Le Village Andalou : Chapitre 2
Publié le 9 Octobre 2006
Il avait fait très froid les semaines précédentes. La neige était descendue jusqu'au village et recouvrait, depuis plusieurs jours, le village d'un inhabituel manteau blanc, au grand plaisir de tous les enfants qui s'étaient immédiatement emparé de l'aubaine pour se lancer dans de grandes batailles de boules de neige ou dévaler, sous le regard désapprobateur des passants, les rues en pente transformées en patinoire par le gel intense. Peu à peu, l'humidité pénétrait leurs vêtements et le froid mordant commençait à leur bleuir les doigts. Tout à leur joie, ils ne s'en arrêtaient pas pour autant et dans la Calle Real, la rue principale, régnait la plus grande animation.
Cependant, la bataille avait depuis peu gagné en organisation, deux camps bien distincts se détachaient maintenant : celui de "ceux d'en haut" et celui de "ceux d'en bas". Car, aussi petit qu'il soit, le village avait établi ses clivages sociaux. Les habitants "d'en haut" étaient les plus défavorisés et ceux "d'en bas", les nantis, évitaient toujours de se mêler à eux et les traitaient de haut. C'était comme si, la culture et l'opulence n'avaient pu s'attaquer à la rude déclivité à laquelle s'accrochait le village entier, comme si, la topographie des lieux, avait elle même imposé aux plus pauvres, la partie du village la plus difficile à atteindre pour établir leur demeure.
Un projectile mieux ajusté que les autres vint s'écraser sur les vitres de la maison de la vieille Pepa.
Certains affirmaient qu'elle avait toujours vécu là, d'autres qu'elle était arrivée un beau jour, dont ne sait où et qu'elle s'était installée dans cette maison de la Calle Real sans que personne n'y trouve à redire. On ne lui avait jamais connu d'homme et la tradition voulait que sa longévité n'égalât que son mauvais caractère. Ses cheveux clairsemés, serrés dans un maigre chignon que la voisine venait lui refaire deux fois la semaine, laissaient entrevoir la peau fine et rose du cuir chevelu. Les contours de son visage ridé, qui lui avait valu le surnom de "Cienarrugas"[1], trahissaient encore les vestiges d'une beauté que les ans n'avaient su retenir. L'éclat de ses petits yeux noirs, enfoncés tout au fond de leur orbite, luisait parfois, d'une douce et douloureuse nostalgie.
Sa silhouette menue se profila derrière les rideaux impeccablement blancs. Un mélange de crainte et de respect s'emparait des gens quand ils avaient à faire à elle ; son grand âge n'avait pas altéré sa vivacité d'esprit et ses colères étaient encore redoutables. L'outrage allait-il en déclencher une nouvelle ? Les deux armées semblèrent marquer une pause dans les hostilités. Tous attendaient que s'ouvre la fenêtre et que s'abattent sur eux les foudres de "Cienarrugas". Ils en furent pour leur peine. Dans la petite pièce aux murs également blancs, Pepa Infante avait rapproché le grand fauteuil à bascule de la table ronde qui abritait le brasero. Elle était recouverte d'une nappe dont les bords tombaient jusqu'au sol. Pepa s'assit, s'approcha encore un peu et se couvrit jusqu'à la poitrine d'un pan de l'épais tissu. Une douce torpeur l'envahit. Indifférente, elle regardait les traînées mouillées qu'avait laissées sur la vitre la boule de neige en fondant.
Elle n'aurait su dire depuis combien de temps elle somnolait quand des coups frappés à la porte la ramenèrent brutalement à la réalité. Une lumière blanchâtre entrait par la fenêtre, Pepa frissonna et, s'aperçut aux cendres bientôt tièdes du brasero qu'il devait être tard et qu'elle s'était assoupie bien plus longtemps que d'habitude. Dehors, les cris des enfants s'étaient tus et un long silence glacé peu à peu leur faisait place. Pepa se leva péniblement en jurant un peu contre ses rhumatismes et, alla ouvrir. Une gamine toute ronde, le visage rougi par le froid, se tenait devant elle :
- "Pepa, Pepa, venez vite ! La voisine d'à côté est entrée dans les douleurs, ma mère m'envoie vous chercher".
Il y avait déjà longtemps que Pepa avait arrêté de faire le compte des enfants qu'elle avait mis au monde. Toutes ces vies qui avaient atterri, étonnées, entre ses bras, semblaient, à chaque fois, lui avoir insufflé une énergie miraculeuse qui ne l'abandonnait jamais. Même après tant de temps, elle ressentait toujours la même émotion quand le nouveau-né poussait son premier cri. En posant le petit d'homme sur le ventre de sa mère, elle savait aussi qu'elle aurait le petit pincement au cœur de celles dont le ventre est resté désespérément vide.
Quand elle pénétra dans la grande pièce principale, imprégnée de l'odeur de crottin et d'écurie elle remarqua l'homme qui se tenait dans un coin, un peu désemparé, il s'appelait Pedro Aceituno. Elle le salua et ne lui prêta plus attention, elle écarta le rideau qui séparait la chambre du reste de la maison et entra. Elle reconnut immédiatement Maria Millas, la mère de la jeune accouchée, elle-même grosse d'au moins six mois, qui murmurait à sa fille des paroles d'apaisement. Quand elle aperçut Pepa dans la pénombre, une lueur de soulagement passa dans ses yeux fatigués.
