Rêve de loup
Publié le 12 Décembre 2006

Lao Tseu et les brebis
Longtemps, j'ai rêvé être un loup. Parfois, à peine la pleine lune à son zénith, ma gueule se dressait si vite que je n'avais pas le temps de me dire "Je ne suis qu'un chien". Et, dans l'instant qui suivait, la pensée de ne pas l'être me livrait hurlant à la nuit sans étoile comme un fauve affamé ; je voulais taire ce cri désespéré et retourner me coucher ; je n'avais pas cessé en implorant l'astre lointain de songer à ce qu'il me manquait encore pour rejoindre la meute, et mes songes avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j'étais enfin ce que je rêvais d'être : mon poitrail s'était élargi, mon regard s'était aiguisé, je m'appelais Ysengrin et mon cri glaçait d'effroi toutes les brebis égarées qui tremblaient en silence dans l'obscurité. Cette croyance survivait un temps, et l'odeur de leur robe laineuse habitait ma langue d'une saveur sanglante ; ma cruauté ne choquait pas ma raison, mais comblait mon orgueil comme une flatterie qui m'empêchait d'admettre que je pesais dix fois moins qu'un mouton. Puis, peu à peu elle devenait monstrueuse, et m'apparaissait comme dans un palimpseste la réalité d'une vie antérieure que j'avais voulu renier. Dans l'obscurité de la chambre mon souffle s'apaisait au moment où la lune se couchait enfin et, dans la pénombre je sentais que le jour ne tarderait plus à poindre posant un point final à mon cauchemar insensé.
Je remercie infiniment Marcel Proust qui m'a bien involontairement aidée dans ce petit moment de divagation littéraire.