bien encore le temps mon chéri, s'exclama sa mère en surprenant sa tête aux boucles flamboyantes penchée au-dessus du livre d'histoire-géographie, pourquoi ne profites donc tu pas du beau temps pour aller jouer avec tes amis?". Mais elle ignorait que ce qu'Alexandre redoutait le plus au monde c'était de rencontrer ses amis. Il avait trop honte, il se sentait frappé du signe de l'infamie. Il pensa à ceux qui avaient été condamnés à porter l'étoile jaune ou le san bénito et il eut soudain très envie de pleurer.
C'était toujours pareil, d'une manière ou d'une autre, qu'il le veuille ou non, tout le ramenait à cette histoire. Personne ne paraissait y accorder d'importance, sauf lui. Il n'en dormait plus la nuit et quand il était vraiment trop épuisé par les longues heures de veille, il plongeait dans un sommeil peuplé de songes étranges et de cauchemars effrayants où des inconnus le montraient du doigt ou le poursuivaient en lui jetant des cailloux.
Pourtant, Monsieur le Président l'avait dit clairement à la télévision quelques semaines auparavant :"Il s'agit d'un devoir de mémoire dont chaque enfant de CM2 se verra confier la responsabilité".
" - Dis, comment fait-on pour se rappeler de quelqu'un qu'on ne connaît pas ?" avait-il alors demandé à sa mère. Elle lui avait donné quelques vagues explications relatives à ses ancêtres et aux liens du sang. Il lui suffirait juste de faire comme si cet enfant juif était un de ses aïeux et le tour était joué. Elle était retournée à ses lessives abandonnant Alexandre à des abîmes de réflexion.
Envisagé sous cet angle, le concept était recevable. C'est d'ailleurs le rapprochement qu'avait tenté de faire Monsieur Husson pendant les jours qui avaient suivi la décision de la volonté suprême. "La mémoire de cet enfant, vous la porterez en vous comme vous porteriez celle d'un frère ou d'une sœur trop tôt disparu".
Au fond de la classe, la grande Lise Grelottin fondit en larmes. Son frère aîné s'était noyé quelques mois plus tôt dans les eaux de la Gurance. L'instituteur toussota sentant qu'il s'égarait et tenta de dissiper le malaise en précisant : "Vous penserez à lui et à son martyr pour qu'il ne soit pas mort en vain et que les générations à venir sachent que plus jamais une telle ignominie ne doit être possible !". Une légère moiteur avait envahi le front du maître et ses dernières paroles furent accueillies par un silence… religieux. Encouragé par ce succès, Monsieur Husson reprit aussitôt :"Vous découvrirez sous peu le nom et la biographie de l'enfant juif qui vous sera attribué. En attendant, voici un petit travail de recherches à effectuer sur la Shoah et sur les persécutions contre les juifs".
- "Rien que sur les persécutions contre les juifs ?" demanda sans malice Angelo Reyes, le petit gitan dont la famille s'était sédentarisée dans une maison voisine de celle d'Alexandre. Une nouvelle onde de moiteur inonda le front de l'instituteur qui bredouilla une réponse inaudible mais dont Angelo parut se satisfaire.
La vie de l'école Saint Exupéry suivit son cours. Il y eut des récompenses, des punitions puis les contrôles et les carnets de notes. Alexandre fut de nouveau premier de la classe. Chaque élève de CM2 découvrit le nom et la vie de l'enfant juif mort en déportation dont il se devait de perpétuer la mémoire.
Alexandre referma son manuel d'histoire-géographie et lança une nouvelle recherche sur Google. Quarante neuf mille trois cent quatre vingt quatre enfants juifs étaient morts en déportation pendant la seconde guerre mondiale. Si à cet instant on lui avait demandé ce qu'il y avait de pire selon lui juste après cela, il aurait répondu sans hésiter "Être, écoles publiques et privées confondues, élèves inscrits au Cned inclus, le quarante neuf mille trois cent vingt cinquième élève scolarisé en CM2 cette année en France !".