Nouvel an.over-blog.com

Publié le 8 Août 2007



NDLR :  j'ai écrit cette nouvelle il y a presque deux ans. Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux réels ne serait que pure coïncidence.
Depuis, Syven a été publiée, Béatrice attend la sortie de son 2ème roman au Seuil le 4 octobre prochain, enfant n°2 fréquente une jeune fille nommée Rachel qui entre en licence de sciences, enfant n°3 travaille dans une auberge qui ressemble beaucoup à celle dont il est question à la fin et désire un Cavalier King Charles pour ses vingt ans. Pour ma part je n'ai été publiée qu'au Cned mais c'est mieux que rien.


 

Elle se réveilla dans la pénombre de sa chambre tendue de tissu vieux rose. Dans l'âtre, les braises rougeoyaient encore répandant dans la pièce une chaleur douce qui incitait à la paresse. Elle se sentait parfaitement reposée, tranquillement sereine. Un petit chien vint glisser son museau humide sous son cou, quémandant sa caresse matinale. Ses doigts coururent sur les flancs de l'animal et elle s'étonna que les poils fussent si courts. Elle n'accorda pas à ce détail plus d'importance qu'il n'en méritait et se décida enfin à se lever. C'est à ce moment que le téléphone sonna.

 

         - Bonne année ma chérie, j'espère que tu as passé un bon réveillon.

 

Elle réprima un geste d'agacement avant de répondre :

 

         - Tu sais très bien que je ne réveillonne jamais, j'ai horreur de ça….

 

         - Oui, oui bien sûr - répliqua rapidement la voix masculine, qui changea de sujet comme pour rattraper sa bévue – Au fait, j'ai lu la critique de ton dernier roman dans le magazine littéraire, vraiment élogieux, je suis tellement content pour toi !

 

Elle secoua la tête d'un air accablé et se dit que l'âge aidant, enfin c'était une façon de parler, ce pauvre Jules confondait maintenant le 1er de l'An avec le 1er avril ! Wang, un petit chien d'origine chinoise lui fila entre les jambes, suivie de près par un persan bleu de penne et un autre quadrupède qu'elle eut du mal à identifier dans l'obscurité.

 

         - Allô ? …. Ma chérie ? tu es toujours là ?

 

         - Oui, oui, répondit-elle machinalement en s'attardant sur le regard orangé que le persan levait sur elle.

 

         - Je voulais te dire aussi…. Je ne pourrai pas te rejoindre ce soir comme prévu, mes petits-enfants sont arrivés ce matin à l'improviste.

 

Wang et le chat bleu avaient entrepris de se faire mutuellement leur toilette. Ce dernier affichait une mine d'empereur dégoûté en sentant les longs poils de la chienne s'accrocher sous sa langue râpeuse.

 

         - Mais je croyais qu'ils étaient partis au Maroc pour les Fêtes avec tes enfants !

 

         - Pas du tout ! Ils partent une semaine au ski avec leurs copains…

 

         - Tous seuls ?

 

         - Non, avec leurs copains… Tu es bizarre ma chérie ce matin, tu es sûre que ça va ?

 

Elle pensa que les parents des dits copains devaient accompagner Hector et Barnabé, sept et quatre ans, dans les Pyrénées et ne chercha pas plus loin d'autre explication. Un chien aboya dans la cuisine. A ses pieds Wang et Linux 1er continuaient leur écoeurant manège.

 

         - C'est curieux, ces deux là ne peuvent pas se sentir d'habitude….

 

         - De quoi parles-tu ?

 

         - De Wang et de Linux 1er, ils se font des câlins ce matin !

 

         - Qui est Linux 1er ? Tu as bu quelque chose hier soir, demanda Jules suspicieux et un brin goguenard.

 

         - Deux verres de vin blanc doux gersois, rien d'autre, s'entendit-elle répondre, je pourrai te retourner la remarque, tu sais bien que Linux 1er est le persan de Lucas et de Peau d'Âne

 

         - Tu veux parler de Smoke, je suppose.

 

         - Smoke ? Mais Jules, Smoke c'est le persan de Syven.

 

         - Certes, mais elle t'en a offert un lors de ce congrès sur l'avenir du roman fantastico-historique en Europe.

 

Il éclata de rire ce qui eut le don de l'agacer un peu plus. Ce n'était vraiment pas gentil de sa part de la taquiner sur ses déboires d'écrivain incomprise et surtout totalement inconnue

 

         - Bon, allez, je te laisse avec ton petit zoo, j'arriverai demain dans la matinée.

 

         - Tu viens manger?

 
Un silence consterné fit écho à sa question.
 

