Le Village Andalou : chapitre 13
Publié le 3 Décembre 2006
Assis sur les dalles fraîches de la grande pièce, le petit garçon contempla longuement la chaise, sembla réfléchir puis, s'accrochant au rebord de l'assise il se releva triomphalement. Sa petite main potelée retomba dans le vide. Ses jambes flageolèrent un peu et il dut reprendre appui. Il mesura la distance qui le séparait de Juana et Josefa. En hésitant encore, il fit un pas en avant, puis un autre et encore un autre. Le petit homme aux allures d'ourson pataud vint finir sa course dans les bras de sa mère qui le souleva en l'air pour saluer ses premiers pas.
Josefa les trouva beaux dans la lumière de la pièce. Adossée à la porte entrouverte, elle se remémorait ce jour de printemps où son petit frère était né. Juana, avec calme et forte de l’expérience d’un cinquième accouchement, lui avait indiqué ce qu'il fallait faire et, quand la matrone retenue ailleurs était enfin arrivée, elle tenait déjà dans ses bras le bébé dont elle venait de couper le cordon. "Ce n’est pas la place d’une jeune fille " grommela la femme et elle la chassa de la pièce d’un revers de la main. Elle lui obéit à regret, se promettant qu’un jour, elle aussi, guiderait les enfants vers l'étonnante lumière de la vie.
Elle s’ouvrit à Don Isidorio de ses projets mais celui-ci ne manifesta pas l’enthousiasme qu’elle escomptait.
- Certes, tes désirs sont nobles mais nous vivons dans un monde où l’on considère mal ces femmes qui veulent se mesurer au savoir des médecins. Ils n’ont que mépris pour celles qui tentent de soulager leurs semblables par des procédés qu'ils jugent discutables et les rendent souvent responsables quand survient un malheur. Ils oublient souvent qu’ils ne sont jamais les derniers à commettre des erreurs irréparables et l’on peut même se demander si leurs interventions à coup de purges et de saignées n’est pas le plus sûr moyen de précipiter leurs patientes vers une issue fatale. Je ne crois pas de toute façon qu’il faille lutter contre cela, la souffrance est le lot de l’humanité toute entière et ce qui nous rend égaux.
- Je ne comprends pas pourquoi les douleurs de l’enfantement devraient être une fatalité, cette sentence divine n’a aucun sens pour moi. En quoi la douleur peut-elle être rédemptrice et nous laver de nos péchés ? Quels péchés a bien pu commettre ce petit garçon de trois ans qui est mort dans de terribles souffrances l’autre jour en haut de notre rue ?
- Tu penses trop Josefa, répondit le prêtre, contente-toi de courir dans la montagne et de mettre des fleurs dans ton herbier. N’essaie pas d’utiliser leurs vertus sur les autres, Dieu n’aime pas qu’on se mêle de ce qu’il a décidé…
Le visage de Don Isidorio s’était fermé et Josefa n’osa pas insister. Elle s’étonnait de ces dernières paroles qui ne lui ressemblaient guère, le prêtre était d'habitude moins radical.
Elle s'assit sur la marche de l'entrée et demeura sans rien faire. Les gens allaient et venaient en cette fin de journée paisible. Un troupeau de chèvres remonta la rue dans un joyeux vacarme de clochettes et de bêlements, laissant derrière lui une odeur âcre de bête et de crottin. Le rideau de la fenêtre d'en face se souleva légèrement et elle crut reconnaître la mère de la grosse Lurdes qui semblait la guetter. Elle n'aimait guère cette façon qu’elle avait de l’observer à la dérobée comme une bête curieuse. Agacée, Josefa écarta la femme de ses pensées. Elle avait hâte de reprendre ses courses dans la campagne à la recherche de nouvelles découvertes végétales. Se défiant des conseils de Don Isidorio et de son beau-père, elle ne se contentait plus de les ajouter à sa collection. Elle avait trouvé dans la charrette d’un marchand ambulant, au milieu d'ustensiles de cuisine et d'élixirs miracles contre les maux d'amour et la chute des cheveux, un traité d’herboristerie poussiéreux qui semblait ne jamais avoir été ouvert. Elle le feuilleta avec avidité, et découvrit avec ravissement qu'il ne se contentait pas de répertorier les plantes mais qu'il contenait aussi une foule de précisions sur leurs vertus médicinales et la manière de les préparer et de les administrer. L'homme ne manqua pas de repérer l'intérêt inhabituel et un tant soit peu sulfureux que cette jeune paysanne portait à l'ouvrage et trop heureux de trouver enfin un éventuel preneur il lui en proposa un prix astronomique, bien trop élevé pour les maigres économies de la jeune fille. Dissimulant sa déconvenue, Josefa reposa le livre sur l'étal du marchand ainsi que les deux jarres de terre cuite qu'elle était venue acheter pour sa mère et tourna les talons. L'opportunité de vendre les deux jarres et de se débarrasser du traité d'herboristerie s'évanouit dans ses jupes virevoltantes qui s'éloignaient. Il la rappela et lui proposa alors de lui offrir le livre contre l'achat non pas de deux mais de quatre jarres. Jugeant qu'on n'avait jamais assez de jarres de trop dans une maison, elle s'empressa d'accepter, chargea le tout sur son âne et s'en revint brûlant d'impatience de parcourir son nouveau trésor.
