Le Village Andalou : chapitre 16

Publié le 17 Décembre 2006


XVI
 
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                   Juanito descendit du bus à Fuensanta en compagnie d'une poignée de voyageurs qui le saluèrent et disparurent mystérieusement comme s'ils avaient été absorbés par les façades des maisons. Il se retrouva seul dans l'air glacé, entouré de ses seuls effets personnels et scruta en vain la route déserte pour tenter d'apercevoir la personne chargée de le conduire jusqu'à l'école de Regüelo. Son affectation définitive lui était parvenue trois semaines auparavant, alors qu'il mourrait d'ennui dans une petite localité limitrophe de la province de Cordoue où sa seule distraction se bornait à inventer des histoires qu'il racontait aux plus jeunes de ses élèves. Il avait créé deux personnages, Ernesto et Miguelito, dont la vie ressemblait à la leur à s'y méprendre et auxquels ils pouvaient s'identifier facilement. Il ne manquait jamais d'agrémenter leurs aventures d'une petite dose de morale, à la manière des fables et des contes pour enfants, afin d'ajouter au caractère ludique des récits une portée didactique que les enfants intégraient sans s'en apercevoir et sans doute bien mieux que si Juanito leur avait imposé un assommant cours de morale. Il s'était retrouvé assez rapidement à la tête d'une bonne dizaine d'histoires qu'il avait fini par recopier pour mieux les fignoler. L'ennui aidant, puisqu'il n'y avait décidément rien à faire dans ce coin perdu à part jouer aux dominos, ce qu'il détestait cordialement comme tous les jeux de société d'ailleurs, il avait commencé à illustrer son recueil de jolis dessins naïfs. L'idée fit peu à peu son chemin quand il eut fait, sans vraiment trouver son bonheur, le tour de tous les manuels d'apprentissage de lecture et d'écriture que les maisons d'édition proposaient alors aux enseignants des classes primaires. Non pas que ces ouvrages soient mauvais, loin de là, mais aucun ne le satisfaisait vraiment et il se sentait souvent obligé de modifier certains apprentissages, d'y apporter "sa patte" pour s'y sentir plus à l'aise et c'est ainsi que "Primeros Pasos" vit le jour. Cette activité occuperait une bonne partie de ses loisirs et de ses nuits jusqu'à ce que l'Histoire en décide autrement.

 

                   Une charrette brinquebalante s'arrêta à sa hauteur, le conducteur, un rouquin d'âge indéterminé, lui lança sans prendre la peine de descendre :

                   - C'est vous le nouvel instituteur que je suis chargé de ramener à Regüelo ? Vous m'avez l'air bien jeune ! Je suis Gustavo Portal, il n'y avait que moi pour venir vous chercher les autres avaient trop à faire.

Il aspirait les consonnes finales, et zézayait avec une ferveur toute sévillane qui le rendait presque incompréhensible. Tout en l'aidant à charger ses affaires à l'arrière du véhicule, Juanito l'observait avec une certaine curiosité non exempte de malice. Il n'avait eu que peu l'occasion d'observer un vrai roux d'aussi près et il le trouvait bizarre. La masse flamboyante des cheveux taillés en brosse n'était pas dénuée d'intérêt et il considéra que cette particularité pouvait être un atout pour son propriétaire. Par contre, les taches de rousseur qui constellaient sa peau laiteuse et qui semblaient s'étendre sur tout le corps comme une gale insidieuse le dégoûtaient presque, au même titre que le regard délavé, bordé de cils roux, que l'homme leva vers lui.

                   - Je me demande ce que vous avez pu mettre là-dedans ! Ça pèse un âne mort ! Vous comptez faire des effets de toilettes là-haut ou quoi ?

Juanito, un peu agacé, lui répliqua que la grosse malle ne contenait que des livres et du matériel pédagogique et que ses vêtements, quant à eux, se trouvaient dans la petite valise marron. Il s'installa enfin à côté de lui et lui demanda s'ils seraient arrivés à Regüelo en fin de matinée. Gustavo Portal partit d'un grand éclat de rire sarcastique.

                   - C'est bien les jeunes ça, toujours pressés d'arriver ! Il y a plus de deux heures de route et ça monte !

Juanito se rencogna dans le fond de son inconfortable siège pendant que Gustavo Portal bifurquait sur la droite et s'engageait sur un sentier plus étroit bordé d'oliviers familiers. Au bout d'une heure, ils franchirent un col et durent continuer à pied pour ne pas ralentir davantage la mule qui commençait à s'essouffler. Il faisait presque froid, Juanito n'osait trop imaginer ce qu'il allait trouver au terme de cet invraisemblable périple sur les hauteurs les plus inaccessibles de la province.