         - Ma chérie, reprit Jules avec la voix que l'on prend pour s'adresser aux grands malades mentaux, je te rappelle que nous partons demain à Montréal.

 

Elle ne savait plus comment contrôler les flots d'adrénaline que ses glandes surrénales venaient de déverser dans ses veines. Elle envisagea un moment de le traîner en justice pour harcèlement psychologique un jour de Nouvel An mais, elle trouva plus raffiné l'idée de l'étrangler avec cette délicieuse petite chose en dentelle qu'il lui avait offert à Noël

 

         - Bon, Mon Ange… mettons que nous partions à Montréal demain… tu lui dis quoi à Simone ?

 

         - Je ne comprends pas ce que tu veux dire. Va prendre deux aspirines, tu verras tu te sentiras beaucoup mieux. A demain, je t'aime.

 

Une tonalité désagréable lui déchira les tympans et elle compris qu'il avait raccroché.

 
 
 

         Linux 1er se frotta contre ses jambes pendant qu'elle ouvrait les volets de la cuisine. Wang gémit à la porte pour sortir, le Cavalier King Charles en fit autant en secouant ses longues oreilles soyeuses. Elle eut beau chercher dans les recoins les plus reculés de sa mémoire : elle n'avait jamais vu ce chien de sa vie !

 
 
 

Elle les regarda s'ébattre un moment dans le petit jardin jonché de feuilles mortes qu'on avait oublié de ramasser avant les grands froids. Elle nota que Wang était moins souple qu'à l'accoutumée, il faudrait qu'elle en parle au vétérinaire à l'occasion. Comment ce Cavalier King Charles avait-il pu rentrer dans la maison, dormir avec elle, sans qu'elle ne se rende compte de rien ? Elle mettrait une petite annonce à la boulangerie dès le lendemain, il ne fallait pas laisser ses maîtres dans le désarroi.

 

Elle jeta à peine un regard à son reflet dans la grande glace de la salle de bain, le temps nécessaire de se rendre compte qu'il lui fallait intervenir d'urgence sur la couleur de ses cheveux dont les chaudes tonalités auburn lui semblèrent ce matin là bien tristounettes. Elle pesta contre ses boucles rebelles qui avaient la fâcheuse tendance depuis quelques temps à blanchir plus vite qu'il n'était permis.

 
 
 

 Jusqu'à onze heures trente, plus rien ne vint perturber le cours de cette matinée de Nouvel An somme toute assez semblable aux précédentes. Elle déjeuna, fit son lit, oublia même de consulter sa boite e-mail, traîna en robe de chambre avec un délice à peine dissimulé de femme persuadée que nul opportun ne viendrait la surprendre en plein laisse-aller vestimentaire.

 

La porte de la cuisine s'ouvrit sur un homme d'une trentaine d'années. Ses cheveux blonds et bouclés encadraient un beau visage de viking où brillait un regard intensément bleu comme l'azur de l'été. Elle vacilla un peu dans sa robe de chambre rose délavé quand il lui tendit le petit garçon à la peau pain d'épice qu'il avait dans les bras.

 

- Maman ! s'exclama le viking blond, tu n'es pas encore prête ! On t'attend tous. Tu n'es pas malade au moins – rajouta-t-il – en remarquant la subite pâleur qui avait envahi le visage de sa mère.

 

Le Cavalier King Charles venait de se répandre de bonheur sur le carrelage et il grattait frénétiquement le pantalon du jeune-homme.

 

         - Ma petite canaille d'amour - murmura-t-il à l'animal qui se pâmait d'extase sous les flatteries - tu es content hein ! de revoir ton papa !

 

         - Ce chien est à toi ? parvint-elle à articuler difficilement ?

 

         - Ben oui Mamy, c'est toi qui lui a offert pour ses trente ans, précisa le petit garçon à la peau pain d'épice.

 

         - A qui est cette enfant ? bredouilla-t-elle d'une voix altérée en s'asseyant sur un coin de banc.

 

         - Maman, t'es grave ce matin ! C'est la consécration qui te tourneboule la cervelle ou un petit excès de breuvage gascon ?

 

         - T'inquiète pas Mamy, si tu perds la boule, je suis sûre que Mamy Béatrice te soignera très bien.

 

L'enfant grimpa sur ses genoux et blottit sa tête contre celle qui, en toute logique, devait être sa grand-mère. La mousse mordorée de ses cheveux lui chatouillait la joue et instinctivement elle posa un baiser sur le satin du front enfantin.

 

         - Tristan, on va laisser Mamy se préparer reprit le viking blond nous, on va aller chercher Tonton Geoffroy et Tatie Morgane.

 

         - Tu crois que tout le monde va passer dans ta Golf ? se hasarda-t-elle à suggérer.

