Le Village Andalou : Chapitre 4 (2ème partie)
Publié le 19 Octobre 2006
Des éclats de voix inhabituels tirèrent Juanito de son sommeil. Il s’étira, bailla et jeta un œil en direction de la petite lucarne qui s’ouvrait sur un ciel tout bleu. Une jolie lumière jouait sur les tuiles de la maison d’en face. Un chien aboya, l’âne se mit à braire sans retenue, rejoint aussitôt par tous les autres baudets de la rue dans un assourdissant concert de braiments discordants. Il se souvint alors que l’on était dimanche ce qui expliquait la présence des bruyants équidés à une heure aussi avancée de la matinée.
Il repoussa doucement le pied qui lui rentrait dans les côtes et constata, une fois de plus que son frère Francisco, non content d’occuper les trois quarts du lit y avait aussi fait pipi. Une petite odeur aigre d’urine imprégnait la pièce qu’ils partageaient. Dans le lit voisin, ses plus jeunes frères continuaient de dormir paisiblement En bas, le bruit de la dispute s’était atténué, mais, Juanito comprit aux chuchotements furieux qui lui parvenaient que les hostilités se poursuivaient à voix basse. Renonçant à trouver le moindre espace sec sur le matelas, il se leva sans bruit. Le contact de la pierre nue sous ses pieds le fit frissonner mais, il ne souvenait plus où il avait mis ses chaussettes la veille au soir. Il s’approcha sans bruit de l’escalier, descendit quelques marches et s’assit.
De la grande pièce, ses parents ne pouvaient pas le voir, mais lui, par contre, entendait plus distinctement ce qu’ils disaient :
- Tous mes enfants iront à la messe avec moi ce matin. Un bon chrétien se doit d’honorer le Seigneur au moins une fois par semaine.
- J’en ai assez de ces stupides coutumes de bonnes femmes – rétorqua Pedro Aceituno – tu crois que ton fichu Bon Dieu se soucie de nous ?
- Pedro, ne jure pas, tu … tu n’es qu’un bolchevique, une mauvaise graine de révolutionnaire.
Le couple ne se disputait que rarement et, Sérvula, tout comme ses enfants, ne contestait jamais les décisions de son mari, il fallait donc ce matin-là, que l'enjeu fut de taille pour qu'elle lui tienne tête avec autant d'obstination. Pour Juanito, le fait de ne pas aller à la messe, était plutôt une bonne nouvelle. L’église était un lieu où il se sentait affreusement mal à l’aise. L’ambiance pesante et l’odeur douceâtre des cierges ajoutaient à son mal être. Il avait du mal à comprendre, pourquoi Dieu, qui était "joie et lumière ", se complaisait autant dans la tristesse et la pénombre. On lui avait expliqué qu’on ne peut rencontrer Dieu que dans le silence et le recueillement, mais, cela ne justifiait pas à ses yeux tout ce cérémonial guindé de grenouilles de bénitier. Et, il faut reconnaître qu’en matière de religion, il avait fait siennes les idées de son père et de son grand-père au grand dam de la plupart des éléments féminins de la famille. " Cosas de mujeres[1] "s’exclamait avec mépris son aïeul, quand il voyait les villageoises, foulards noirs ou mantilles sur la tête, se presser en petit groupe vers le porche de l’église.
Beaucoup de choses échappaient encore à l’intelligence presque maladive du petit garçon mais, il avait déjà perçu que les êtres ne reçoivent pas le même héritage à leur naissance.
Parfois, quand il revenait des champs avec son père, ils faisaient un détour pour rendre visite à un vieil oncle qui habitait un peu à l’écart du village. Ils devaient passer devant une petite masure délabrée où vivait une famille entière. Une ribambelle de gamins efflanqués aux yeux fiévreux de chiots errants, pieds nus dans la fange de la cour, les regardait passer, le visage plein de toute la misère du monde, vide de tant de temps sans manger.
Un jour, un de ces gamins s’enhardit et s’approcha d’eux. Juanito, qui n’avait jamais osé les regarder en face, tant il avait honte de son allure de petit garçon propre et bien nourri, eut malgré lui un imperceptible geste de recul. L’enfant ramassa alors une poignée de cailloux et, les lui jeta rageusement à la figure. Pas un des projectiles ne le toucha, mais il rêva longtemps qu’une horde de petits miséreux le poursuivaient en lui hurlant des insanités.