                   L'heure du déjeuner était passée depuis longtemps quand Gustavo Portal fit halte devant une vieille bâtisse délabrée située à l'écart d'un groupe de maisons à peine en meilleur état.

                   - Voilà, bienvenue à l'école de Regüelo Don Pedro, c'est ouvert, vous êtes chez vous ! Quand vous serez installé, vous pourrez aller vous présenter au maire, c'est la première maison à droite à deux cents mètres.

                   Le vent qui tournoyait autour de l'école faisait claquer furieusement un volet mal attaché. La porte grinça sous la pression de ses doigts et Juanito se retrouva directement dans l'unique salle de classe. Son prédécesseur avait laissé l'endroit propre et rangé et il n'y avait là rien de plus ou de moins que ce que l'on pouvait voir habituellement en ce genre de lieu. Un grand tableau noir dont la peinture était rongée par le temps, une estrade vermoulue où trônaient le bureau et le fauteuil du maître, des tables et des bancs disposés en quatre carrés distincts. Comble du luxe toutes les vitres des fenêtres semblaient neuves.

                   - J'espère que Gustavo ne vous a pas trop malmené, c'est un brave bougre mais il n'a pas trop le sens des contacts humains.

L'irruption du maire, Rafaël Marchal, mit un terme à l'état des lieux que Juanito venait mentalement d'entamer et à vrai dire, presque de terminer. Il éluda tout commentaire relatif à l'impossible sévillan roux et se contenta d'assurer qu'il avait fait un bon voyage, bien qu'un peu long.

                   - Je ne pensais pas qu'il me faudrait autant de temps pour parcourir la trentaine de kilomètres qui séparent mon village de Regüelo.

                   - C'est une des raisons pour lesquelles nous avons eu autant de difficultés pour obtenir un instituteur titulaire à l'école. On ne nous a envoyé que de jeunes intérimaires, pleins de bonne volonté mais qui ne se sont jamais trop attardés ici… Que pensez-vous de notre modeste installation ? Nous avons remis des vitres neuves mais je ne suis pas sûr que cela suffise à vous protéger du froid dans les semaines à venir. Venez dîner ce soir à la maison, nous aurons plus de temps pour discuter… Ah ! Oui, quand pensez-vous commencer les cours ?

                   - Demain, répondit Juanito sans hésitation.

                   - Demain ? C'est que je ne sais pas si j'aurai le temps d'avertir toutes les familles. Je crains que vous n'ayez qu'une petite partie de vos élèves.

 

                   Le lendemain matin, Juanito découvrit dans la petite cour de l'école six gamins des deux sexes et d’âge divers qui jouaient à saute-mouton. L'apparition de leur nouvel instituteur dans l'encadrement de la porte marqua comme par enchantement la fin de leurs pépiements sonores et ils vinrent se ranger devant lui comme une volée de moineaux avant même qu'il n'en eut donné l'ordre. Dans un silence religieux, ils gagnèrent leur place. De son estrade, Juanito les observa un instant puis, les invita à s'asseoir. Les enfants s'étaient apparemment répartis dans la salle en fonction de leur niveau et de leur sexe mais, l'effectif clairsemé de ces premières heures de classe rappelait les périodes d'épidémies de rougeole ou d'oreillon qui décimaient les bancs des écoles à intervalles réguliers. Pour créer la convivialité favorable aux premiers contacts il leur demanda, exceptionnellement, de se regrouper tous au même endroit et de se présenter. Très vite Juanito apprit qu'ils habitaient le hameau mais que tous ceux qui étaient absents venaient des fermes alentours et que pour cette raison le maire n'avait pu encore les prévenir. Dans le groupe présent ce matin là il avait tout de suite remarqué la présence de deux fillettes dont les traits indiquaient un lien de parenté évident. Elles semblaient âgées de huit ou neuf ans, l'une était assez grande et respirait la santé et la joie de vivre. Pas un instant elle n'avait lâché la main de l'autre, plus petite, presque chétive. Elle se tenait un peu déportée sur la gauche, un bras recroquevillé sur la poitrine. Malgré ses efforts, sa tête retombait sur le côté et, de sa bouche entrouverte, coulait un filet de salive intermittent que la plus grande essuyait de temps à autre à l'aide d'un grand mouchoir qu'elle repliait ensuite soigneusement et remettait dans la poche de son tablier. Celle qui semblait être l'aînée prit à son tour la parole :

