Le Village Andalou : chapitre 6 (1ère partie)

Publié le 26 Octobre 2006




VI

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                - Les espagnols ont fait bien plus de mal que de bien quand ils ont conquis le Nouveau Monde rugit Pedro Aceituno.

                - Mais cela nous a permis de dominer le monde pendant des siècles, d'être une des plus grandes puissances d'Europe… renchérit le vieux Picabias d'un air borné

                - Mais regarde un peu où tout cela nous a menés : on crève tous de faim. Nous sommes un des pays les plus retardés d'Europe et nous n'arrivons même pas à obtenir une relative stabilité politique !

                - C'est ça l'Anarchie, mon vieux, c'est ça… après tout vous l'avez bien cherché.

                - Tu confonds tout Picabias… Les Anarchistes ne sont pas plus responsables du chaos politique que nous vivons depuis des années que toi ou moi. Ils ne cristallisent que nos échecs passés et peut-être à venir. L'Espagne est une nation d'esprits exacerbés, coupable de ses excès. Nous sommes incapables de trouver le juste milieu entre l'autoritarisme patronal et le terrorisme syndical. Quand il n'y a pas de travail, quand les salariés sont exploités, quand ils n'ont plus un gramme de pain pour nourrir leurs gosses, comment veux-tu qu'ils ne se révoltent pas et qu'ils n'adhèrent pas justement à un parti qui leur propose une révolution radicale ?

                 - N'empêche que tes socialistes…

Pedro Aceituno haussa les épaules, renonçant à continuer la discussion avec le maréchal ferrant. Dans son for intérieur il maudissait aussi parfois les anarchistes qui selon lui avaient nui aux accords avec le patronat. Tout allait mal : la Catalogne était en ébullition depuis des années, l'armée asseyait son pouvoir sans que nul n'y trouve à redire et les chômeurs étaient chaque jour plus nombreux. L'embellie de l'après-guerre avait fait long feu. Don Manuel, qu'il n'avait pas vu rentrer dans le petit café où les hommes se réunissaient, s'assit en face de lui.

                - Alors, Pedro, vous en êtes encore à vouloir refaire le monde avec ce vieil entêté ?

                - Ce n'est pas un vieil entêté, je crois qu'un type comme lui peut être dangereux et mettre à mal les causes pour lesquelles nous luttons.

                - Bah ! Gardez votre énergie, il sera un jour le premier à se réjouir des fruits de notre combat quotidien.

Ils savaient pourtant tous les deux à quoi s'en tenir quant à la reconnaissance de certains de leurs concitoyens. Don Manuel ne pouvait repenser à l'échec de son journal sans amertume. En dépit de tous ses efforts, il n'avait pu, par manque de moyens, continuer la publication de "La Patria Nuestra". Bien que dès les premiers numéros, il se soit défendu de recevoir ni d'accepter une aide de quelque mouvement que ce soit, il était pourtant persuadé que les différents mouvements politiques et syndicaux dont il diffusait et soutenait l'idéologie lui apporteraient le soutien économique qui lui permettrait d'assurer la survie du journal. Il n'en fut rien. Tiré à peu d'exemplaires, le prix de vente modique de chaque numéro de "La Patria Nuestra" ne lui permit pas de faire des bénéfices suffisants pour en assurer la pérennité. Bimensuel à ses débuts, la parution devint sporadique jusqu'au jour où Don Manuel fut contraint d'admettre que son modeste salaire d'instituteur n'y suffirait pas. Dans le dernier numéro, il rédigea un article cinglant, intitulé "Notre chute" où le bouillonnant instituteur mettait sa plume acerbe et ironique au service de ses espoirs déçus. Mais peut-être bien plus que de leur frilosité matérielle, il se plaignait de ne jamais avoir eu un mot de gratitude, de remerciement ou de sympathie pour "la Patria Nuestra" dans aucune des campagnes de défense et de promotion du Parti Républicain et du Centre Ouvrier. Il continua néanmoins, par conviction, à soutenir les idées républicaines et surtout, à défendre le droit à la culture et à l'enseignement pour tous car c'était bien là pour tous ces ouvriers agricoles la seule et unique issue pour sortir de leur marasme.

 

Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

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Commenter cet article
C
certains personnages sont tes ancêtres, alors?
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C
Je veux bien Khass ... Je t'ai mis mon e-mail
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C
on sent que c'est documenté, dis donc! Tu as des archives?
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K
J'ai la chance que ce petit village ait une vie cult urelle et historique très riche. Toutes les archives sont à la mairie depuis la fondation et j'ai pu remonter tout mon arbre généalogique jusqu'à nos jours.
M
Je suis totalement en accord avec Don manuel, la libération des peuples passe par l'éducation et rien d'autres. C'est la connaissance qui apporte le pouvoir et la raison. Et j'aime particulièrement une citation de musset à ce sujet : « un homme informé est un citoyen, un homme ignorant est un sujet» Bon, je crois que je n'ai pas du tout la bonne phrase, mais l'idée est là. :)Bises. Maja.
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K
Bonne ou pas, l'idée est là et c'est exact que la culture est un remède contre le joug des autres.
C
Je suis toujours là et j'aime de plus en plus... mais ça fait des petits bouts ... dis, on peut l'imprimer à la fin pour tout relire d'un coup ?
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K
C'est gentil, je peux l'envoyer par fichier attaché pour les impatients.