Le Village Andalou : chapitre 11
Publié le 23 Novembre 2006
Josefa, un gros livre sous le bras, passa la tête par l'entrebâillement de la porte et appela doucement le curé.
- Monsieur le Curé, Monsieur le curé, c'est Juana Infante… Vous êtes là ?
Un homme grand, mince et très beau apparut au fond du couloir de la petite maison attenante à l'église. Sa soutane était constellée de taches de mortier, il avait les cheveux en bataille mais il restait invraisemblablement beau et semblait l'ignorer. Même Josefa semblait l'ignorer et, vraisemblablement, elle devait être une des rares paroissiennes, avec sa mère, chez qui la vue du prêtre ne soulevait pas quelques coupables pensées.
- Ah ! Josefa, te voilà… Excuse-moi pour ma tenue, mais je n'ai pu m'empêcher de donner un coup de main pour l'installation des nouveaux fonts baptismaux et je n'ai pas eu le temps de me nettoyer! Viens par ici et montre moi un peu ce fameux herbier.
Avec précaution, la fillette lui tendit la liasse de feuilles de grossier papier attachées avec une cordelette qu'elle serrait sur sa poitrine. Le prêtre déposa l'herbier sur une table un peu bancale et commença à le feuilleter avec intérêt. Il s'étonna d'y trouver certaines plantes dont il ignorait la présence dans la région. Le travail de Josefa avait la qualité de celui d'un botaniste, d'instinct elle avait su classer les différents échantillons par grandes familles, avec quelques erreurs, certes, mais avec une clairvoyance surprenante chez une enfant aussi jeune et qui plus est parfaitement inculte, ou du moins, en apparence.
- Comment as-tu fait pour les répertorier aussi bien ?
- Je les ai observées, j'ai remarqué très vite que certaines fleurs par exemple avaient les mêmes caractéristiques que ce soit au niveau des pétales, des feuilles ou des racines, j'en ai donc conclu qu'elles appartenaient à la même espèce. Celles pour lesquelles je n'y suis pas arrivée, je les ai mises à la fin de l'herbier…
- Tu connais le nom scientifique des différentes parties d'une fleur ? Lui demanda –t-il.
- Non… J'avais pensé que vous pourriez me les dire et aussi que vous pourriez m'apprendre à lire et à écrire… parce que je sais le nom de la plupart des espèces mais j'aimerais annoter les planches.
Elle dit tout cela très vite, sans respirer et elle était légèrement essoufflée, comme si elle avait couru trop longtemps. Don Isidorio la contempla attentivement : c'était vraiment une curieuse adolescente, toujours un peu à l'écart des autres, qui préférait à la compagnie de ses semblables, celle des animaux et de la nature. Trop menue pour son âge, il y avait quelque chose d'exotique dans la masse opulente de sa chevelure noire et de sa peau mate à l'aspect soyeux que le prêtre avait peine à définir. Il avait pourtant croisé auparavant, bien d'autres de ces belles paysannes andalouses mais Josefa portait la marque sacrée de ceux que la vie a choisi et il semblait flotter en permanence autour d'elle l'aura céleste des immortels. Debout devant lui, il n'avait même pas pensé à lui dire de s'asseoir, elle attendait sagement la réponse du prêtre qui tardait à venir.
Dans les premiers temps, Josefa, deux fois par semaine, se rendit au presbytère. Don Isidorio se révéla un maître efficace car, en quelques séances, elle fit des progrès considérables. Au bout de deux mois, elle était capable de lire des phrases simples et de recopier dans son herbier, sous la dictée du prêtre, le nom des plantes et des fleurs, au début d'une écriture malhabile, puis, peu à peu, avec de beaux pleins et déliés qui la remplissaient de fierté. Cependant, Juana lui annonça un soir qu'elle ne retournerait pas chez Don Isidorio et que si elle voulait continuer à apprendre à lire ce serait lui qui viendrait chez eux. L'adolescente eut beau lui dire qu'il était ennuyeux de le déranger encore un peu plus et que cela l'obligerait à transporter des documents assez lourds, Juana ne céda pas. Sur le fond, il est vrai, que cela ne changeait rien à la réalisation de ses projets et qu'après tout, si Don Isidorio était d'accord, cela ne valait pas la peine de s'opposer à sa mère qu'elle adorait au-delà de tout. Elle ne chercha pas plus en avant les raisons pour lesquelles Juana préférait soudain cette solution à la première, dénuée de toute malice, elle serait sans doute morte de honte si sa mère lui avait révélé que certaines âmes charitables laissaient entendre ça et là dans le village que le prêtre au visage d'ange devait sans doute l'initier à des plaisirs bien plus tendancieux que celui des lettres.
