Le Village Andalou : chapitre 3

Publié le 12 Octobre 2006



III


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                Les oiseaux se turent un instant pour regarder l'étrange convoi qui venait de faire halte sur les bords de la rivière. Depuis plusieurs mois déjà, la vallée résonnait de bruits inhabituels. Des hommes étaient venus et avaient observé les lieux avec attention. Puis, ils étaient repartis. Plus tard encore, d'autres étaient arrivés avec des charrettes remplies de pelles et d'outils divers. Ils avaient amené des mules et des ânes et parfois même des chevaux. Le tailleur de pierre aidé de deux ou trois apprentis était déjà installé.

Les voyageurs exténués, se désaltérèrent goulûment. Le soleil printanier était déjà presque insupportable. José, remplit sa gourde et maudit le mauvais temps des derniers jours qui avait retardé son départ de Jaén et le début des travaux. L'arrivée des premiers froids risquaient de compromettre son installation dans ce village dont n'existaient encore, en tout et pour tout, que les fondations de l'église dont on n'avait posé que les premières pierres et le tracé de ses futures habitations qui offraient au regard, l'insolite spectacle d'un lieu sauvage que l'homme vient tout juste de conquérir. Juana, son épouse, l'attendait à Jaén avec leurs trois filles. Elle venait d'entrer dans son quatrième mois de grossesse, et elle avait promis à son mari que cette fois, ce serait un garçon. Il ne pouvait pas en être autrement car elle avait prié Dieu, participé à toutes les processions et allumé tous les soirs la bougie du petit autel qu'elle avait dressé sur la table de bois sombre près de leur lit. Chaque nuit, avant de se glisser dans les draps rêches et glacés, elle avait imploré la Sainte Vierge pour que son homme la prenne et lui donne enfin un garçon. C'est au moment où elle était tombée enceinte pour la quatrième fois que José avait entendu parler de la volonté du roi Charles Quint et de sa mère de peupler les zones qui étaient demeurées inhabitées après la reconquête de la sierra de Jaén. Quatre villages devaient être ainsi fondés. Le projet qui remontait à 1508, avait été retardé de nombreuses années en raison de querelles internes et ce n'était qu'à présent qu'il pouvait enfin être mené à bien.

Un beau matin du printemps 1539, José avait annoncé à toute sa famille éberluée qu'il avait accepté d'aller peupler une de ces futures villes nouvelles. Juana, ne savait que dire, d'ailleurs, avait-elle quelque chose à dire ? D’un côté, elle ne se sentait pas fâchée de quitter le domicile exigu de ses beaux-parents où vivaient aussi sa belle-sœur et son mari. Elle redoutait cependant de se lancer dans cette aventure avec trois enfants en bas âge, encombrée d'une grossesse qui, contrairement aux précédentes, se déroulait mal. Elle traînait avec peine un ventre en permanence agité de tiraillements désagréables et, même si la vallée n'était distante que d'une trentaine de kilomètres, l'idée d'accoucher loin de la présence rassurante des siens suscitait en elle une vague inquiétude qu'elle n'osait avouer à son mari. José s'était acharné à venir à bout de ses dernières réticences, il avait su si bien la convaincre qu'elle finit par capituler à la seule condition qu'il ne vienne les chercher que lorsque tout serait enfin prêt pour les accueillir.

 