De nouvelles perspectives s'ouvrirent à elle et éclairèrent d'un jour nouveau son approche de la médecine empirique. Elle compléta les connaissances qu'elle avait glanées çà et là, apprit à conserver ses récoltes de la bonne manière, à faire les bons dosages et réserva même un petit carré du potager à ses propres cultures de simples. Le cercle de ses essais dépassa peu à peu celui de ses proches sans jamais toutefois, trop s'éloigner de celui des amis ou des voisins de confiance.
- Josefa, tu peux venir, Lurdes ne se sent pas très bien.
La voix la tira de sa béatitude. Isabel Lopez se tenait devant elle et son visage, impassible à l'ordinaire, trahissait une vive agitation. La jeune fille s'étonna de cette requête. Les Lopez étaient des gens discrets, qui parlaient peu avec leurs voisins. Même aux beaux jours, le soir venu, ils étaient les seuls à ne pas tirer une chaise dans la rue. C'était tout juste si Isabel et sa fille se risquaient à s'asseoir derrière la fenêtre ouverte, le front baissé vers un quelconque ouvrage de couture. Seul Santo, le père se mêlait de temps à autre aux conversations des hommes. Le timbre assourdi et presque élégant de sa voix surprenait toujours, on aurait attendu autre chose de cette immense carcasse de lutteur de foire qui pouvait soulever une charrue d'un seul coup d'épaule. Son regard jetait des éclats d'émeraude et, quand il n'oubliait pas de se laver, il était presque beau.
A peu de choses près, l'intérieur des Lopez ne différait guère du sien. Une grande pièce, une alcôve en recoin, un grand lit, un plus petit où gisait Lurdes, le teint cireux et les yeux pleins d’effroi. Elle était vêtue d'une chemise de toile qui avait dû être blanche. "J'ai mal" souffla-t-elle en tenant son ventre énorme à deux mains. Juana souleva le drap et eut un mouvement de recul : la grosse Lurdes baignait dans son sang, l'hémorragie s'étendait largement sur les draps et sur sa chemise. Elle leva un regard interrogateur vers Isabel Lopez qui détourna la tête, un léger tremblement agitait ses épaules et Josefa comprit qu'elle pleurait.
"Je reviens", dit-elle à l'adresse des deux femmes. Elle courut chez elle et se précipita vers le grand coffre où elle rangeait ses plantes et ses décoctions médicinales. Elle savait depuis peu comment traiter les épanchements de sang utérins mais n'avait encore jamais expérimenté le remède. Elle prit tout ce qui lui était nécessaire pour préparer l'infusion et retourna chez Lurdes aussi rapidement qu'elle en était venue.
Tassée sur une chaise, les mains posées à plat sur sa jupe noire dont elle lissait par à-coups de faux plis imaginaires, Isabel Lopez observait d'un œil vide Josefa s'affairer autour de la table. Dans l'eau frémissante d'un petit chaudron suspendu dans l'âtre, elle jeta dans un ordre minutieux des pincées d'herbes inconnues qui répandirent dans la pièce leurs senteurs parfumées. Sans cesser de remuer le breuvage odoriférant elle se mit à chanter doucement les paroles d'une vieille berceuse que sa mère lui avait apprise et, que tout comme elle, elle fredonnait parfois pour s'apaiser.
Quelques heures plus tard, Lurdes arrêta complètement de saigner. Josefa demanda à Isabel Lopez de bien vouloir lui apporter des linges propres pour changer la jeune fille. Pendant qu'elles refaisaient le lit, son regard passait de l'une à l'autre sans qu'elle pût obtenir d'autre réponse que leur regard fuyant. Elle aida Lurdes à se recoucher et celle-ci plongea bientôt dans un sommeil épais qui rendit à son visage si laid un semblant de grâce juvénile. Juana s'assit à son chevet sur un petit tabouret bancal.
Qui avait pu engrosser Lurdes ? La jeune fille ne sortait presque jamais de chez elle et ne suscitait chez les jeunes hommes de son âge que farces et quolibets. Les manœuvres abortives quant à elles ne manquaient pas, les femmes se passaient entre elles le nom des plantes susceptibles de les débarrasser de l'enfant qu'elles ne voulaient pas et certaines, quand la grossesse était déjà trop avancée n'hésitaient pas, au péril de leur vie, à avoir recours à des moyens plus radicaux. Qu'avait fait Lurdes pour avorter ?
