Horoscope

Publié le 28 Février 2007





Les bateaux du port de Capbreton



Belle feuilleta avidement le "Télé Z" qu'elle venait d'acheter jusqu'à la page "horoscope".  Une pluie torrentielle battait férocement le pare-brise de la petite Clio dans laquelle elle n'avait eu que le temps de se réfugier avant que l'orage n'éclate. Elle lu : "Jolie semaine douce et paisible, durant laquelle vous vous sentirez plus tortue que lièvre et prendrez le temps de regarder le paysage. Vos échanges seront paisibles, vous aurez la possibilité d'utiliser votre imagination, d'exprimer ce que vous ressentez. Côté c?ur, une remise en question est inévitable si vous êtes né après le 15 octobre". La dernière phrase ne déclencha en elle aucun état d'âme particulier, Belle était née le 5 octobre.

Cette première lecture lui avait laissé une agréable impression de sérénité. Malgré un temps de chien, les jours à venir semblaient s'annoncer sous les meilleurs auspices. Elle eut envie d'appeler Yvan mais il ne serait pas encore rentré et, il détestait qu'elle le dérange sur son portable pour des broutilles. Elle s'aperçut alors qu'elle n'avait pas pensé à consulter son horoscope. En principe, elle le faisait systématiquement, juste après le sien. Elle n'en parlait jamais à Yvan, il se serait moqué d'elle. N'y tenant plus, elle se gara sur le bas côté. Une voiture la dépassa en klaxonnant. Elle haussa les épaules et ramassa le "Télé Z" qui avait glissé sur le tapis de sol. "Lion : La Nouvelle Lune se produit samedi en face de votre signe, cela indique un nouveau départ ou un redémarrage dans votre vie sentimentale. Remises en question et transformations sont à l'ordre du jour, vous avez l'impression vague que rien ne va rester "en l'état". C'est vrai et c'est ce que vous attendiez". Elle avala péniblement sa salive. Il lui sembla que la foudre venait de lui tomber sur la tête. Elle parcourut de nouveau son horoscope avec plus d'attention, essayant de capter entre les lignes quelques présages sibyllins qu'elle n'avait su interpréter. Cette seconde lecture lui apporta la révélation tant attendue : il était évident qu'il y avait une coquille à la dernière ligne, et qu'il fallait lire "Si vous êtes né avant le 15 octobre". Toute une somme de petits détails, qu'elle n'avait sans doute pas voulu voir, l'assaillait comme une nuée de moucherons énervés. Elle comprenait mieux l'attitude d'Yvan, ses silences moroses devant la télévision le soir, son téléphone portable toujours soigneusement éteint quand il était avec elle et son agacement quand elle l'appelait dans la journée, juste "comme ça". Son infortune lui sautait aux yeux avec l'évidence d'une catastrophe annoncée.

Elle remit le contact. La pluie s'était calmée. Par intermittence, les essuie-glaces couinaient douloureusement sans qu'elle ne songe à les arrêter.

Ils habitaient une petite maison à l'écart du bourg. Belle ne travaillait plus depuis que leur dernier fils avait terminé ses études et s'était installé dans le Nord de la France. Elle ne s'ennuyait pas dans ce coin reculé, tout au moins c'est ce qu'elle assurait à qui voulait l'entendre, c'est-à-dire à presque personne. Elle trouvait toujours quelque ouvrage pour s'occuper en attendant que Yvan soit à la retraite. De temps en temps seulement, elle se lamentait que l'unique commerce local, qui arborait l'enseigne pompeuse de maison de la presse, doux euphémisme pour désigner ce lieu désuet où l'on pouvait aussi bien acheter du pain, une boite de sardine qu'une pellicule photo périmée, soit aussi mal achalandé. Pas question de réclamer "Télérama" ici : il fallait s'abonner. Yvan avait affirmé un jour que c'était bien cher payé pour avoir le droit de connaître les conneries qui passaient à la télé. De toute façon, il n'y avait pas d'horoscope dans Télérama. Elle avait donc opté pour "Télé 7 jours". Mais, aujourd'hui, la petite Brisson en avait pris le dernier exemplaire. Belle avait dû se contenter de "Télé Z" et de ses funestes prédictions.

Les lacets de la route ne parvenaient pas à retenir son attention. Dans les jours à venir, Yvan allait lui annoncer qu'il y avait une autre femme et qu'il allait refaire sa vie avec elle. Ses mains se crispèrent sur le volant. Belle savait bien qu'elle était responsable de tout ce gâchis. Elle était devenue moins coquette ces derniers mois. Elle avait peu à peu perdu de vue l'intérêt de courir les boutiques, d'aller chez le coiffeur ou l'esthéticienne. Elle avait accepté la fatalité du temps qui passe comme on s'installe dans la routine, par paresse. Un éclair brutal déchira l'horizon. Une averse de grêle lui succéda aussitôt précipitant Belle et sa Clio dans un univers chaotique où plus rien ne pouvait être contrôlé.

 

Le gendarme lui avait assuré qu'elle était morte sur le coup mais Yvan restait inconsolable. Dans le fourre-tout de Belle, il avait retrouvé avec tendresse tout un univers féminin fait de bric et de broc : un rouge à lèvre, des kleenex, le trousseau de clés, une photo des enfants. Ce qu'il ne comprenait pas, c'est pourquoi Belle avait acheté le "Télé Z" de la semaine qui venait de s'achever.

 
 


Rédigé par khassiopee

Publié dans #Les Contes de la Luciole (écrits divers)

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B
Dis donc! Moi qui voulais me détendre en fin de journée....!<br /> Mais c'est excellent, bien sûr, as usual....<br />
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Y
très triste et quelque part réaliste aussi... décidément ton écriture est belle et ta perception des choses bien affutée. Bisous
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C
Terrible ... et tellement vrai cette façon que nous avons, nous les femmes de chercher une confirmation dans l'irrationnel, dece qui nous parait tellement évident dans notre propre vie, quitte à l'inventer quand il n'existe pas ...
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C
C'est trop triste Khassiopée.<br /> C'est trop bien écrit.<br /> C'est navrant.<br /> Je t'embrasse belle luciole<br /> As-tu passé d'agréables vacances ?
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