Mille couleurs
Publié le 10 Avril 2008
Lacépède
avril 2008
Il s'était mis à pleuvoir vers vingt-trois heures : une grosse pluie d'orage qui frappait fort les tuiles roses du toit. Enfoncée jusqu'au menton dans la tiédeur de ma couette, je l'écoutais en rêvassant. Le roman de Barbara Kingsolver posé sur mon ventre glissa sur le côté, puis sur la moquette dans un chuintement doux de pages qui claquent dans le vide. Je ne le ramassai pas. Je pensais juste qu'il me faudrait le faire avant d'éteindre la lumière, ou si je voulais lire encore un peu. Les oreilles de Lao Tseu se redressèrent imperceptiblement mais son corps demeura parfaitement immobile contre le mien. Il y avait dans la chambre des choses qui se mouvaient et d'autres pas. Je faisais partie de la deuxième catégorie. La pluie redoubla d'intensité et le tonnerre gronda au loin. "Quand il tonne en avril c'est du vin dans le baril" aurait dit maman. Mais maman n'entend plus le tonnerre depuis belle lurette, c'est tout juste si elle m'entend moi quand je lui dis dans l'oreille droite " Coucou maman, je suis là". Quant aux éclairs, il y a près de trente ans que ses pupilles mortes n'en ont pas vu un. L'envie soudaine de sortir sous la pluie m'assaillit sans crier gare. L'eau c'est bon, ça lave de ce qui vous salit et des souvenirs qui vous obstruent la vie. J'allais même y coller maman dessous, comme ça, dans sa jolie chemise de nuit rose en pilou et en satin. Toute cette pluie allait effacer les traces et les bleus que la chute de la veille avait fait éclore sur son visage. L'eau ça lave et ça délave, le gris du ciel, le sang séché juste là au coin du nez.
Mais je savais bien que ce n'était pas très raisonnable de vouloir mettre maman sous la pluie : on ne met pas une très vieille dame sourde et aveugle sous la pluie, ça tombe sous les sens…
Je ramassai "les cochons au paradis" de Barbara Kingsolver et j'éteignis la lumière. la pluie continuait de tomber dans le jardin.