José referma sa gourde et contempla le paysage qui l'entourait. Depuis Jaén, derrière les montagnes au relief compliqué, il avait longtemps deviné la vallée sans jamais la voir. Il ne se souvenait pas avoir eu à un moment quelconque l’envie de découvrir ce qui se cachait par-delà la masse sombre des sierras. Son environnement quotidien se limitait aux ruelles tranquilles de Jaén où il venait les jours de marché vendre les produits du petit lopin de terre qu’il cultivait avec Juana et sa curiosité aux nécessités de leur vie sans surprise. Comme bien d’autres il avait entendu parler de ce Colomb, de ses caravelles et de la découverte du Nouveau Monde. Mais dans son esprit un peu rustre et étroit, l’événement n’éveillait rien de particulier. Lui, qui n’était jamais sorti de la Province de Jaén, avait mis longtemps à admettre que l’on puisse rêver « d’ailleurs » quand « ici » était déjà si vaste et méconnu. De son premier voyage dans la vallée il se souvenait du choc que lui avait causé la découverte de cet univers minéral où la végétation n'avait que peu de place. Il trouva quelque chose de chaotique et de grandiose à ces énormes blocs de pierre qui s'éboulaient sans cesse dans d'immenses ravins sans fond. Il ne comprenait pas que l’on puisse désirer envoyer des âmes humaines peupler de tels lieux. Il pensa qu’on l’avait trompé et pendant quelques kilomètres, il envisagea même de rebrousser chemin. Cependant, au fur et à mesure qu'il avançait la garrigue reprenait peu à peu le dessus et répandait dans l'air des senteurs aromatiques. Des bosquets d'yeuses, de chênes kermès et d'oliviers sauvages profilaient par endroit l'ombre malingre de leur ramure rabougrie. Plus il descendait vers la vallée, plus le relief sembla s'adoucir. Enfin, il aperçut l'invraisemblable blessure du chantier qui s'ouvrait dans le sol aride. On discernait l'ébauche de quelques constructions telle l'église, symbole indissociable de l'unité religieuse retrouvée après presque huit siècles d'occupation musulmane. Les deux ou trois bâtisses qui la jouxtaient semblaient, quant à elles, presque achevées mais pour le reste, tout était encore à faire.

 

La perspective d'un tel défi à relever en un si peu de temps lui donna l'énergie de s'atteler au travail avec une fougue insoupçonnée. Il se fit tour à tour bûcheron, terrassier, maçon, laboureur. Dès l'aube, avec les autres futurs habitants, il entamait une nouvelle journée, mû d'une foi candide, rien ne semblait pouvoir le rebuter ni le soleil impitoyable, ni les orages vengeurs ni surtout la fatigue qui le surprenait parfois en plein milieu de sa tâche et qui lui arrachait des gémissements de souffrance qu'il ravalait en serrant les dents. Ce qu'il aimait le plus c'était pétrir cette terre rebelle qui se laissait difficilement domestiquer et qu'il fallait débarrasser des cailloux et des pierres qui n’en finissaient pas de remonter sous le soc laborieux de leur charrue. Quand le terrain était cultivable, il y plongeait amoureusement la main, la laissait filer entre ses doigts dans un voile de poussière transparente puis, dans l'étroit sillon fraîchement découvert il pouvait enfin déposer son offrande

Souvent, la nuit, il se réveillait en sursaut, trempé d'une sueur glacée. Une vague d'angoisse le jetait à bas de sa couche. Il contemplait ses camarades endormis et enviait leur apparente insouciance. Pourquoi avaient-ils eux aussi accepté de venir se perdre dans ces lieux reculés ?  La peur de s'être fourvoyé le tenait éveillé jusqu'aux premières lueurs de l'aube qui éloignaient définitivement pour lui l'espoir de se rendormir.

 

Lorsque la lumière ne leur permettait plus de travailler, les villageois se réunissaient sur la place de la future église. Dans la fraîcheur retrouvée du soir, la brise qui descendait des montagnes balayait de son souffle léger la touffeur du jour accumulée dans le sol. Couché sur un vieux sac de toile, José, le nez dans le ciel regardait s’allumer les étoiles. Lui qui avait passé sa vie à regarder la terre, il s’était découvert la faculté de se détacher de son corps et de s’élever vers les astres. A ces moments là, il lui semblait qu’il touchait les limites mêmes de son être et qu’il était l’univers. Oubliant la présence de ses compagnons qui discutaient bruyamment, il se laissait absorber par l’immensité des cieux pour un fabuleux voyage vers la connaissance.

-  Eh ! Infante tu rêves ? 

José réintégra son corps brutalement et se redressa sur ses coudes. Le visage goguenard de Tiburcio était penché au-dessus de lui. Tiburcio Santiago était arrivé en même temps que lui. Il faisait partie d’un petit groupe de soldats de la garde impériale, qui avaient reçu un titre de propriété sur les nouveaux terrains.

- Non, enfin … pas vraiment.

- T’es un drôle de type toi, pas vraiment causant, mais je t’aime bien. Je te regarde depuis le début et rien ne semble t’atteindre : ni la chaleur, ni la soif, ni la faim, ni la fatigue.

- On ne m’a appris qu’à travailler et surtout à ne pas penser. Finalement c’est bien. On souffre moins, non ? 

Tiburcio ne répondit pas tout de suite, il s’était à son tour allongé, les yeux grands ouverts vers les ténèbres.

-                                              Pourquoi es-tu venu ici alors ?

