La foire à la brocante
Publié le 15 Septembre 2006

L'homme m'a désigné du doigt. La patronne de la quincaillerie, une vieille-fille un peu binoclarde, m'a glissé dans une boîte qu'elle a emballée maladroitement dans une feuille de papier cadeau aux motifs un peu passés. Je me sentais un peu à l'étroit là-dedans et j'avais très chaud. J'ai entendu le bruit du tiroir caisse et l'homme est sorti en me portant sous son bras. Il y a eu un ferraillement et la curieuse impression de me mettre en mouvement. Je tressautais dans tous les sens et ma tête cognait sans arrêt le haut de la boîte à chaque bosse et à chaque trou. Tout d'un coup, ça n'a plus bougé. L'homme m'a repris sous son bras et a ouvert une porte. Il a fait "chut" à des enfants dont les éclats de voix me parvenaient à peine étouffés à travers les cloisons de ma prison de carton et de papier. Après il ne s'est plus rien passé. J'ai attendu longtemps dans le noir et dans le silence.
Le lendemain, ce sont des "Bonne Fête Maman" qui m'ont réveillé en sursaut. Le papier s'est déchiré et deux mains blanches m'ont retiré de la boîte. Jamais on ne m'avait regardé comme ça. Elle a caressé tendrement l'arrondi de mon corps en tôle bleu-vert, s'est attardée sur la poignée en bois de ma manivelle, a fait coulisser délicatement le petit tiroir et, c'est un comble, je me suis sentir rosir un peu.
Au début, je n'ai pas beaucoup servi. On était en mai 1946 et on ne trouvait pas du café tous les jours. Elle faisait très attention à moi. Elle m'essuyait avec soin, nettoyait régulièrement mon mécanisme et le petit tiroir. Un matin, elle m'a fait tomber, il y avait du café partout. Je gisais bêtement sur le carrelage de la cuisine parmi des éclats bleu-vert.
Ensuite, je suis encore tombé, les enfants ont grandi et ils ont fini par lui acheter un moulin électrique. Elle m'a abandonné dans un coin. J'ai fini dans la remise. Un jour enfin, je ne sais pas pourquoi, il n'y a plus eu personne dans la maison.
Bien plus tard, mais j'avais perdu le compte du temps, des gens sont venus. Ils ont vidé la maison. J'ai été jeté sans un regard dans une vieille camionnette. J'ai cru reconnaître la cafetière, mais je ne suis pas bien sûr, il y avait trop de d'objets. On a roulé longtemps sans savoir où on allait. Quand le camion a ralenti, j'ai eu le temps de déchiffrer les lettres sur un grand panneau : "Décharge municipale". Je ne savais pas ce qu'était une "décharge municipale", j'allais l'apprendre.
On a commencé à nous trier, par matière, par taille. J'ai vu la cafetière voler devant moi puis disparaître derrière une bassine émaillée avec une longue plainte de métal creux.
- Attendez, le moulin, ne le jetez pas je crois qu'il marche encore".
Je ne sais pas ce qu'est devenue la cafetière, je n'ose y penser. J'ai été racheté par un couple de hippies qui désiraient conserver les valeurs d'antan. J'ai recommencé à moudre du café mais ça n'a pas duré longtemps. Ils ont vendu leurs moutons et sont repartis à la ville. Moi, je suis resté et je peux vous dire que ça a duré plus qu'un moulin à café peut endurer.
Bien, bien plus tard d'autres gens encore sont venus. Ils nous ont triés eux aussi, à croire que c'est une manie chez les humains ; peut-être que ça les rassure. Cette fois-ci, ils nous maniaient avec plus de soin ; je me méfiais quand même ; j'avais tort.
Je me suis retrouvé un beau matin de mois d'août sur la place du marché d'un petit village du Lot. J'avais encore eu le temps de lire "Foire au troc de Cazals" et ça m'a bien plu.
Je les avais vus arriver de loin et j'avais eu tout le loisir de les observer. Lui, il avait une tête d'humain normale et elle, elle tenait en laisse un petit chien plein de poils très bizarre et elle n'était pas ordinaire. Elle avait quelque chose de léger, comme une grâce ailée. Elle furetait parmi les étals des brocanteurs, jetait un œil, mine de rien, sans rien toucher sauf…. les moulins à café. Je ne sais pas comment elle est tombée sur moi, j'étais posé sur un petit meuble bas sans style, à côté d'un congénère en tôle rouge. J'étais le moins beau mais mon mécanisme était encore intact…
Elle dit que je suis l'objet de la cuisine auquel elle tient le plus, je ne demande qu'à la croire. Ah ! oui, au fait je ne mouds plus le café, désormais je suis un moulin à poivre. Ainsi va la vie….