Le Village Andalou : chap 5
Publié le 23 Octobre 2006
Il pleuvait depuis des jours une eau opiniâtre qui ravinait tout sur son passage et transformait les rues étroites en torrents de boue froide. Juana écouta un instant le bruit incessant des gouttes sur les tuiles de la maison et rajouta une bûche dans le foyer. Le crépitement des flammes qui s'élançaient dans l'âtre couvrit un moment le ruissellement du ciel, emplissant la pièce de lumières et d'ombres dansantes, comme un ballet endiablé de sorcières aux aguets. Elle frissonna et crut voir une silhouette se glisser devant la fenêtre étroite qui laissait à grand peine filtrer une lumière morne. Elle pensa que c'était enfin José qui revenait de la ville. Elle resta immobile, espérant le bruit poussif de la lourde porte qu'on ouvre. Les minutes s'égrenèrent sans qu'il ne se passe rien. Ce ne devait être qu'un voisin qui rasait les murs pour éviter la pluie et regagnait en hâte la chaleur de son logis. Elle soupira. Il y avait maintenant huit jours que son mari était parti à Jaén. Normalement son voyage ne devait durer que le temps nécessaire pour rassembler les vivres des semaines à venir, trois jours, quatre tout au plus. Peut-être s'était-il attardé chez ses parents. Pas un instant elle ne pensa qu'il avait pu lui arriver quelque chose en chemin. La route était désormais plus sûre et fréquentée régulièrement, on l'aurait déjà avertie.
Il y avait maintenant trois ans qu'ils étaient installés au village, trois ans qui les avaient insidieusement éloignés peu à peu l'un de l'autre. Elle se rappela leur arrivée en cette belle journée d'automne andalou, son étonnement en découvrant le chantier du village, l'odeur un peu âcre de la chaux dont on avait enduit les murs des petites maisons, cet affairement de fourmilière où se mêlaient des cris d'enfants et d'animaux et son désir lancinant de s'en revenir d'où elle venait, de retrouver la promiscuité tranquille et rassurante de la maison de ses beaux-parents.
Dans ses bras, le bébé enfin repu dormait de ce sommeil candide où s'abandonnent les tous petits. Juana avait déjà oublié que cet enfant n'était pas le sien, mais celui mystérieux du destin qui l'avait mise sur son chemin, lui évitant probablement une mort certaine. Quelle femme pouvait abandonner son enfant dans le fouillis des buissons griffus ? Une femme riche si elle en jugeait par la finesse des linges qui enveloppaient la fillette. José les avait d'ailleurs fait disparaître au fond d'une caisse pour les remplacer par une simple couverture. Ils avaient décidé de dire que Juana avait accouché en chemin, ils pourraient déclarer qu'elle était leur fille légitime et éviter ainsi des tracasseries inutiles, même si à ce moment là, aucun registre d'état civil ne tenait les comptes des naissances et des décès. Seuls les parents de José et Maria, l'aînée de leurs trois filles furent mis dans la confidence. La fillette jura de ne jamais avouer que sa plus jeune sœur était née des amours du vent et de la montagne qui las d'avoir une fille leur avaient dérobé l'enfant mâle que Juana avait enfanté dans un flot de sang ininterrompu.
José arrêta l'attelage devant une des petites maisons et aida ses filles et sa femme, encombrée de son précieux fardeau, à descendre de la charrette. Il remit avec fierté à Juana la grosse clé qui permettait d'ouvrir la porte de leur nouveau logis. Alors que leurs trois filles partaient à la découverte de la maison, Juana resta là, le regard perdu au milieu de la pièce presque vide.
Quand vint la nuit et qu'ils se retrouvèrent dans l'intimité de l'alcôve, José posa sa main sur la hanche de sa femme allongée près de lui. Suspendant un instant sa respiration, elle ne bougea pas, fixant de ses yeux grands ouverts l'obscurité sans fin du plafond. La main de José se fit encore plus pressante à travers l'étoffe de la longue chemise de nuit blanche. Juana se retourna. Le soupir de l'homme déchira le silence de sanglots retenus.
Leur vie s'organisa rythmée, par le cycle imperturbable des saisons qui apportaient leur lot de calamités ou de prospérité, sans qu'il n'y ait rien d'autre à faire que de s'en remettre à la volonté de Dieu et encore bien plus à son propre courage. L'enthousiasme des premières semaines laissa place peu à peu à une vague impression de déjà vu. José abruti par le travail incessant des derniers mois, reprit conscience dans la réalité glaciale d'un matin d'hiver. Ses rêves d'une autre vie moururent quand il se rendit compte qu'il n'avait changé que de lieu.