- Pour vivre je crois, pour en finir avec la fatalité des jours qui se ressemblent à l’infini, pour ne pas être né pour rien.

-                                              Tu penses bien de temps en temps alors ? 

José esquissa un sourire.

-                                              Dis, Infante, tu sais ce que c’est un ver luisant ?

-                                              Une étoile tombée du ciel ?

-                                              Non, une femelle qui veut attirer le mâle.

Tiburcio se releva dans un gros éclat de rire et rejoignit un groupe assis un peu plus loin.

 

                L’été avança en douceur vers l’automne et la vie s’organisait déjà. Ceux qui arrivaient de Jaén devaient maintenant descendre l’unique rue terminée pour atteindre la place. D’un commun accord et en honneur au roi, elle avait été baptisée « Calle Real ». De petites maisons blanches, aux étroites ouvertures, y avaient poussé comme des champignons après la pluie et leur alignement régulier faisait la fierté de leurs propriétaires. Au rez-de-chaussée, une grande pièce et un renfoncement en alcôve, constituaient l’essentiel de l’habitation. Elle s’ouvrait derrière, sur un patio qui donnait sur l’écurie. Par un étroit escalier on pouvait accéder au grenier où seraient entreposés les réserves de grains, les jambons secs et, mises à sécher, les noix, les amandes et les petites pommes ridées en prévision de l’hiver. Il ne serait pas rare que ce lieu serve aussi de chambre à coucher pour les plus âgés des enfants.

 En refermant pour la première fois la lourde porte de bois sur lui, José savoura enfin les fruits de ces longues semaines de labeur incessant. Il avait lui aussi atteint son Nouveau Monde et il venait de le coloniser. Le temps était venu d’aller chercher Juana.

 
 

v                               

 
 

La maison paternelle était baignée de silence. Son père lui donna une petite tape maladroite et gênée dans le dos. José comprit immédiatement qu'il était arrivé quelque chose. María, l'aînée de ses filles lui annonça que sa mère avait été très malade et que depuis elle ne voulait pratiquement plus se lever.

 Il trouva Juana alitée. Son visage se fondait dans la blancheur des draps. Elle leva vers José ses yeux las et rougis et balbutia :

- "C'était un garçon... il est mort... je suis désolée."

La sœur de Juana lui expliqua que c'était arrivé peu de temps auparavant. Les contractions de son ventre s'étaient brutalement accélérées, puis le sang avait coulé fort et longtemps. Le bébé était né très vite, très petit. Il n'avait même pas crié, déjà mort sans doute dans le ventre de sa mère.

                - C'est un miracle que ta femme soit encore en vie, ajouta-t-elle.

José ressentit un sentiment étrange, fait de colère et d'amertume. Il savait déjà que ce serait son seul garçon.

 
 

Quelques jours plus tard, il installa sa femme et ses filles dans un espace inoccupé de la charrette où ils avaient entassé tout ce qu'ils possédaient, autant dire peu de choses. Ils se mirent en route sans hâte. Juana indifférente, et ses fillettes, regardaient défiler lentement le paysage. Les deux plus jeunes babillaient, excitées par l'événement. L'aînée, serrée contre sa mère, partageait sans rien dire son silence buté. José marchait devant. Il n'avait même plus besoin de guider ses bêtes qui connaissaient le chemin par cœur.

Ils étaient partis dès l'aube et l’on sentait déjà dans l’air rafraîchi que l’automne était là. Après les effusions du départ, Juana, ballottée par les irrégularités du chemin s’était sentie plus démunie que jamais. Enveloppée frileusement dans un large châle de laine grossière, elle regarda longtemps les toits de Jaén. Jusqu’à l’épuisement du regard, elle s’accrocha aux remparts du château de Santa Catalina. Puis, il y eut un tournant et elle ne vit plus rien que l’immensité de la montagne.

José ne ressentit aucun regret. Tout entier tourné vers l'avenir, il se sentait investi d'une importante mission et son seul but à présent était de la mener à bien. Seule l'indolence qui s'était emparé de Juana le laissait perplexe. Il comprenait son chagrin qui était aussi le sien mais pas son obstination farouche à le repousser chaque fois qu'il s'approchait d'elle.