Ces injustices soulevaient en lui de perpétuelles interrogations qu’alimentaient les discussions animées de son père et de son grand-père avec leurs amis. Pourquoi les terres n'appartenaient-elles pas à ceux qui la cultivaient, mais à quelques privilégiés qu'on ne voyait jamais et qui, vautrés dans leurs chaises longues des riches quartiers de Grenade ou de Séville, se contentaient de donner des ordres aux hordes de journaliers comme eux qui ne recevaient en échange de leur travail que deux ou trois pesetas parcimonieuses qui leur permettaient à peine de ne pas crever de faim ? Juanito entendait les mots "crise", "gouvernement", "confusion sociale" sans bien tous les comprendre mais, il savait que ceux qui crevaient de faim écrivaient en larges lettres noires sur les murs blancs des cortijos "Viva Lenin". Les images d’Épinal de ses livres de classe avaient fait long feu et, si selon sa mère " Dieu état juste et bon ", il apprenait que la vie ne l’était pas.
Ses parents ne disaient plus rien. Juanito décida de quitter son poste d’observation. Carmen avait terminé de boire son bol de lait et venait d’attaquer un énorme "rosco[2]" recouvert de meringue glacée. Ses deux longues nattes noires ondulaient paresseusement dans son dos. Juanito résista à l’envie de les lui tirer, cela n’aurait pas manquer de lui attirer les foudres maternelles et il jugea qu’il valait mieux préserver la paix familiale ce matin là. Il s’installa en face de sa sœur.
Carmen grignotait le biscuit en le faisant tourner régulièrement entre ses doigts. Pour bien manger un "rosco", il fallait, selon elle, s’approcher le plus près du trou central sans le briser. De temps en temps, elle s’arrêtait pour voir où elle en était, puis reprenait son grignotage consciencieux. Elle avala tout rond la dernière bouchée et entreprit de récupérer du bout des doigts les débris de meringue répandus sur la table.
Juanito trouva son père dans le patio. Pedro Aceituno, fraîchement rasé, finissait d’enlever de ses oreilles les dernières traces de savon à barbe. Dans le petit miroir accroché au-dessus du bassin, il examina soigneusement son visage à la recherche de tout poil oublié et vérifia longuement du plat de la main la douceur de ses joues. Le résultat parut le satisfaire et il gratifia son reflet d’un large sourire. Juanito fut étonné de voir son père d’ordinaire si taciturne d’aussi bonne humeur.
- File t’habiller lui dit Pedro. Nous avons rendez-vous avec Don Manuel dans moins d’une heure.
Ce rendez-vous chez l’instituteur un dimanche matin plongea le jeune garçon dans un abîme de perplexité et d’angoisse. Il eut beau chercher dans sa mémoire, il ne se souvenait d’aucun fait marquant justifiant cette entrevue. Il faisait toujours ses devoirs, était le meilleur élève de la classe et son comportement était irréprochable ou presque. Maintenant qu’il y pensait, il y avait bien eu cette altercation avec Pablito Picabias, le fils du maréchal ferrant qui l’avait traité de "sale fayot de fils de rouge ". Les mots avaient sonné comme une insulte à ses oreilles et il avait gratifié le gamin d’une gifle retentissante. Mais, à ce qu’il lui semblait Don Manuel n’en avait rien su.
Pendant que Sérvula le peignait, s’appliquant en vain à discipliner le petit épi de cheveux noirs qui se dressait au sommet de son crâne, l’évidence frappa Juanito de plein fouet. Son père se rendait chez l’instituteur pour lui expliquer qu’il ne le renverrait pas à l’école à la rentrée suivante. C’était ça bien sûr ! A quoi bon continuer à faire des frais maintenant qu’il savait lire et écrire. Il fallait qu’il laisse sa place à ses frères et sœurs et bien heureux qu’il ait pu continuer aussi loin. Il regretta bien de ne pas aller à la messe et attendit sur le seuil de la maison que son père eut fini de se préparer.
- Tu es allé longtemps à l’école, toi Papa ?
- Assez longtemps pour me débrouiller. Ne savoir ni lire, ni écrire, c’est une véritable misère morale.