La grosse Lurdes, campée sur ses lourdes hanches, observa le prêtre qui sortait de chez les Aceituno. Une bouffée de jalousie lui pinça le cœur en le voyant saluer Josefa d'une caresse sur la tête. Lurdes devait avoir une vingtaine d'années et sa bêtise n'avait d'égale que sa laideur. On devinait sous ses frusques à la propreté douteuse, des masses de chairs flasques et blanchâtres. Un duvet rebelle et disgracieux courait sur son visage aux courbes sans expression. Seul son regard vert et liquide attirait l'attention en vous enveloppant d'un manteau glacial, auquel il était difficile d'échapper. Pour fuir la laideur des traits, celui qui se retrouvait en face d'elle n'avait généralement d'autre solution que de se laisser happer par ce miroir sans fond où palpitaient comme des monstres endormis des années d'humiliations et de frustrations. Ses parents s'étaient longtemps lamentés de ne pouvoir marier cette jeune fille si ingrate mais ils avaient fini par se consoler en pensant, qu'au moins, ils auraient quelqu'un pour s'occuper d'eux corps et âme quand ils seraient vieux.
En passant près d'elle, Don Isidorio leva à peine les yeux pour la saluer, le vent qui s'engouffrait dans la Calle Real fit tournoyer sa robe autour de ses jambes et il allongea le pas en frissonnant. Elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse, abandonnant la rue à la solitude hivernale que charriait le ciel dans de gros nuages noirs.
La paroisse n'était forcément pas très riche en livres, objets qui demeuraient encore rares et coûteux. On trouvait essentiellement des livres religieux, La Bible, des bréviaires et quelques récits sur la vie des saints. Pour obtenir des ouvrages plus spécifiques, il fallait se rendre dans les grandes villes comme Séville ou Madrid. Josefa fit donc ses armes sur une Bible dont, tous les soirs, elle lisait avec application un passage à haute voix pendant la veillée. Elle aurait cependant bien aimé posséder un livre de botanique et Pedro Aceituno, son beau-père depuis un an, lui promit d'essayer de lui en trouver un à Jaén et sinon, de lui en commander un.
L'irruption de Pedro dans le trio formé par Juana, Josefa et Maria fut la meilleure chose qui leur était arrivée depuis l'installation de Juana au village. Elle cessa de considérer Josefa comme l'unique sens à donner à sa vie, du coup, si elle ne rattrapa jamais les années perdues avec Maria, elle put lui rendre la place qu'elle méritait dans son cœur. Pedro aima les deux jeunes filles d'emblée comme si elles étaient les siennes et elles le lui rendirent bien. Josefa avec sa retenue habituelle, Maria avec générosité et reconnaissance. Ils ressemblaient à toutes les familles qui les entouraient et Juana se disait que le temps des malheurs était peut-être enfin fini. Sa seule crainte était de ne pouvoir assurer une descendance à son mari. A trente cinq ans passés elle n'était pas sûre de pouvoir encore procréer des enfants sains et en plus, le souvenir de sa fausse-couche passée venait encore parfois la hanter. Ses craintes se révélèrent vite infondées car elle se retrouva enceinte très rapidement après leur mariage et, Pedro ne désespéra plus de trouver un occupant pour le petit berceau qui dormait dans un coin de leur alcôve.
Pedro, refit l'inventaire de son matériel, inspecta les sangles et les sabots de la mule et jugea, satisfait que tout était en ordre. Juana lui rappela la liste des achats qu'il devait effectuer et Josefa s'assura qu'il emportait bien dans sa poche, le petit bout de papier où elle avait indiqué le nom des ouvrages qu'elle désirait. Maria fraîchement fiancée lui demanda de lui rapporter des fils à broder pour terminer son trousseau. Elles bourdonnaient autour de lui comme trois abeilles énervées et il se sentait prodigieusement heureux de tout ce petit monde qui l'invectivait et du ventre rond de sa jolie jeune femme. Les roulements du tambour, préambule habituel des annonces publiques, ramenèrent le calme et, peu à peu, les portes des maisons s'ouvrirent et les gens commencèrent à se regrouper dans la rue.
- "Avis ! Avis ! En raison de l'épidémie de peste noire qui fait rage actuellement dans différentes régions d'Andalousie et qui, en dépit des mesures de prévention, vient de toucher Jaén, il est formellement interdit à tout étranger de pénétrer dans la ville et ses faubourgs et d'y introduire quelconque étoffe, vêtement ou denrée alimentaire. Toute tentative sera punie de mort et toute étoffe, vêtement ou denrée alimentaire seront brûlés. De la même manière et sous peine des mêmes sanctions, il est formellement interdit de sortir de la ville quelconque étoffe, vêtement ou denrée alimentaire. Seules les personnalités officielles, désignées par sa Majesté le Roi, auront le droit de pénétrer ou de sortir de la ville à la condition expresse qu'elles le fassent sans vêtements et qu'elles s'engagent à ne porter que les effets qui leur seront remis par les autorités judiciaires et pénales légales. D'autre part, il est formellement interdit et ce jusqu'à nouvel ordre d'offrir l'hospitalité à des voyageurs inconnus et de dissimuler un pestiféré sous peine d'un an d'exil, dix ducats d'amende et deux cents coups de fouet."