 

         - Maman – il avait pris lui aussi la voix qu'on prend pour s'adresser aux grands malades mentaux – Il y a dix ans que je ne l'ai plus cette Golf !

 

Le téléphone sonna de nouveau. Le Viking blond en profita pour disparaître avec l'enfant à la peau pain d'épice et douce comme du satin. Elle décrocha machinalement.

 

         - Allô ? ….

 

         - Bonjour… c'est Béatrice.

 

         - C'est rudement gentil de m'appeler, Bonne Année !

 

         - Ah ! oui …. c'est vrai, Bonne Année….

 

La belle voix ronde de mezzo de la jeune-femme lui sembla imperceptiblement plus aigue que la dernière fois.

 

         - Tu vas bien, souffla Béatrice en proie à une évidente émotion ?

 

         - Oui, oui, s'empressa t-elle de répondre, enfin je crois…

 

         - Tu t'es regardée dans une glace ce matin ?

 

         - Non, pas vraiment… mais je crois qu'il faut que je refasse ma couleur.

 

A l'autre bout du fil il lui sembla entendre un sanglot, mais elle n'en était pas très sûre.

 

         - Béatrice ?...

 

         - Mon Dieu, ce qui dans sa bouche lui parut incongru, il m'arrive un truc terrible !

 

Cette fois-ci, elle en fut certaine, Béatrice pleurait.

 

         - Jure-moi qu'on ne s'est jamais rencontrées avant, sa voix n'était plus qu'un murmure suppliant.

 

         - Je ne vois pas comment… on s'est peut-être croisées quand nous étions étudiantes, j'avais bien des copains à la fac de médecine… mais non, je te jure, je ne pense pas.

 

         - Alors explique-moi pourquoi ton fils est marié avec ma fille et qu'ils ont fait un gamin ensemble !

 

         - C'est normal non, se hasarda t-elle à avancer sans conviction, s'ils sont mariés ? Mais elle sentait confusément que quelque chose ne tournait pas rond depuis le matin.

 

         - Et tu trouves normal que nos gamins qui étaient encore à peine en âge de se reproduire hier aient trouvé le temps en une nuit de se rencontrer, de se marier et de nous faire un petit-fils de quatre ans … comment il s'appelle déjà ?

 

         - Tristan

 

         - Oui, c'est ça…, tu le savais, tu vois, tu le savais et tu ne m'as rien dit ! hurla t-elle à bout de nerfs.

 

         - Je viens juste de l'apprendre, ils sortent de chez moi à l'instant.

 

         - Va te regarder dans une glace, lui ordonna Béatrice dont la voix avait repris son beau timbre grave.

 

La vieille glace de sa chambre dont le tain s'écaillait par endroit, lui renvoya l'image d'une femme mince, plutôt élégante malgré la vieille robe de chambre rose délavé. Jusque là tout lui parut normal. Elle entendit la voix de Béatrice s'impatienter dans le téléphone. Elle chaussa ses lunettes, vraiment sa vision de près ne s'arrangeait pas, et étouffa un cri de stupeur. Dans la glace, une femme qui avait dû être assez jolie, avec des cheveux blancs et frisés la fixait de ses yeux sombres et épouvantés. Les traits étaient encore lisses mais, cette femme, là dans cette maudite glace, c'était elle avec dix ans de plus ! Le téléphone glissa de ses mains et s'écrasa sur le marbre du foyer encore tiède.

 
 
 

         Dans la grande salle de l'auberge du petit village médiéval qui domine une des trois sous-préfectures du département, elle repéra le visage des siens, étrangement polis par des années qu'elle n'avait pas vu passer, d'autres qu'elle ne connaissait pas lui souriaient avec chaleur.

 

         - Je suis tellement contente d'être avec toi aujourd'hui, lui dit une femme joliment ronde au joli regard noisette, j'ai cru que je n'arriverai jamais à décider Re. Jules n'est pas avec toi ?

 

         - Non, Chan… il arrive demain…

 

Il lui sembla reconnaître Francis dont les immenses yeux bleus mangeaient le visage de Prince Charmant idéal et ... cet homme avec lui qui ressemblait à Frodon dans le Seigneur des Anneaux… peut-être, oui peut-être était-ce le Grim, le vagabond d'un étrange monde et cette jolie jeune-femme qui ressemblait à une fée, peut-être la douce Syven au chat bleuté. Ils semblaient tous là ses impalpables amis virtuels, enfin retombés dans un corps humain.

 

         Une femme fit à son tour son entrée parmi l'assemblée. Elle, elle la reconnut immédiatement même si elle ne l'avait encore jamais vue. Instinctivement elles s'approchèrent l'une de l'autre et s'étreignirent tendrement.

