Le Village Andalou : chapitre 15

Publié le 14 Décembre 2006


XV
 
 Pour lire le chapitre précédent, cliquez ici
 

                   Josefa releva sans succès la mèche rebelle qui lui tombait sur le front. Elle était moite de sueur et sa blouse de coton léger lui collait à la peau. Que lui avait-il pris d'entreprendre de ranger le grenier au lieu de se tenir bien au frais comme le ferait n'importe quel habitant de cette terre altérée ? Le soleil d'août culminait à son zénith et la chaleur sous le toit de tuiles rouges était à son comble. Elle s'assit sur un vieux coffre qu'elle venait de tirer de derrière un amoncellement d'objets hétéroclites et remonta sa jupe très haut sur ses cuisses mais l'impression de fraîcheur ne dura pas. Elle finit par admettre qu'elle serait mieux en bas. Avant de redescendre, elle jeta un coup d'œil à son siège de fortune et remarqua qu'il était fermé par un cadenas. Ce détail l'intrigua, elle n'avait jamais vu auparavant dans cette maison quoique ce soit de cadenassé. Elle marqua un temps d'hésitation puis se résolut enfin à regagner le rez–de–chaussée. Elle remplit une grande cuvette, se dévêtit et se plongea avec délice dans l'eau glacée en poussant de petits cris. Elle y demeura un bon moment, assise en tailleur, s'aspergeant de temps à autre, comme elle aimait le faire quand elle était petite fille. Le cadenas fermé s'imposa d'un coup avec force chassant ses souvenirs avec autant d'efficacité que si quelqu'un l'avait surprise assise toute nue dans cette bassine trop petite pour elle. Elle garda l'eau pour faire tremper ses vêtements sales et se rhabilla en hâte.

                   Il y avait dans le grand meuble, une corbeille où sa mère rangeait les menus objets qu'elle ne voulait pas égarer, Josefa se souvint y avoir vu des clés. Assise à même le sol, elle entreprit d'en faire l'inventaire complet. Parmi des bouts de ficelle soigneusement roulés, des clous et un vieux peigne qu'elle cherchait depuis des mois, elle finit par trouver quelques clés attachées ensemble par un fil de métal. Elle élimina d'emblée celles qui étaient trop grandes et qui ne devaient ouvrir que de grosses serrures et se retrouva finalement avec un choix de cinq clés susceptibles de convenir.

                   Ce fut la quatrième clé qui ouvrit le coffre. Un peu anesthésiée par la fournaise, Josefa n'avait pas encore envisagé qu'elle commettait peut-être un acte indélicat, ce fut le déclic du mécanisme qui lui fit prendre la mesure de son indiscrétion. Elle parut se raviser mais sa curiosité fut la plus forte, les mains tremblantes elle dégagea le cadenas de ses anneaux et ouvrit le couvercle. A première vue, le contenu du coffre était d'une banalité affligeante. Des premières piles, elle retira des petits vêtements d'enfant jaunis par le temps, à l'évidence ceux de Rosa et Clara, ses deux petites sœurs mortes de dysenterie dont elle ne gardait aucun souvenir. Le reste ne présentait guère plus d'intérêt à ses yeux, il ne s'agissait que d'un attendrissant reliquaire de la jeunesse de sa mère et elle s'étonna qu'elle l'eût si jalousement protégé. Dans le fond, il ne resta bientôt qu'un petit sac de toile qui semblait renfermer quelque chose. Elle dénoua le cordonnet et y plongea la main. Ses doigts rencontrèrent une étoffe étonnamment fine qu'elle déploya devant elle. Il s'agissait d'un lange mais elle n'en avait jamais vu de semblable dans la maison ni sur les autres bébés autour d'elle. En le repliant elle remarqua une discrète broderie blanche dans un coin du linge. Josefa admira le travail minutieux de la brodeuse et la précision des points qui avaient su se fondre dans le tissu pour représenter dans ses moindres détails des armoiries qu'elle avait déjà vues quelque part. Elle remit tout en ordre, referma le coffre et reposa la clé dans la corbeille d'osier du grand meuble.

 

                   Elle trouva Don Isidorio en pleine préparation des vêpres dans l'appentis qui faisait office de sacristie.

                   - Te voilà bien courageuse d'oser affronter une telle chaleur quand tant d'autres font la sieste ! Aurais-tu trouvé un spécimen si rare que tu ne pouvais attendre comme toute bonne chrétienne qu'il fasse moins chaud pour venir me le montrer ?