- Maman, elle ne sait pas lire, elle… Tu crois qu’elle en souffre ?
- Je ne sais pas, peut-être… On n’en parle jamais… Non ce ne doit pas être important pour elle. Elle ne sait pas que c’est important, on ne lui a jamais dit.
- Qu’est-ce que je vais faire à la rentrée ? Tu vas m’emmener travailler avec toi ?
- Si… c’est à dire que… enfin je croyais… On va faire quoi chez Don Manuel ?
Don Manuel en personne vint leur ouvrir, c’était un homme petit, encore jeune. Son visage rond et généreux disparaissait sous une barbe claire qui dissimulait mal une bouche épaisse à la dentition désordonnée. Intimidé par cette soudaine intimité avec son instituteur, Juanito tenta de se cacher derrière son père qui ne paraissait guère plus à l’aise que lui. Ils passèrent dans le salon, cette pièce, pourtant très simple, apparut à Juanito d'un luxe inaccessible. Don Manuel les invita à s’asseoir. Il quitta la pièce et revint quelques instants plus tard avec une pile de documents qu’il posa devant eux.
- Ce sont tous les articles qui paraîtront dans le prochain numéro de "La Patria Nuestra". J'ai voulu aller plus loin dans ce numéro en mettant clairement les choses au point. Jusqu'à présent il n'apparaissait nulle part que "La Patria Nuestra" était un journal républicain indépendant, c'est chose faite à présent et dès la première page, en sous-titre. J'ai tenu aussi à répondre à certaines accusations qui affirmaient que le journal recevait l'appui et l'inspiration d'idées libérales soutenues par certains politiques de la Province. Tant que ce journal existera et tant que j'en serai le directeur et l'unique propriétaire, je veux qu'il conserve son indépendance et que tout le monde sache qu'il ne recevra aucune subvention de casinos, comités ou entités d'aucune sorte et encore moins d'individus qui militent au sein des partis monarchistes !
Juanito n'avait jamais vu autant de véhémence dans les yeux de son maître d'école même quand il leur lisait des extraits de "la Vie est un Songe" de Calderón de la Barca. Cet autre aspect qu'il découvrait de lui, renforçait encore plus l'admiration qu'il lui portait. Mais, ce dont il était encore plus fier, c'était qu'il partage cet enthousiasme avec son propre père. Ainsi, tout comme Don Manuel, Pedro Aceituno, simple paysan andalou, faisait partie de ces âmes éclairées qui luttaient dans l'ombre pour l'avènement de jours meilleurs.
Pendant que les deux hommes s'entretenaient avec animation, le regard du jeune garçon fut attiré par le titre de l'un des futurs articles qui concernait l'instruction des femmes. Discrètement, il fit glisser vers lui le document sur le bois sombre de la table pour le lire plus facilement. La voix de Don Manuel le tira brutalement de sa lecture :
- Alors Juanito, penses-tu toi aussi que le jour où nous sortirons les femmes de la prostration dans laquelle elles stagnent, nous verrons enfin avancer le progrès à pas de géant ?
Déconcerté, Juanito ne sut que répondre. Il rougit, balbutia une chose ou deux et chercha désespéré la réponse dans les yeux de son père mais Pedro Aceituno s'était déjà levé pour prendre congé de l'instituteur.
- Je vous ferai passer l'article que vous m'avez demandé dans la semaine, lui dit-il en lui tendant la main.
- Oui, oui, bien sûr, ça ne presse pas…
L'instituteur marqua une pause puis rajouta :
- Vous savez Pedro, j'ignore si vous en avez déjà parlé avec Juanito, mais je crois qu'il serait dommage de lui faire arrêter ses études trop tôt.
- Don Manuel, Juanito étudiera tant qu'il voudra. Ce sera juste plus difficile pour lui parce que nous ne sommes pas riches.
En chemin, ils trouvèrent Sérvula qui revenait de la messe avec les autres enfants. Dans la lumière crue du matin, Juanito remarqua les traits las de sa mère. Il se demanda alors si les femmes pauvres et illettrées n'étaient pas plus souvent enceintes que les autres.
[1] « Des trucs de bonnes femmes »
[2] Rousquille, biscuit rond, percé d’un trou