Le Village Andalou : chapitre 4 (1ère partie)
Publié le 16 Octobre 2006
Juanito, attaqua la descente d’un pas mal assuré et pesta contre ses sabots qui rendaient précaire son équilibre sur les pavés glissants de la rue. Comme il n’y avait pas classe cet après-midi là, il avait en plus été obligé de ramener ses livres et ses cahiers, ce qui le privait du coup, de l’usage rassurant d’une de ses deux mains.
- Il va falloir que je me fabrique un petit sac pour mettre tout ce barda, rumina-t-il d’un air sombre.
Ses frères et sœurs l’avaient devancé depuis longtemps. Il les avait laissé faire pour ne pas subir leurs sempiternelles moqueries. Quand pour la plupart des ses camarades, le retour de l’école était une délivrance, il était pour lui un véritable calvaire.
Juanito, avec son petit air sérieux de premier de la classe souffrait d’un terrible handicap. Ce n’était même pas une tare génétique car, il était le seul à en être atteint de toute la fratrie. Mais, alors que tous les enfants de son âge grimpaient aux arbres, sautaient de hauteurs qui lui semblaient vertigineuses, il demeurait cloué au sol, au bord de l’évanouissement à l’idée même de monter sur un tabouret pour attraper à sa mère un pot sur une étagère.
En plus il avait plu. Juanito regarda, le ventre noué, la descente sans fin qu’amorçait la Calle Cristo. La tête lui tourna un peu et il dut s’asseoir un moment.
- «Et bien Juanito, tu es déjà fatigué ?
- Non, non, Pepa, j’avais juste un caillou dans mon sabot, répondit-il d’un ton à peine convaincant.
- Alors on fait la course ?
Pepa lui ébouriffa le sommet du crâne et le distança rapidement, aussi alerte sur ses vieilles jambes qu'un chevreau de trois mois malgré sa légère claudication. Juanito la détesta, mais piqué au plus profond de sa fierté, il se releva et tenta de la suivre aussi vite qu’il pouvait.
En nage, il posa ses affaires de classe sur une des chaises basses alignées le long du mur de la pièce principale. On les utilisait pour prendre le frais dans la rue à la belle saison et pour se tenir au chaud devant la cheminée en hiver. Tout le monde était déjà arrivé et son père avait même eu le temps de se changer. Les effluves du repas lui chatouillèrent agréablement les narines et il en oublia aussitôt sa mésaventure.
- « Tu as fait des patates ? demanda –t-il à sa mère.
- Non, je n’ai pas eu le temps, ton petit frère n’a fait que pleurer tout ce matin.
Juanito jeta un mauvais regard au dernier né de la famille qui s’agitait sagement dans son berceau d’osier. En retour, Blas lui adressa un magnifique sourire qui creusa une fossette dans ses petites joues roses de bébé blond aux yeux bleus. Juanito observa d’un air méfiant sa mère qui s’affairait encore dans ses fourneaux, guettant le moindre indice de grossesse en cours sous le large tablier de toile noire. Sérvula avait le ventre bien plat Tout avait l’air normal de ce côté là et il se sentit soulagé. Sa mère était enceinte presque tous les ans. Toutes les grossesses n’étaient pas arrivées à terme, des enfants étaient morts en bas âge mais ils étaient déjà cinq.
Pour avoir observé le bouc et les chèvres quand il allait garder le troupeau et vu naître quantité de chevreaux et d’agneaux, il avait, malgré ses neuf ans, une idée à peu près exacte de ce que devaient faire ses parents pour lui donner autant de frères et sœurs. Cette idée lui paraissait totalement dégoûtante mais suffisamment intéressante pour approfondir un peu plus le sujet avec une des poupées de Carmen.
Un jour qu’il était malade, il s’était retrouvé seul un moment. En farfouillant un peu partout dans la maison pour tromper son ennui, il avait avisé la poupée de sa sœur posée sur le lit. Il avait alors entrepris de la déshabiller. L’anatomie du jouet lui sembla curieuse et il ne voyait pas très bien « par où » il fallait s’introduire, l’entre jambe de la poupée ne présentant aucun orifice adéquat. Déçu, il avait remis la poupée à sa place, se demandant avec angoisse si la même orifice ne servait « pour tout » chez les femmes. Il se dit qu’il lui faudrait compter sur la bonne volonté d’une de ses cousines ou de ses petites camarades pour avoir un peu plus d’éclaircissement sur les mystères du corps féminin.