                   - Non, pas de nouveau spécimen ces dernières semaines, je voulais juste savoir si vous savez à quelle famille appartiennent les armoiries qui représentent deux épées croisées surmontées d'une couronne de laurier.

                   - Il s'agit d'une famille de la province, les Guzman, dont l'aïeul s'est illustré pendant la reconquête contre les Maures c'est ainsi qu'elle a conquis son titre de noblesse. Il a eu deux fils, l'un des deux est mort dans les Flandres et l'autre s'est marié. Il n'a malheureusement pas de descendant direct mâle et sa fille unique est rentrée au couvent où elle est morte on ne sait trop de quoi. Tu comptes te lancer dans la généalogie provinciale à présent ?

                   - Je m'étonnerai toujours qu'un homme aussi érudit et curieux que vous ait choisi d'officier dans notre modeste village, vous n'avez jamais eu d'autres ambitions ?

                   - Si… mais c'était il y a longtemps, je n'aime guère les luttes de pouvoir, ni les mensonges, ni les complots et puis… il fallait bien quelqu'un pour t'apprendre à lire non ?

                   La réponse du prêtre laissa Josefa dans une grande perplexité, par quel mystère ce lange brodé des armoiries des Guzman avait-il pu atterrir dans le vieux coffre en bois de sa mère et pourquoi le gardait-elle aussi précieusement depuis tant d'années ? Le plus simple aurait été de lui demander mais c'était là reconnaître qu'elle avait fouillé dans ses affaires ce qu'elle préférait qu'elle ignore.

 

                   A quelques temps de là, Josefa accompagna à Jaén sa sœur Maria qui désiraient se procurer de nouvelles étoffes en prévision de l'hiver et Pedro Aceituno qui devait réceptionner une livraison de bois. Ce voyage, aussi court fut-il, était toujours un événement pour la jeune fille dont l'esprit curieux trouvait là matière à s'émerveiller. Ce fut aussi l'occasion pour les deux sœurs de rendre visite à leur grand-mère paternelle qu'elles n'avaient que peu l'occasion de voir et dont l'état de santé avait récemment décliné. La vieille femme les accueillit avec force cris et larmes de joie, salua leur belle tournure, se félicita du mariage récent de Maria et déplora l'absence de sa belle-fille. Elles lui expliquèrent qu'elle n'avait pas voulu imposer la chaleur insoutenable de la route à son dernier né ni le confier à une voisine ne serait-ce que pour deux jours mais qu'elle comptait bien se rendre à Jaén dans les prochaines semaines.

                   - Ah ! s'exclama-t-elle en joignant les deux mains, béni soit cet enfant mâle que Dieu lui a enfin envoyé. Vos parents ont été si affligés de la mort de votre premier petit frère. Mais qu'il repose en paix, son père est maintenant avec lui pour le protéger !

                   - Maman a eu un autre garçon ? s'étonna Josefa un peu incrédule, mais elle ne nous en a jamais rien dit !

Maria jeta un regard courroucé à son aïeule mais il était trop tard pour rattraper la bévue que sa cervelle un peu sénile venait de lui faire commettre.

-                                       Tu le savais toi Maria, murmura-t-elle à sa sœur aînée la

voix brisée ? Tu le savais hein ?

                   - C'était il y a longtemps, bredouilla la vieille femme, et puis cet enfant, il n'est même pas né vivant…. Ta mère a failli mourir elle aussi, elle ne pouvait pas en parler… et puis après quand tu as été plus grande, à quoi bon ?

                   Maria, pour faire diversion entreprit de montrer à sa grand-mère les pièces de drap qu'elle venait d'acquérir. Josefa, assise au bout de la table trempa distraitement ses lèvres dans le bol de lait trop chaud qu'on venait de lui servir. Une tempête s'était levée dans sa tête que les deux autres femmes ne remarquèrent pas. Insidieusement le souvenir du lange blanc brodé lui revint sans qu'elle fût en mesure d'expliquer pourquoi. Avec précaution cette fois, elle but une petite gorgée de lait puis demanda à brûle pourpoint :

-                                       Cet enfant, c'était avant ou après Rosa et Clara ?

-                                       Après, bien sûr, répliqua sans réfléchir sa grand-mère

 comme si c'était l'évidence.