 

        - Je crois que je deviens folle, lui glissa Béatrice, je devais bien finir comme ça un jour pouffa t-elle.

 

Un homme s'approcha d'elles, un certain Vincent, le journaliste d'un des deux journaux régionaux qui avait eu en son temps son heure de gloire et dont le succès auprès des femmes ne se démentait pas. "Il a un peu trop maigri" remarqua t-elle un peu déçue.

 

         - Mesdames, dit-il un brin intimidé par leurs regards quelque peu frondeur, c'est un honneur inespéré de voir réunies ici deux grandes dames de la littérature française.

 

         - N'exagérons rien toussota Béatrice un peu gênée…

 

         - Enfin, Madame, vous venez d'obtenir le prix Goncourt et quant à vous, on murmure avec insistance que vous pourriez bien remporter le prix Fémina 2016.

 

         - Ce n'est pas encore fait, répliqua t-elle encore plus gênée que sa compagne par les louanges, du journaliste.

 

         - Tout le monde sait que vous vous êtes rencontrées par blog interposés, comment avez-vous réagi quand votre hébergeur a disparu et qu'ils ont été détruits ?

 

Elles bondirent de concert sur leurs pieds comme frappées par la foudre.

 

         - Nos blogs n'existent plus ? gémirent-elles le souffle coupé.

 

Il les regarda d'un air navré avant d'enchaîner à nouveau :

 

         - Car on peut effectivement considérer que vous avez perdu dix ans de travail et d'échanges avec les autres.

 

         - Et peut-être bien dix ans de notre vie sans nous en apercevoir, chuchota t-elle à l'oreille de Béatrice…

 

Le journaliste leur posa encore quelques questions, prit quelques photos puis s'en fut vers d'autres fortunes. Elles burent une longue gorgée de champagne sans respirer et reposèrent leur verre sans rien dire. Elle entendit faiblement la sonnerie de son portable. La petite mélodie qui lui permettait d'identifier Jules du premier coup d'oreille s'impatientait quelque part dans une de ses poches, ou peut-être dans son sac rouge, posé juste un peu plus loin. Un brouillard obscurcit ses yeux… le champagne songea t-elle. Le portable restait introuvable.

 
 
 

         Sur le petit guéridon qui lui servait de table de nuit et dont les pivoines peintes en rose rappelaient les tons de la tenture murale, le portable poursuivait sa litanie plaintive. Elle chercha à tâtons dans la pénombre et finit par le trouver. Elle décrocha :

 
         - Bonne Année ma chérie, j'espère que tu as passé un bon réveillon.




Rédigé par khassiopée

Publié dans #Les Contes de la Luciole (écrits divers)

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Je l'ai déjà lue il y a 2 ans celle-là. Et je la trouve toujours aussi excellente.<br /> Tu devrais la ressortir dans 8 ans, comme ça tu pourras comparer ta "vision" avec la réalité.
Répondre
C
je vois d'ici le tableau : une mémé en talon aiguille enfonçant d'un talon rageur un stiletto rutilant dans ma gorge déployée (ben oui, à force de rire à...)
Répondre
C
@ Béatrice : mémé ?
Répondre
K
Tu vas te faire perforer la gorge avec un talon aiguille toi !!!!
M
extra!
Répondre
K
Tu es revenue de Belle Ile ? c'était bien ?
B
Oh et puis.... Sache que le jour (lointain) où je serai grand mère, aucun morveux ne m'appellera Mamie! Non, mais.... <br /> Quand je vos Pimprenelle sautant devant Zelda pour libérer la princesse, je me dis que j'ai de la marge...
Répondre
K
Moi aussi j'avais dit ça arrrgh ! finalement c'est dans la tête. Il y a quelques temps un monsieur (qui avait regardé un peu vite)  a cru que j'étais la mère d'Ylhan : bonheur !
B
Oh! Et j'ai un beau timbre grave? A l'époque tu ne le savais pas, non? ;-)
Répondre
K
Siiiiiiiiiii ! on avait déjà parlé au téléphone.
B
En tout cas ce texte a très bien vieilli !
Répondre
K
C'est gentil, je l'ai relu avec beaucoup d'émotion, va-t-en savoir pourquoi !
C
Tant que je peux faire un tour sur ton blog, tout va bien, c'est ça ? Ou c'est juste une astuce de dealer pour rendre les gens plus accro qu'ils ne sont ?<br /> Me demande si j'ai pas pris quelques rides depuis hier, moi...<br /> <br /> (NB : le truc que je disais naguère à propos de publier tes nouvelles reste d'actualité)
Répondre
K
C'est toi qui vois.... je suis une vraie psychopathe gniark ! gniark !