Chapitre 1
Publié le 30 Septembre 2006
Au début, après la ville, il n'y avait rien, qu'une terre de montagnes, âpre et solitaire, peuplée de lapins.
Le ciel bleu où virevoltaient des nuages hauts et légers s'obscurcissait parfois du vol grave et attentif d'un vautour qui guette sa proie. Le rapace glissait silencieusement en longs cercles concentriques sur l'air suffoqué. Dans les touffes d'épineux la victime ne voyait rien, à peine un assombrissement du ciel, et le crissement des serres dans sa fourrure tiède. Parfois, une bande de loups avides remplissaient l'espace de leur cri désespéré. L'homme était peu de chose dans cet univers immuable et figé. Le temps avait oublié cette vallée reculée où seul, de temps en temps, s'attardait un voyageur qui cherchait, en vain, une route plus courte vers l'autre vallée.
Du plus haut sommet, quand le temps était clair et lumineux se dessinaient, au-delà de la mer, les côtes d'autres terres peuplées d'hommes fiers et sombres, la frange fine d'un territoire immense qui pousse ses rivages bien plus loin que l'Equateur.
C'est de là qu'arrivèrent les conquérants ; venus de ce pays si proche, un océan de différences faisait d'eux des étrangers. Ils amenèrent leurs femmes et leurs enfants, construisirent des palais merveilleux. Des fontaines délicates se mirent à murmurer leur fraîcheur dans les nuits parfumées de jasmin. Des moucharabiehs clos, tintaient parfois un rire ou des sanglots que le vent emportait avec lui jusque d'insondables hauteurs où l'âme ne s'élève jamais. Ils écrivirent au fil des siècles une histoire unique, où se mêlent les prières de deux peuples farouches qui longtemps s'affrontèrent.
On raconte que, revenant d'une expédition contre les Maures du côté de Grenade, le roi fit halte au château de la Sierra de Susana repris quelques décennies plus tôt à l'envahisseur. L'endroit lui plut tant qu'il y revint souvent. Peu à peu, la vallée devint ainsi un lieu où il appréciait faire halte quand l'occasion s'y prêtait. C'est sans doute à cette époque que le chemin fut tracé. Mais, alors qu'un certain Christophe Colomb s'apprêtait à ouvrir la route vers le Nouveau Monde, le passage aménagé entre les deux vallées, tout spécialement pour le royal visiteur, ne restait qu'un mauvais sentier de montagne, étroit et escarpé.
Une reine opiniâtre eut enfin raison des derniers musulmans et aidé de son époux elle assista victorieuse à la reddition de Grenade et à l'exil sans gloire de Boabdil et, désertée définitivement par les Arabes, la vallée retourna un temps à la solitude du vent et du soleil.
Aujourd'hui, dès la cathédrale, la route s'échappe bien vite hors de la ville et s'attaque au versant nord de la Sierra de La Pandera en se faufilant tant bien que mal entre ses flancs.
Le touriste blasé ne s'aventure que rarement en ces lieux, il préfère laisser Jaén sur le côté et filer tout droit sur Grenade ou Cordoue ; là-bas, il y a des photos à faire et des souvenirs à acheter ... Sur cette petite route il n'y a rien, qu'un paysan et sa mule tranquille, que le soleil et les lapins de garenne.
Après Los Villares, la petite route tourne, et retourne si bien sur elle même que, celui qui s'y promène, n'a jamais qu'une vision latérale du paysage. L'horizon se heurte aux sommets des montagnes qui emprisonnent le regard dans leurs cimes bleutées. Au bout d'une vingtaine de kilomètres, la route se met à redescendre en lacets serrés. Les rangs d'oliviers semblent converger vers le même point sans que l'on sache exactement lequel. Et puis, enfin, tout en bas, les premières maisons d'un village, tout blanc jailli de la terre ocre.
A Suivre ...