Josefa termina son bol d'un trait et quitta la pièce sans un bruit. Il y avait beaucoup de monde dans la rue. Elle prit une direction au hasard et bientôt elle ne sut plus où elle se trouvait, tous les lieux familiers lui étaient devenus parfaitement étrangers. Elle se mit alors à courir comme une folle dans les ruelles, bousculant les passants, renversant des étals, se heurtant aux bêtes. Dans sa course échevelée elle manqua tomber plusieurs fois, un homme la rattrapa de justesse, un autre l'insulta la traitant de folle. Elle s'arrêta enfin sur le parvis de l'énorme cathédrale en pleine rénovation. "Une femme porte neuf mois son enfant, une femme porte neuf mois son enfant". Sa mère tout aussi extraordinaire qu'elle fût, n'échappait pas à cette loi élémentaire de la nature humaine. Clara avait un an et demi quand ses parents avaient quitté Jaén et elle, était née à ce moment là. Soit cet enfant était son frère jumeau, soit…. Elle ne savait plus…. Qui avait porté le lange brodé ? Pas le petit frère mort né… elle ?…. Non, pas elle… un autre enfant peut-être… encore un autre…? Un infirme s'approcha d'elle et agrippa sa blouse en lui demandant l'aumône. Sa bouche édentée offrait le spectacle répugnant de gencives tuméfiées qui retenaient avec peine une langue violacée. Il l'attira vers elle et son haleine nauséabonde lui sauta aux narines, elle eut un haut-le cœur et se mit à hurler comme une possédée. Quand elle eut retrouvé son calme, l'homme s'était perdu dans la foule des ouvriers qui s'affairaient sur le chantier.

v                               

 
                  

                   - Maria, est-ce que je suis née en même temps que cet enfant ?

-                                       Non, je ne sais plus, enfin peut-être…

-                                        Maria, tu avais six ans, tu dois bien te souvenir non ?

Oui, Maria se souvenait. Elle se souvenait de la flaque de sang sous les pieds de sa mère, des cris de sa grand-mère et de sa tante. On lui avait dit de rester jouer dehors avec ses sœurs, de bien s'occuper d'elles. Elle se souvenait de sa mère, quand on l'avait enfin autorisé à pénétrer dans la chambre, si pâle qu'elle avait cru qu'elle était morte et de l'apathie qui l'avait submergée jusqu'au retour de son père et bien après encore. Elle se souvenait surtout du visage extasié de Juana sortant des taillis en serrant dans ses bras un minuscule bébé emmailloté de blanc et de la promesse faite à ses parents de ne jamais dire au village que cette petite fille n'était pas la leur. Elle se souvenait que sa mère les avait alors tous oubliés vivant dans le deuil de l'enfant mort et dans le bonheur de sa résurrection miraculeuse dans les éboulis des montagnes. Maria pleurait à présent et Josefa, le cœur chaviré, contemplait sans comprendre la muette souffrance de sa sœur se répandre sur ses joues. C'est ainsi que les trouva Pedro Aceituno quand il vint les chercher pour rentrer au village.

 

                    Durant le trajet, les deux jeunes filles n'échangèrent pas un mot. La chaleur avait figé l'espace dans une immobilité menaçante saturant l'air d'humidité que la poussière soulevée par les roues rendait irrespirable. Un petit nuage blanc à l'allure anodine se mit brusquement à bourgeonner et obscurcit bientôt tout le ciel. L'orage grondait déjà fort quand ils passèrent les premières maisons, une bourrasque de vent chargée de pluie leur fit presser le pas.

 

                   A peine arrivée, Josefa monta se coucher dans le grenier à foin au-dessus de l'écurie où elle ne tarda pas à sombrer dans un sommeil de plomb que les éléments déchaînés ne parvinrent pas à troubler. Ce furent les coups redoublés qui ébranlaient la porte qui la réveillèrent. Il faisait déjà jour.



Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Coucou ma luciole !Un extrait digne d'une auteur du mystère... je sens que la vérité est sur le point de se déclarer... comment la petite Josefa va t-elle réagir, telle est la question... Vraiment passionnant en tout cas. Bises. Bon we ! Maja
Répondre
C
L'étoffe brodée; est elle celle que josefa portait ?Mais alors ...Que de questions dans la tête de la jeune enfant.Et ces coups qui ébranlent la porte ... mais que va-t-il arriver ?Khassiopée, je deviens un lecteur qui veut connaître la suite.
Répondre