 

A mi-chemin, ils firent une halte. José aida ses filles et sa femme à descendre. A cet endroit, une source jaillissait directement de la montagne. Maria et ses jeunes sœurs ne résistèrent pas longtemps à l'envie de plonger leurs bras dedans. En s'aspergeant copieusement, elles poussaient de petits gloussements amusées en sentant l'eau consteller leurs bras de gouttelettes glacées. Juana tira vers elle un gros panier d’où elle sortit du pain et quelques provisions pour le repas.

José inspecta le sabot d'un des ânes, vérifia une sangle, la resserra un peu plus, retardant le moment de rejoindre sa femme. Il n’avait pas appris le pouvoir des mots et ne savait que lui dire. Leur vie passée dans la promiscuité familiale ne leur avait guère laissé l’opportunité d’une véritable intimité.

 Le souvenir du corps nu et tiède de Juana accroché au sien réveilla son désir. Il flatta l’encolure d’une des bêtes et s'approcha enfin d'elle. Elle lui tendit une large tranche de pain et un bout de lard. José mordit à pleines dents dans la nourriture. Il mastiquait énergiquement, de cet appétit d'homme que Juana trouva indécent, presque obscène. Pour ne plus le voir, elle s'éloigna un peu.

On aurait dit le cri d'un jeune lapin ou peut-être d'un petit chevreau. Tout d'abord, elle n'y prêta pas attention. La seconde fois, elle s'avança dans la végétation basse du fourré et prêta l'oreille. Cette fois-ci elle l'entendit distinctement. C'était comme un vagissement affaibli, une plainte légère. Elle écarta les petits buissons épineux qui lui griffaient les chevilles, se laissant guider. Par moment cela s'arrêtait, elle restait là aux aguets, attendait, puis repartait. Tous ses sens étaient en alerte. Non, ce n'était pas un lapin, ni un jeune chevreau, à présent, elle en était sûre.

 

Quand José la découvrit enfin, elle était assise, adossée au tronc d’un vieil olivier, donnant son sein encore gorgé de lait à un petit enfant inconnu emmailloté de blanc.

Sans un mot, il s'approcha et écarta les langes qui découvrirent les cuisses à peine potelées du bébé dont la naissance laissait entrevoir le sexe d’une petite fille.


Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

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M
Et oui, encore une fille... !<br /> Je m'attendais à la suite du chapitre 2, mais non, une histoire différente...!<br /> Allez, bonne soirée!!
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C
ok, c'est lu et on attend la suite :-)
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B
Bonjour ma soeur.... j'espère que ce roman finira par trouver la place qu'il mérite.
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K
Ah ! Ma soeur puisse le Dieu de l'édition t'entendre !
M
Et bien... je m'attendais pas à ce qu'elle trouve un enfant, une fille encore, José doit être déçu... mais au lieu de faire le viril, il devrait être fière de ses filles, car nous pouvons travailler autant qu'un mec. En tout cas, ton récit est superbement écrit, j'aime te lire et j'entre dans ton histoire comme dans un roman. Je trouve que tu décris vraiment bien la vie de ce temps et les moeurs. Bises. Bon we ! Maja.
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K
Je crois même qu'on peut travailler encore plus qu'eux !
M
merci pour la suite et gros bisous à toi!!!!
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M
J'accroche complètement à ton récit. Bien sûr, il y aurait quelques reprises à faire mais ce ne sont qu'infimes détails...Bon sang, je crois que je vais monter une micro-maison d'édition, rien que pour me dire que des gens de talent comme toi ne sont pas occultés par une Despentes!
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K
Je t'aurais bien demandé pour les reprises mais depuis que je sais que tu ne sais pas coudre !
C
Exact, j'avale mais je sais ce que je mange.Toutefois, je suis très "tête en l'air"
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C
bon, celui-là, je me le garde pour le week-end, là, dodo!<br /> bises
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C
Bonsoir KhassiopéeUn ver luisant, une étoile tombée du ciel ...Est-ce-que je dois te reconnaître ici belle luciole ?Moi, je me suis reconnu dans ton article de mardi.J'espère que tu ne m'en voudras pas ?Passe une bonne nuit belle étoile.<br />
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K
Si je te disais que ce chapitre a été écrit il y a au moins deux ans ! J'avais complètement oublié ce détail de dialogue quand j'ai créé ce blog mais, l'histoire du vers luisant c'est un  souvenir très fort entre moi et mon père, alors forcément ça transpire un peu partout.Toi tu avales ce que tu as dans ton assiette sans savoir ce que tu manges lol ?!