L’absence de pommes de terre lui sembla une nouvelle trahison de sa mère. Il décida sur le champ de filer chez sa tante pour voir ce qu’elle avait préparé.
- Juanito, où vas-tu ? nous allons passer à table.
- Chez la tante Purra, je suis sûr qu’elle a fait des patates ».
La tante Purra habitait dans le bas du village et il n’avait aucune descente redoutable à craindre. Le nez au vent il se retrouva dans la rue où se mêlaient les senteurs mélangées des repas du village entier. L’odeur forte et fruitée de l’huile d’olive imprégnait l’air et lui rappela qu’il avait très faim.
Juanito dut subir les démonstrations de tendresse de l’opulente tante Purra avant de pouvoir regarder ce qu’il y avait dans le grand plat qui trônait au milieu de la table.
- Je me suis bien doutée que tu viendrais aujourd’hui, j’ai vu ta mère et elle était débordée. J’ai fait des pommes de terre sautées.
Juanito lui jeta un regard reconnaissant et s’attabla aussitôt. Il aimait bien la tante Purra, la sœur de sa mère. Elle n’avait que deux enfants et ici, il se sentait plus détendu, débarrassé de ses responsabilités d’aîné. Même s’il adorait ses cadets, il se surprenait souvent à regretter le temps où il n’y avait que lui et Carmen. Sa mère le couvait de toutes les attentions et s’empressait de satisfaire ses moindres désirs. Non pas qu’il soit gâté, Sérvula n’était pas femme à se laisser mener par le bout du nez par ses enfants, mais il était son premier enfant et garçon de surcroît. Tourmenté de nature, Juanito manifestait une délicatesse exacerbée pour tout ce qui touchait la nourriture ; il était vite dégoûté par la mastication prolongée de certains mets comme la viande et ne supportait pas les éléments « bizarres » comme les pépins de tomate ou les graines des haricots verts. Sérvula pendant longtemps lui mâcha longuement ses aliments avant de les lui faire absorber. Cette pratique maternelle cessa le jour où son père excédé par l’écœurant spectacle la somma d’arrêter et de laisser Juanito se débrouiller seul avec le contenu de son assiette.
- Alors Juanito, tu travailles toujours aussi bien à l’école ? Lui demanda sa tante
- Oui, Don Manuel, m’a encore félicité ce matin.
- Tu dois savoir bien lire maintenant, non ?
- Oui, j’aide même le maître à apprendre aux plus petits ».
L’oncle Antonio, aussi renfrogné que sa femme était avenante, grommela quelques réflexions lapidaires sur l’inutilité d’être cultivé pour être un bon paysan.
- Tu peux bien médire, toi – s’écria la tante Purra – tu sais
à peine écrire ton nom et tu es bien content que la mari de ma sœur s’occupe de tes papiers !
Pour toute réponse, l’oncle Antonio renifla bruyamment et quitta la table en haussant les épaules.
A son retour, Juanito trouva sa mère assise dans son vieux fauteuil en osier. C’était là, que mois après mois elle nourrissait tous ses derniers nés. C’était un lieu sacré et personne à part elle n’avait le droit de s’y asseoir. De temps en temps un des enfants, lui grimpait sur les genoux et se blottissait contre elle. Juanito se savait déjà trop grand pour bénéficier de cette faveur. De toute façon la place était déjà prise par son petit-frère qui tétait vigoureusement. Juanito eut un petit pincement au cœur, Sérvula ne le laissait plus téter « un peu, juste pour voir », elle lui avait un jour affirmé que ce n’était vraiment plus de son âge.
Juanito tira une des chaises basses et s‘installa auprès de sa mère. Il feuilletait un de ses livres de classe illustré d’images naïves. L’une d’entre elle attira son attention. La légende précisait qu’il s’agissait de "la cérémonie d’intronisation du roi Alphonse XIII ".
- Maman, comment lis-tu ce mot là, sous l’image ?
Sérvula resta un instant décontenancée avant de répondre :
- Tu sais, il y a longtemps que je ne suis pas allée à l’école, alors tu comprends, c’est un peu difficile pour moi. Il vaut mieux que tu demandes à ton père quand il rentrera ».
Juanito savait bien que ce n’était pas un cas isolé, mais cela lui causa un chagrin sans fin de découvrir que sa mère ne savait pas lire.
A Suivre .....