                   - Je m'appelle Lucia Torre, j'ai huit ans et demi et j'habite Regüelo depuis ma naissance. Mes parents sont paysans, ils ne sont pas aussi pauvres que certains mais un peu quand même…

Cette dernière remarque arracha un sourire amusé à Juanito qui incita la fillette à poursuivre :

                   - Je n'ai qu'une sœur parce que maman est malade depuis qu'elle nous a eues et cela lui ferait trop de travail. C'est dommage car je sais que papa aimerait beaucoup avoir un garçon. Je crois que j'ai assez parlé maintenant, c'est le tour de Ana.

Ana tourna vers sa sœur un visage interrogatif et, d'un geste du menton celle-ci lui indiqua qu'elle pouvait y aller. Juanito ne comprit pas les premiers mots qui sortirent de sa bouche. La petite infirme parlait fort mais les sons étaient inarticulés, prononcés très en arrière comme le font souvent les sourds ou les handicapés mentaux. Doucement, il lui demanda de répéter ce qu'elle venait de dire. Elle ravala difficilement sa salive et interrogea de nouveau sa sœur du regard. Lucia l'encouragea à recommencer.

                   - Je m'appelle Ana Torre, j'ai huit ans et demi et je suis la sœur de Lucia. Je suis fière d'être sa sœur mais encore plus d'être sa jumelle. Quand nous sommes nées elle pesait à peine plus d'un kilo et moi neuf cent quatre vingt grammes. Tout le monde dit que c'est un miracle que nous soyons en vie et que Lucia soit complètement normale. Moi, mon corps est handicapé mais je sais lire et écrire et même compter.

L'application qu'elle avait mise à dire ces quelques phrases avait fait naître de fines gouttelettes de sueur sur son front mais ses yeux brillaient d'une fierté que Juanito ne devait jamais oublier.

 

                   Une quarantaine d'élèves étaient inscrits à l'école mais au bout de deux mois Juanito comptait sur les doigts d'une seule main les jours où ils étaient tous là. Les filles étaient les plus assidues, quelque soit leur âge mais, la fréquentation des garçons était plus aléatoire et dépendait, comme lui avait expliqué Rafaël Marchal, des besoins en main d'œuvre dans les champs et des conditions climatiques. C'était surtout les jours de pluie que les enfants rechignaient le plus à venir. A leur décharge, les nombreux kilomètres dans la montagne et les chemins transformés en torrents sur lesquels ils devaient s'aventurer avant de parvenir à Regüelo. Les plus courageux qui s'y risquaient, arrivaient, malgré leur grande pèlerine, complètement trempés et Juanito impuissant les regardait grelotter jusqu'à treize heures trente dans la grande salle glacée.

                   N'y tenant plus, il mit à profit les quelques jours de vacances qui leur étaient accordés pour les Fêtes de fin d'année pour commander un poêle à bois qu'il paya avec ses propres deniers. Quelques jours après la Fête des Rois, le poêle fut livré et ce fut Gustavo Portal lui-même qui l'aida à l'installer.

                   - Ah ! Don Juanito, vous êtes bien jeune mais vous avez un grand cœur. Puisse le ciel vous bénir de votre générosité et de tout ce que vous faites pour nos enfants.

                   Il faut croire que le ciel n'avait pas oublié le peu d'enthousiasme de Juanito pour les affaires de Dieu car, quatre ou cinq jours après, le maire, très embarrassé, se présenta à l'école.

                   - Don Juanito, j'ai appris que vous aviez installé un poêle dans la classe….

                   - J'ai en effet estimé que les enfants ne pouvaient pas travailler de manière efficace quand il fait trop froid et je ne parle pas de quand ils sont mouillés. J'ai beau leur dire de prendre des vêtements de rechange ils n'y pensent pas toujours.

                   - Ou il n'en n'ont pas Don Juanito.

Juanito rougit violemment et se demanda comment il avait pu oublier en si peu de temps une réalité qui avait été la sienne pendant plus de vingt ans.

                   - C'est aussi pour ça que j'ai acheté ce poêle.

                   - Vous leur avez demandé à chacun d'apporter du bois pour l'alimenter non ?

                   - Bien sûr, cela se fait dans toutes les écoles, s'exclama Juanito ulcéré de cette remarque.