Josefa avait à peine dix mois quand elle fit ses premiers pas et guère plus quand elle commença à parler. Elle vivait avec sa mère dans un univers clos dont tous les autres membres de la famille étaient exclus. Juana lui vouait un amour démesuré, qui grandissait au fil des jours dans le même temps que s'étiolait celui qu'elle portait à ses autres filles et à son mari. La mort dans l'âme, José comprit qu'il était en train de perdre sa femme. Il oublia les tiraillements douloureux de son bas-ventre en fracassant à grands coups de hache rageurs suffisamment de bois pour chauffer le village tout entier pendant des décennies.
Juana, rompue à la stricte tradition des femmes, continua à s'acquitter des taches domestiques. Jamais on ne put lui reprocher de négliger son intérieur, de ne pas nourrir les siens ou de les laisser aller avec des vêtements sales ou déchirés. D'un naturel silencieux elle passait dans leur existence comme une étrange apparition, jetant sur leur vie l'indifférence de son extraordinaire regard clair.
Josefa, quant à elle, s'épanouissait, constellant la maison de ses rires en cascades d'enfant gorgée d'amour maternel. Quand José rentrait le soir, il trouvait Juana et l'enfant blotties l'une contre l'autre, se racontant des histoires à voix basse pendant que Maria tressait les cheveux de ses sœurs en interminables nattes de tristesse soyeuse.
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Quand la voisine des Infante, une solide paysanne de trente cinq ans, fut victime d'une diarrhée foudroyante, on dépêcha à son chevet une matrone, une certaine Antonia, connue pour ses talents de guérisseuse et qui avait ramené à la vie bon nombre de villageois. Elle trouva la malheureuse complètement exsangue, se tordant de douleur près du seau d'aisance qu'on ne cessait de vider, essayant de retenir ses dernières gouttes de salive au creux de sa langue enflée. Antonia avait au premier coup d'œil estimé la gravité du cas, elle fit appel à toute son expérience et utilisa toutes les tisanes et infusions qu'elle avait coutume d'utiliser dans ces cas là. Mais l'état de la malade ne cessa d'empirer dans les heures qui suivirent et Antonia, qui avait approché suffisamment de moribonds dans sa vie, comprit très vite qu'il n'y avait plus rien à faire pour cette femme.
Le lendemain, Maria Infante ne trouva rien à redire quand elle apprit de la bouche même de l'aîné que les cinq petits voisins étaient désormais orphelins. La mort, même pour les enfants faisait partie du quotidien et ils n'y accordaient guère d'importance. Juana vint saluer le veuf et sa famille, l'assura de tout son soutien mais, malgré leur insistance, elle refusa que Maria et ses sœurs s'approchent de la défunte et les envoya jouer dans la rue avec les petits orphelins. C'est là que les trouva Antonia, jouant aux jeux des enfants inconscients de leur malheur. Elle les contempla un instant, se rassurant de leur innocence, le cœur serré par un sombre pressentiment.
Trois jours plus tard, le cadet des petits voisins décéda dans les mêmes circonstances que sa mère puis, deux de ses frères encore furent emportés par le terrible mal. D'autres cas similaires se déclarèrent dans le village, la plupart moururent, d'autres en réchappèrent devant leur salut, plus à leur robuste constitution qu'aux prières des femmes ou à la science d'Antonia. Par mesures sanitaires, il fut interdit à tout individu d'entrer ou de sortir du village. Juana se terra chez elle, refusant que quiconque approche l'un de ses enfants.
Trois semaines plus tard, on ne dénombra plus aucun malade. L'épidémie avait tué quatre vingt deux personnes, parmi elles beaucoup de gens âgés et de jeunes enfants, Antonia qui emporta avec elle le secret de ses plantes médicinales ainsi que Rosa et Clara les deux filles cadettes de Juana et José.