Le raclement des sabots de Santo Lopez traversa la grande pièce et Josefa crut percevoir une légère hésitation dans sa régularité quand il passa devant l'alcôve. La silhouette de l'homme se projeta violemment sur le mur et son ombre immense recouvrit le corps endormi de la grosse Lurdes qui se débattit dans son sommeil semblant lutter contre un invisible ennemi. Josefa secoua sa longue chevelure, l'idée lui semblait monstrueuse et elle la repoussa désespérément. Le timbre si particulier de la voix de Santo se mêla bientôt aux chuchotements implorants de sa femme. Depuis l'alcôve, Josefa ne parvenait pas à comprendre ce qui se disait. Un bruit mat et sourd, qui aurait pu être celui d'une gifle, mit un terme à la discussion. Le silence retomba entrecoupé de la respiration rauque de l'homme et de la plainte étouffée de la femme. L'horreur de ce qui se passait si près d'elle cloua Josefa sur son minuscule tabouret. Elle eut un instant l'envie de fuir mais il lui fallait pour cela traverser la pièce où Santo Lopez était entrain de violer consciencieusement sa femme puisque ce soir, il ne pouvait violer sa fille.
Plus tard, mais Josefa n'aurait su dire combien de temps après, Isabel Lopez vint la rejoindre. Josefa n'osa pas affronter son regard et la honte de n'avoir rien su faire pour la protéger de cette ignominie lui retournait l'estomac. Elle crut un instant qu'elle ne saurait pas dominer la nausée qui la submergeait. Le piétinement des bêtes dans l'écurie où s'affairait Santo Lopez leur parvenait comme l'écho absurde d'une vie quotidienne et normale. Debout au pied du grabat, Isabel Lopez resta un long moment à contempler sa fille. Plus aucune émotion n'altérait son visage dévasté.
- Tu peux rentrer chez toi, je vais m'occuper d'elle maintenant, dit-elle enfin dans un souffle à Josefa.
- Je peux rester encore un peu, je ne me sens pas fatiguée,
mentit la jeune fille
- Combien te dois –je ? coupa sèchement la femme.
- Rien…. rien, balbutia Josefa un peu déconcertée.
- Tiens, prends ça !
Isabel Lopez lui saisit le poignet et glissa dans sa paume quelques pièces dures et froides qui lui brûlèrent la peau comme une morsure. La femme la retint encore un peu et ajouta :
- Et surtout, ne t'avise pas de parler à quiconque de ce que
tu as vu ou entendu ici ce soir.
Pendant plusieurs jours, Josefa ne remarqua aucune allée venue chez les Lopez reclus dans le huis clos de leur tragédie. Aux questions de Juana sur son intervention pour le moins inattendue chez leurs taciturnes voisines, elle se contenta d'invoquer les menstrues particulièrement difficiles de la grosse Lurdes qu'elle avait pu soulager avec succès. Juana se contenta de cette réponse bien qu'elle ne la satisfasse pas complètement.
Le printemps s'installa d'un coup et les cerisiers succédèrent aux amandiers dont les fleurs laissèrent place à de tout petits fruits verts et veloutés. Comme suspendu, le pollen des oliviers flottait dans l'air en abandonnant un peu partout une fine pellicule d'or que la prochaine averse laverait aussitôt. Juana nota que sa fille avait cessé de remplir ces cahiers de fleurs séchées et d'arroser le petit jardin de plantes aromatiques qui accusèrent rapidement un flétrissement inquiétant sous les rayons vindicatifs de ce printemps précoce d'un coup. Le thym sembla vouloir se rabougrir comme aux jours les plus chauds de l'été et les feuilles des jeunes plants prirent une teinte plombée augure d'une mort annoncée. Plus parce qu'il n'était pas dans sa culture de laisser crever de soif des plantes auxquelles on n'avait consacré tant de travail et de soins que par intérêt à proprement dit pour les expériences horticoles de sa fille, Juana sauva in extremis à renfort d'arrosages parcimonieux mais réguliers et de sarclages minutieux l'intégralité de la future récolte. Josefa fut bien étonnée de découvrir quelques semaines plus tard, là où elle s'attendait à trouver un champ de ruine irrémédiablement desséché, un parterre vigoureux miraculeusement rescapé de sa négligence volontaire. Comme elle ne savait si elle devait se réjouir ou se désoler que sa volonté n'ait pas été respectée, mais après tout elle n'avait donné de consignes ni dans un sens, ni dans l'autre, elle se remit à l'ouvrage avec la même énergie qu'auparavant. Seul l'œil attentif de sa mère décela l'imperceptible changement qui s'était opéré en elle, mais elle ne réussit pas à expliquer l'éclat plus dur qui brillait dans ses yeux