                   - Des parents vous accusent de n'avoir acheté ce poêle que pour votre confort personnel et de l'avoir installé dans votre logement de fonction et d'en faire payer le bois aux parents.

                   - Don Marchal, vous savez bien vous que ce poêle est dans la classe et qu'il sert aux enfants ?

                   - Oui… certes… c'est un fait…

 La frilosité du Maire, dont il pensait pourtant avoir l'estime, fit exploser de colère Juanito qui ne se reconnut pas.

                   - Et bien je vous remercie de le leur faire savoir et de cesser leurs commérages de ploucs attardés sinon je me verrai effectivement contraint de l'installer dans mon logement et bien entendu au détriment de leurs enfants !

 

                   Plus personne ne se risqua à proférer la moindre remarque concernant ce fameux poêle. Pendant tout l'hiver aucun enfant ne manqua d'apporter sa bûche et, Juanito trouva même un beau matin un gros tas de bois devant la porte dont il ne put jamais expliquer la provenance. Les enfants se mirent à fréquenter l'école plus régulièrement et, quand, quelques années plus tard, il quitta Regüelo pour d'autres cieux, son successeur lui racheta le poêle sans que nul n'y trouvât à redire. Ce fut, bien des années plus tard, Gustavo Portal qui le démonta lorsque on rasa l'école pour la reconstruire.

 

v                               

 
 

                   "Tant d'ouvrages de qualité, destinés à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ont été à ce jour publiés, qu'il peut sembler audacieux, voire présomptueux d'oser en proposer un autre sous le noble prétexte d'enrichir par de nouvelles méthodes la manière d'enseigner cette matière…." Juanito ratura quelques mots, les remplaça par d'autres, eut un mouvement d'impatience et, pour la énième fois de la soirée, froissa rageusement la feuille en laissant échapper un juron et la lança dans la corbeille. La boule de papier rata son but et alla rouler sous la rangée des premiers pupitres. Il la regarda un long moment impuissant, sans se décider à se lever pour aller la ramasser. De toute façon, la corbeille était pleine, il fallait la vider. Un coup d'œil à sa montre lui indiqua qu'il était déjà fort tard et qu'il ferait mieux d'aller se coucher car il était, incapable à présent d'écrire quoique ce soit de sensé. Il quitta la classe avec la corbeille sous le bras et éteignit la lumière. Il se rappela alors qu'il avait laissé la boule de papier par terre, il hésita un instant mais la fatigue eut raison de ses remords et il regagna son appartement que seule une porte de communication séparait de l'école.

                   Une heure plus tard il ralluma la lumière. Le verre de lait chaud, généreusement sucré au miel, ne l'avait pas, comme il l'aurait cru, aidé à trouver le sommeil du juste et, au lieu de s'endormir, il avait retourné dans sa tête des centaines de versions de la préface de "Primeros Pasos", toutes, à son avis, aussi mauvaises les unes que les autres. Pourtant, il n'avait plus qu'une dizaine de jours devant lui avant de le soumettre à l'avis éclairé de son inspecteur, qui l'avait vivement encouragé à le terminer pour le faire éditer. Ce dernier avait déjà pris des contacts avec un éditeur madrilène, spécialisé dans l'édition de manuels scolaires, qui s'était dit intéressé et attendait d'en recevoir une épreuve.       

                   Il attrapa le journal qui traînait sur la table de nuit et qu'il n'avait pas encore ouvert et prit connaissance des dernières nouvelles : "La CNT contre-attaque et demande l'expropriation sans indemnité de toutes les terres de plus de cinquante hectares""Assassinat de Juan Antonio Santo, secrétaire de la Phalange à….". Le Front Populaire n'avait que quelques mois et les incidents meurtriers qui agitaient une nouvelle fois l'Espagne faisaient grossir la foule de ses détracteurs. Le monstre fasciste se repaissait à outrance de cette liesse populaire et alimentait la rumeur de l'imminence d'une révolution bolchevique qu'elle brandissait comme la fin de toutes les valeurs nationales. Lors de sa dernière visite au village, Juanito avait assisté à une violente altercation entre son père et Picabias.

                   - Vous n'êtes que des païens, vous incendiez les églises, vous assassinez lâchement ceux qui ne pensent pas comme vous ! Vous parlez de justice et de liberté du peuple et vous déclarez un parti hors-la-loi et arrêtez ses dirigeants ! éructa le maréchal ferrant, les espagnols sont des rebelles et ce n'est pas votre Front Populaire qui va remettre de l'ordre mais l'autorité, la vraie ! 