Dans la maison des Infante, devenue étrangement silencieuse, le temps semblait s'être arrêté à tout jamais. Juana, passait des heures devant la cheminée éteinte à fredonner des berceuses tristes. Maria la retrouvait souvent ainsi, grelottant de froid, devant les braises mourantes. Sans un regard pour Josefa qui jouait aux pieds de leur mère, elle rallumait le feu, et ressortait bien vite retrouver les compagnons de jeu qui lui restaient encore. José se mit lui aussi à déserter cette maison qu'il avait mis tant d'acharnement à bâtir. Dès l'aube il disparaissait pour courir dans les montagnes, gravissant, jusqu'à ce que l'air lui brûle les poumons, les pentes escarpées des sierras, avec des envies de monter toujours plus haut et de se perdre dans le néant bleu et glacé du ciel. Il revenait à la tombée de la nuit, chargé de lapins et de perdrix qu'il avait pris dans ses collets. Il s'asseyait alors près de Juana et doucement lui prenait la main qu'elle lui abandonnait, comme pour le remercier d'être encore là malgré le silence de leurs corps inassouvis et de tout ce chagrin qui les submergeait.
Josefa, du haut de ses trois ans, faisait preuve d'une intelligence peu commune pour une enfant aussi jeune. Elle parlait déjà comme les livres que les Infante ne possèderaient jamais et manifestait une curiosité insatiable pour le monde qui l'entourait. Jamais José ne lui en voulut d'avoir survécu à ses deux autres filles. Il se disait que c'était le destin et que contre le destin on ne peut rien. Juana par contre, bien qu'elle ne l'avouât jamais, vécut jusqu'à la fin de sa vie tenaillée par un remord lancinant qui ne la laissa même pas en paix sur son lit de mort. Il n'y eut pas un jour de sa vie où elle ne pensa à ses deux fillettes qu'elle avait si mal aimées. Sans cesse, comme une longue litanie, lui revenait en mémoire les gémissements de souffrance de Rosa et de Clara, leurs yeux enfoncés dans leurs orbites, allumés de l'éclat terne des mourants. Seule Maria maudit à tout jamais la chance insensée de sa benjamine que la mort épargnait pour la deuxième fois et si elle ne lui fit jamais le moindre mal elle se jura de ne jamais la considérer autrement que comme une intruse.
Le ferraillement des essieux de l'attelage devant la porte l'arracha à ses souvenirs, elle reconnut la voix de son mari qui saluait le veuf d'à côté. Elle déposa doucement sur son petit lit Josefa qui s'était endormie et, se dirigea vers la porte pour l'accueillir. Maria, plus rapide l'avait déjà devancée. José fut assailli par les cris de joie de sa fille qui s'empressa de lui sauter au cou, le pressant de mille questions auxquelles elle ne lui laissait même pas le temps de répondre.
- Tu en as mis du temps, lui reprocha doucement Juana, je m'inquiétais.
José effleura son front d'un léger baiser et répondit :
Il sembla hésiter, comme cherchant ses mots puis lâcha précipitamment :
- Je pars… Je pars dans un mois pour le Nouveau Monde.
La terre qui s'ouvrait sous ses pieds n'aurait pas davantage anéantie Juana.
- Mon Dieu, tu es fou, tu es fou, murmurait-elle pendant que José l'enlaçait comme pour la protéger de tout le mal qu'il lui causait.
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Un jour nouveau embrasait le ciel du Yucatan quand, quelques mois plus tard, là même où déjà auparavant Hernán Cortés avait mis le pied en descendant de bateau, José posa le sien à son tour. Lui qui n'avait jamais vu la mer, achevait une traversée de six semaines. La lisière de la plage se perdait rapidement dans la végétation dense de la forêt qui laissait entrevoir les couleurs merveilleuses de fleurs inconnues. José et ses compagnons, ouvraient tout grands leurs yeux éblouis par la clarté du levant. Les brûlures de la lumière et du sel avaient posé sur leur visage le même masque craquelé où courrait une barbe crasseuse et, sous les rayons qui s'étiraient au-dessus de l'horizon, ils se ressemblaient tous.
Si José avait su écrire, il lui aurait dit qu'il venait de débarquer sur une terre luxuriante où il ne fait jamais froid, que les habitant de cette terre ont la peau sombre et des cheveux noirs et raides et qu'ils vont à moitié nus dans l'innocence oubliée du Paradis Eternel. Il aurait aussi ajouté qu'ils regardent avec une déférence teintée de crainte et de haine ce peuple d'envahisseurs à la peau claire. Mais, il n'eut que le temps de dicter un message rapide qui repartirait avec le prochain navire vers l'Espagne. Quand tout fut déchargé, l'expédition dont il faisait partie se mit en route encore plus vers l'Ouest.
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Seuls les cris d'une bande de singes firent écho aux leurs quand la forêt les engloutit à tout jamais. Dans un petit village andalou encore plongé dans la nuit, Juana se retourna en gémissant dans son lit.