Comme le reste de la maison, la chambre dans son dépouillement, trahissait, cependant, le souci méticuleux de l'ordre et de la propreté. Sérvula Millas Barranco attendait la naissance de son premier enfant dans un haut lit de fer forgé. L'épais matelas en balles de foin s'était creusé sous son poids et lui faisait comme nid, sous l'édredon de plumes elle n'avait pas froid. Au-dessus de sa tête, sur le mur blanchi à la chaux, le Christ qu'on lui avait offert pour son mariage veillait silencieusement sur elle. Deux chaises en paille, une table de toilette avec sa bassine et son broc de faïence blanche complétaient le mobilier.
De temps à autre on entendait le raclement des sabots de la mule sur le sol dur de l'écurie et le bêlement doux de la chèvre. Un tintement du seau signala aux trois femmes que l'homme avait commencé la traite. Les éclats de voix de quelques passants attardés leur parvinrent encore quelques temps. Le silence les ramena dans la pièce, dans le bruissement ténu de leur respiration.
Un gémissement s'échappa des lèvres de Sérvula et son visage aigu et volontaire se crispa un instant, sa mère se précipita mais, d'une main, elle la repoussa doucement et tenta de se dégager du lourd édredon.
- " Ne te découvre pas, lui dit Pepa, tu pourrais prendre froid".
Avant de remonter l'édredon sur le ventre rond et tendu, elle le palpa longuement.
- " Les contractions sont plus fréquentes et plus fortes depuis tout à l'heure, c'est pour cela que je vous ai fait appeler "abuela", chuchota sa mère"
On entendit le bruit sourd de la porte qui se refermait et les pas de Pedro se rapprochèrent de l'évier. Maintenant il vidait dans la grosse marmite et les deux casseroles réservées à cet usage le contenu de son seau. Dans l'air refroidi, le liquide crémeux, fuma en larges volutes translucides répandant sa forte odeur de lait et de bête. Ses narines se dilatèrent et il eut envie d'en boire un grand bol, de puiser dans le chaud breuvage l'énergie nécessaire pour rester éveillé. La nuit serait sans doute longue et il ne voulait pas dormir alors que venait au monde son premier enfant.
Il était presque onze heures et l'édredon de plumes avait été retiré, seul le drap protégeait encore Sérvula dont, l'attention tout entière, était à présent concentrée sur le prodigieux travail qui animait son corps et lui infligeait une lancinante douleur qui s'élançant du bas de son ventre la ceinturait de plus en plus souvent, de plus en plus fort, dans une étreinte puissante qui la laissait épuisée sur le côté du lit.
Pepa souleva le drap et vit que l'enfant ne tarderait plus. C'était un accouchement facile et tout semblait bien se dérouler. Elle redoutait cependant ces derniers instants ; l'expérience lui avait montré tant de fois que la nature est capricieuse et elle savait, que parfois même au dernier moment, elle peut vous ravir l'enfant, la mère ... ou les deux. Le médecin le plus proche habitait à Jaén. Pour s'y rendre, il fallait parcourir, en charrette si l'on n'avait pu trouver une automobile, les quarante kilomètres de piste qui les séparaient du village. Il faudrait attendre encore un peu pour que le téléphone arrive jusque là, encore plus pour que la route soit enfin goudronnée. En ce début de siècle, les enfants naissaient encore dans le lit de leurs parents, parfois, ils y mouraient aussi.
On faisait peu de cas de ces petits corps emmaillotés à la va-vite, prestement ravis aux regards de leur mère, que les proches, des femmes le plus souvent, faisaient disparaître. Garçon ou fille, on pleurait peu cette vie à peine entrevue, sauf, peut-être si c'était le premier né. Le petit trousseau, le berceau étaient remisés. Etroitement bandées pour limiter les ardeurs des montées de lait, les jeunes accouchées retournaient aux champs et la vie continuait.
Sérvula perdit les eaux vers onze heures. Le liquide chaud et clair qui s'échappa d'elle l'effraya un peu. Elle eut un peu honte de se sentir si mouillée et si vulnérable. Puis, Il lui sembla soudain que tout allait très vite : elle ressentit une extraordinaire poussée, le besoin urgent et incontrôlable de projeter l'enfant hors d'elle. Pepa avait rejeté le drap, entre les jambes ouvertes de la jeune femme on voyait progresser doucement le sommet d'un petit crâne chevelu.
- Ne pousse pas si fort, tu vas trop vite et tu risques de te déchirer, marmonna Pepa en s'approchant un peu plus.
Sérvula geignait sous l'effort prodigieux. Entre deux contractions elle fermait les yeux et se sentait plonger dans une grande paresse.
Mais, bientôt, elle n'eut plus de répit et, guidée par les encouragements réunis de sa mère et de la vieille femme, elle eut le sentiment de la tête du bébé enfin toute proche. Pepa, profitant de la dernière contraction, la dégagea adroitement. Vinrent les épaules puis le corps tout entier que Sérvula sentit glisser doucement le long de ses cuisses nerveuses. Il était minuit. L'enfant, un vigoureux garçon, avait crié tout de suite.