Un brouhaha horrifié couvrit bientôt les roulements du tambour et la nouvelle se propagea aussi vite que l'épidémie elle-même. Le soir on ne parlait plus que de ça et chacun y allait de son commentaire : "C'est le progrès qui est responsable de tout cela, on est allé chercher ce fléau avec nos bateaux et puis on l'a ramené ici", "il paraît qu'il faut s'asperger de vinaigre pour ne pas être contaminé", "C'est Dieu qui nous envoie ce fléau pour nous punir de nos péchés". Pedro ne se joignit pas au chœur des lamentations et refusa de se perdre en vastes suppositions, toutes aussi farfelues les unes que les autres. Ce qui l'inquiétait, en plus du danger mortel que représentait pour tous ce mal contre lequel il n'existait que de pitoyables mesures de prévention, c'était le retentissement sans précédent que l'épidémie aurait sur la vie économique de la région qui allait tôt ou tard se retrouver totalement paralysée. Pour l'heure, il se voyait déjà obligé de renoncer à se fournir en matière première et, il ne pourrait plus d'ici peu, faire face aux commandes qui affluaient. Pour lui, cela ne représentait juste qu'un manque à gagner car, ils pourraient vivre en autarcie sur les terres de Juana qui pouvaient les nourrir. Mais, tout le reste de l'économie, basée essentiellement sur les échanges commerciaux entre les différentes provinces d'Andalousie et d'Espagne ne manquerait pas d'en souffrir à plus ou moins long terme. Il savait déjà, que taxes et impôts en tout genre n'allaient pas tarder à les étrangler encore davantage. Il soupira avec lassitude en tendant une carotte au petit âne gris de Josefa qui l'avala avec un rictus de contentement.
Une ambiance étrange et malsaine s'installa dans le village qui, bien qu'exempt de toute contamination, se replia complètement sur lui-même. Don Isidorio constata une augmentation considérable de ses fidèles pendant la célébration des messes et, dans la plupart des logis, on vit surgir de petits autels et des reposoirs dédiés à la Vierge sur lesquels des cierges brûlaient en permanence pour éloigner les mauvais sorts. Un peu partout, dans les villages alentour, on organisa des processions, qui coûtèrent une fortune, pour implorer la clémence divine, on ressortit les dais et les saints que l'on promena par tous les temps et on assista à une véritable débauche d'actes de dévotion en tout genre, puis, jusque dans le plus misérable cortijo, on attendit en priant avec ferveur que la malédiction noire s'éloigne enfin. Josefa, quant à elle, n'avait pas pour autant renoncé à sa passion d'herboriser et le printemps précoce lui offrit d'innombrables occasions de s'y adonner. Elle pouvait maintenant enrichir ses planches de commentaires sur le lieux, l'époque où elle avait trouvé le spécimen et même préciser les vertus médicinales ou autres des plantes ramassées. Pour ces dernières remarques, les confidences des anciens et de Don Isidorio, lui étaient fort précieux mais, ce qu'elle cherchait à retrouver avec acharnement c'était les secrets d'une certaine Antonia, guérisseuse de son état, dont on lui avait souvent parlée et qui était morte sans avoir le temps de transmettre ses savoirs à quiconque. Elle commença donc à faire sécher des plantes qu’elle conservait dans des petits sacs de toile ou des bocaux en faïence ébréchée et à expérimenter ses potions, tout d'abord sur elle même puis ensuite sur ses proches. Ses tâtonnements occasionnèrent bien quelques crampes d'estomac et diarrhées sans importance mais, il faut admettre qu'elle maîtrisa avec autant de rapidité les rudiments de l'herboristerie que ceux de la lecture et de l'écriture. Pedro, en homme avisé lui conseilla cependant de mettre un frein à son enthousiasme et de limiter le champ de ses compétences au cercle de la famille ce qu'elle s'empressa de promettre sachant bien qu'à la première occasion elle ferait fi de tout bon sens et n'en ferait qu'à sa tête.
Quand Juana entra dans les douleurs Maria courut chercher l'accoucheuse pendant que Josefa réconfortait sa mère en lui assurant que tout allait bien se passer. Maria revint peu après, l'air affolé, en disant qu'elle n'avait trouvé personne, l'accoucheuse étant déjà en train de délivrer une autre villageoise. Pedro se tordait les mains d'inquiétude dans la grande pièce au grand étonnement de Josefa qui apaisa toutes leurs craintes en faisant remarquer qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un acte naturel et qu'on faisait là beaucoup d'histoires. Elle envoya Pedro chercher une voisine expérimentée, prépara des linges propres et demanda que l'on fit tiédir un peu d'eau pour laver le bébé.
Josefa devait se souvenir toute sa vie de cet instant où tout s'arrête, celui où l'enfant paraît hurlant la vie alors qu'un peu partout en Andalousie s'amoncelaient les cadavres et que l'odeur pestilentielle des brasiers rendait l'air irrespirable.