Le Village Andalou : Chapitre 6 (2ème partie)
Publié le 29 Octobre 2006
Juanito replaça tant bien que mal le seau sous le pis gonflé de la chèvre et entreprit de la traire. Normalement, l'opération ne lui coûtait aucun effort et faisait même partie de la routine de ses taches domestiques quotidiennes. Vers dix neuf heures, il suivait le même rituel immuable qu'il avait instauré depuis qu'il s'occupait des chèvres. Il taquinait la plus vieille du groupe qui faisait très vite preuve d'un énervement manifeste en le menaçant alors de ses cornes effilées. Leur chamaillerie n'allait jamais au-delà de la lutte pacifique car bien vite Juanito, s'accroupissait sous elle et, s'emparant des lourdes mamelles, il buvait avec délice de longues giclées de lait chaud qui plongeait l'animal, enfin soulagé, dans une grande béatitude. Il prenait bien garde à ce que sa mère ne l'aperçoive pas car elle n'aurait pas manquer de le menacer de tous les maux du ciel, lui prédisant une longue agonie due à la fièvre de Malte. Cependant, il ne se débarrassa jamais de cette détestable habitude, puisque, bien plus tard il y initia sa fille aînée, la première fois qu'il revint au village après un long exil.
Ce jour là, ses deux plus jeunes frères, Pablo et Antonio lui compliquaient singulièrement la tâche. Sérvula était parti rendre visite à une de ses sœurs souffrante. Pour ne pas fatiguer davantage la malade, elle avait confié les deux garçonnets à la garde de Juanito. Les deux polissons avaient vite compris qu'il serait prodigieusement drôle de transformer la traite en enfer et de faire devenir chèvre à son tour leur frère aîné.
Exaspéré, Juanito se rassit sur le tabouret bien décidé à en finir avec sa besogne. Pablo et Antonio qui étaient restés silencieux pendant quelques trop brèves minutes, se firent un clin d'œil complice que Juanito aux aguets surprit aussitôt. Sans élever la voix, il leur demanda de s'approcher un peu du seau prétextant de leur montrer un phénomène extraordinaire.
- Je ne vois rien moi dans ce seau, dit Pablo déconfit.
- Mais si, mais si, vous êtes contre la lumière approchez vous un peu plus…
- Juanito, il n'y a rien je t'assure, affirma à son tour le petit Antonio.
Mais avant même qu'il ait réalisé que son aîné était en train d'assouvir sa vengeance, il se retrouva plongé jusqu'aux épaules dans un bain de lait gras et chaud où flottaient peut-être, effectivement, quelque mouche imprudente et des brins de paille souillés. Antonio, dégoulinant de crème épaisse se mit à pleurer à chaudes larmes.
- Je vais le dire à maman, hoqueta-t-il.
- Peut-être faudra-t-il que tu lui expliques pourquoi la lapine noire a tué tous ses petits le mois dernier.
Le flot de larmes se tarit d'un coup. L'épisode des lapereaux n'était pas son meilleur souvenir. Juanito avait alors dû lui expliquer qu'il ne fallait pas tripoter les jeunes animaux car la mère ne reconnaissait plus leur odeur et pouvait les abandonner, voire les tuer, ce qui s'était produit ce jour-là. Pourtant cette fois là, Antonio, ignorant de toutes ces choses, n'avait voulu faire preuve d'aucune malignité, il voulait juste toucher et dorloter à son tour les adorables petites boules de poils si douces. Il se remit à pleurer de plus belle en se souvenant de son effroi en découvrant tous ces petits cadavres, certains à moitié dévorés par leur mère.
- Tu crois que maman peut nous faire ça si on est méchants ?
- Maman ? …. Non … bien sûr, sourit Juanito, mais moi, si ! Leur dit-il d'un air mauvais.
Sérvula considéra que cette lapine était vraiment une très mauvaise mère et se promit même, au grand désespoir coupable d'Antonio, d'en faire un ragoût si d'aventure il lui prenait l'envie de recommencer. Quant à ce soir là, elle jugea que la vieille chèvre devait être un peu fatiguée car son lait n'avait pas tout à fait le même aspect que d'habitude. L'incident fut clos, mais Antonio, refusa jusqu'à la fin de sa courte vie, de manger du lapin ou de boire du lait de chèvre.
Dès la fin du mois d'août une certaine agitation semblait extraire le village de sa torpeur estivale. On aurait pu croire que la fin des grosses chaleurs insufflait un regain d'énergie aux villageois qui semblaient alors sortir d'une longue apathie. Les premiers signes de changement notoires se manifestaient autour du "poyetón", le grand lavoir couvert de tuiles blanches où toutes les femmes venaient laver leur linge. Il était alimenté en permanence par une source qui le traversait de part en part, offrant, en toute saison, la limpidité de ses eaux fraîches aux lavandières. Haut lieu des discussions villageoises, il était aux femmes ce que le café d'Anselmo était aux hommes. On pouvait s'y entretenir des derniers potins du village et y médire à loisir de ses voisins. Véritable ruche humaine, le bruit des voix qui s'interpellaient d'un bout à l'autre, se mêlaient aux clapotis de l'eau et aux claquements énergiques des battoirs sur les vêtements d'homme souillés de larges taches d'huile d'olive. Pendant que les mains rosies frottaient vigoureusement d'abondantes piles de linge sale, les langues se déliaient et allaient bon train.
- Tu sais qu'on ne verra pas la Encarna à la fête du village, annonça d'un air entendu, la grosse Paquita à sa voisine.
- La Encarna ? Celle de la boulangerie ?
- Mais non, celle des Ruiz… Il paraît qu'elle s'est enfuie avec son fiancé… Tu te rends compte ?
- Fiancé, fiancé… il n'y avait rien d'officiel entre eux.
- Faut croire que si ! S'esclaffa la grosse Paquita en essorant d'une poigne d'homme un vilain tablier usé jusqu'à la corde.
Sérvula les écoutait d'un air distrait. Elle posa un regard satisfait sur la pile de chemises blanches, de toutes les tailles, qu'elle venait de terminer de rincer. Il fallait que toute sa famille soit impeccable pour la grande fête du village qui se déroulait les cinq premiers jours de septembre. La plus petite des chemises, était à peine mettable en dépit de nombreux raccommodages. Tous ses fils l'avaient portée et elle avait subi bien des outrages. Elle se consola en se disant qu'Antonio passerait inaperçu dans la foule à moins, peut-être que Mercedes, la tante de Pedro lui en donne une, comme elle l'avait fait l'année précédente. Il fallait aussi qu'elle finisse de coudre la robe qu'elle s'était coupée dans une jolie cotonnade claire achetée sur le marché. "Une bouchée de pain" lui avait affirmé le vendeur, "Une folie" avait maugréé son mari quand elle était revenue le paquet sous le bras. Son unique robe du dimanche avait pourtant été montée et démontée maintes fois pour s'adapter aux fluctuations de son tour de taille. Mais, il y avait deux ans maintenant qu'elle n'était pas tombée enceinte. A sa dernière fausse-couche elle s'était jurée de ne jamais se faire enterrer avec Pedro des fois que, même mort, cet infatigable étalon ne trouve un divertissement à l'inactivité tombale en lui collant un rejeton de plus ! Elle tint d'ailleurs promesse puisqu'elle repose aujourd'hui dans la tranquille abstinence d'un petit cimetière castillan.