                   - Picabias, tu ne peux pas être d'accord avec ces gens là ! Tu es comme nous un homme du peuple et nous avons été trop longtemps exclus, rétorqua Pedro Aceituno.

                   - Parce que tu crois que la "Révolution Sociale" comme dit Largo Caballero, votre grand hypnotiseur de couillons, va vous rendre ce que vous n'avez jamais eu et n'aurez jamais ? C'est ainsi, Dieu l'a voulu, il y a deux races d'hommes ceux qui commandent et ceux qui obéissent, nous, nous appartenons à la seconde !

                   Très vite le ton s'envenima et d'autres habitués se mêlèrent à la discussion des deux hommes. Des propos d'une rare virulence fusaient de tous côtés et il fut bientôt impossible de s'entendre sans hurler. Un coup de poing, parti d'on ne sait où, atterrit sur la pommette de Picabias qui tomba à la renverse dans un grand vacarme de chaises renversées et de verre brisé. Le silence revint instantanément brassé par les pales du gros ventilateur qui l'éparpillaient dans l'air dans un bruissement feutré. Le maréchal-ferrant, aidé de deux de ses compagnons, se redressa péniblement. Il les regarda tous avec froideur, très maître de lui, seul le léger frémissement de sa lèvre supérieure trahissait sa colère. Enfin il eut ces mots terribles :

                   - Profitez-en bien, je vous jure que vous n'en avez plus pour longtemps !

                   Aux yeux de Juanito, l'algarade entre ces deux hommes qui habitaient depuis toujours le même village et qui avaient sans doute partagé les mêmes jeux dans l'insouciance de leur enfance, était cette fois-ci bien plus grave qu'une simple querelle de bistrot. Une blessure inconnue mais annoncée zébra son cœur d'un éclair fulgurant et il entendit déjà au loin les grondements sourds de l'orage qui allait tous les engloutir.

 

                   L'inspiration lui revint aussi soudaine qu'inespérée, il se releva et écrivit d'une traite jusqu'à une heure avancée de la nuit. Au petit matin, la petite boule de papier froissée gisait toujours sous le pupitre. Par la fenêtre entrebâillée de la salle de classe, un léger courant d'air venait soulever par instants les pages d'un livre qui n'attendaient plus que l'éditeur pour les publier. Derrière la porte, les ronflements sonores de l'instituteur de Regüelo rivalisaient d'audace avec le premier chant du coq.

 
 

v                               

                  
                  

Juanito s'assit à son bureau face à la classe anormalement désertée, il ne savait pas que c'était la dernière fois de sa vie. Entre ses doigts tremblait la réponse affirmative de l'éditeur de Madrid. Dehors, il faisait inhumainement beau, une clarté céleste inondait la montagne et fracassait les murs blancs de flaques de lumière. Sur le grand tableau noir Juanito avait écrit la date en lettres dérisoires : 18 Juillet 1936.


Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

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C
Chère KhassiopéeC\\\'est le matin, le jour ce lève, le jeune Juanito était mon compagnon de réveil ce matin.J\\\'ai connu le poële à bois, les buches que l\\\'on y mettait pour chauffer la classe. J\\\'étais au cm1, l\\\'instit Monsieur G. , comme à son habitude, maugréait lorsque la cloche de l\\\'église du Pont du Las appelait ses ouailles. Ce brave laïc s\\\'opposait aux curés qui avaient une grande influence dans le quartier.J\\\'ai revu Monsieur G. retraité de l\\\'EN qui habitait comme moi La Seyne/mer, cette cité ouvrière, dont l\\\'instit était militant communiste, d\\\'où je prenais alors la navette maritime qui me conduisait vers Toulon.J\\\'ai appris dans les années 70, que le curé qui sonnait vaillament les cloches de l\\\'église, était parti au Chili et y a disparu après avoir séjourné dans les prisons du Dictateur impuni Pinochet.A présent, je me dis que ces hommes rencontrés lorsque j\\\'étais enfant, ont laissé leur trace.
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M
Coucou ma luciole !Mon passage préféré c'est la présentation des petites filles, c'est trop bien... tu imagines bien les personnages, tu leur donnes une personnalité propre, différente et originale. Ces années ont passé vite pour Juanito, je me demande à quel âge, il est rendu... et concernant la date, 1936, je crois que c'est l'année où Franco a prit le pouvoir....? En tout cas, j'imagine mal les enfants écoutés en classe transi de froid, les vêtements humides, c'est difficile la vie. Bisous. Maja.
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