Le Village Andalou : chapitre 6 (suite et fin)
Publié le 31 Octobre 2006
Le premier septembre 1923, vers neuf heures, une foule endimanchée commença à envahir les rues. De petits groupes de villageois se formaient au hasard pour emprunter la même direction, celle de Las Eras de Santa Cristina, où l'on devait accueillir le " Portrait du Vénéré Christ de Cazorla" porté depuis son ermitage, distant de cinq kilomètres, par des notables du village qui se relayaient à tour de rôle. Le cortège s'ébranlait ensuite pour une longue procession de deux jours à travers les rues. La plupart des villageois attendaient cette cérémonie avec impatience : les femmes surtout, qui se laissaient aller au recueillement et aux actes de dévotion, les hommes qui oubliaient un temps leurs soucis, les enfants qui faisaient un peu tout ce qu'ils voulaient, tous parce que ces cinq jours avaient le goût des vacances qu'ils ne prendraient jamais.
Pedro Aceituno se mêla un instant à la procession, flânant parmi les dévots sans se sentir des leurs. Juanito et Francisco, engoncés dans leurs habits de fête, avaient choisi de l'accompagner. Ils avançaient, sans hâte, s'arrêtant çà et là pour saluer un voisin ou un parent, pouffant de rire quand passait près d'eux l'immense portrait du Christ et ses porteurs, congestionnés par la chaleur et leurs cols amidonnés. Toutefois, ils se signaient comme tous les autres parce que leur mère leur avait appris qu'on ne se moque pas du Christ, ni de Dieu, ni de la Vierge qui sont tous les trois très miséricordieux.
Ils rejoignirent leur père, qu'ils avaient perdu un instant dans la foule, devant l'atelier de Picabias, qu'ils venaient de croiser dans le cortège en compagnie de sa famille. Juanito détestait cet homme qui pourtant ne lui avait rien fait de particulier. Le maréchal ferrant dégageait un quelque chose de malsain et d'indéfinissable qui lui avait inspiré dès son plus jeune âge, une méfiance instinctive et animale. Ils laissèrent derrière eux la procession et se dirigèrent vers le foirail où déjà les premières bêtes avaient été installées. Pedro remarqua que les bêtes étaient moins nombreuses et bien moins belles que les années précédentes. Seul un énorme taureau attirait le regard. L'animal était entravé ce qui le rendait pratiquement inoffensif. Juanito, fasciné s'approcha de lui, brûlant d'envie de lui toucher le front. Une odeur puissante l'enveloppa complètement. Tous les muscles de l'animal étaient agités de longs frémissements nerveux qui faisaient ondoyer son pelage sombre et luisant. Il reçut sans broncher la main qui se posait entre ses deux cornes, reconnaissant peut-être l'ami qui un jour le délivrerait de son joug. Mais déjà, l'air s'emplissait des effluves du chocolat chaud et des churros dorés que l'on ne tarderait pas à venir partager en famille quand l'ombre aurait gagné la place. Les musiciens de la fanfare s'installeraient alors dans le kiosque, offrant aux villageois le concert de leurs cuivres jusque tard dans la nuit.
Le quatrième jour, la municipalité offrait habituellement à tous les habitants, moyennant une faible participation, un repas qui se déroulait sur la place de l'église. L'année ayant été particulièrement mauvaise, il fut question de l'annuler. Mais, chacun décida d'y apporter sa contribution et la tradition fut sauve, au moins cette année là. Dans l'après-midi, Pedro fit un détour par le café d'Anselmo qu'il trouva en train de se lamenter de la baisse de ses recettes. Picabias était là aussi et semblait en grande discussion avec Juan Aceituno, le père de Pedro.
- Mais bien sûr que je bois et que je mange autant qu'avant. Moi, je fais un métier de force, dur, pénible et ce n'est pas un misérable petit piment qui me fait peur !
- Eh bien écoute, moi je te dis que je ne connais pas grand monde capable d'avaler un plat de piment forts sans que les tripes ne lui sortent par le derrière et crois-moi, ça n'a rien à voir avec l'âge mais avec le bon sens, répliqua Juan Aceituno.
- Vous les Aceituno, vous êtes des petites natures délicates d'ailleurs…
- D'ailleurs quoi ? - gronda le vieil homme – tu vas voir si on est des natures délicates. Ce soir, je te mets au défi d'avaler un plat entier de piments forts que je vais demander à ma femme de nous cuisiner spécialement pour le dîner. Je peux te jurer que tu n'auras pas besoin d'allumer ta forge pour avoir du feu ! Si tu gagnes, je te donne ma meilleure chèvre et si c'est moi, tu me fais les travaux de ferronnerie pour rien pendant un an.
- Pari tenu Aceituno et dis à ta femme de bien les relever !
Pedro eut un soupir exaspéré et se demanda comment un homme aussi raisonnable que son père pouvait parfois perdre autant d'énergie dans ces querelles de potache.
En moins de deux heures, tout le village fut bien entendu mis au courant du défi lancé par Juan Aceituno au maréchal ferrant. Ana, la mère de Pedro poussa de hauts cris, accusant son mari de vouloir la tuer avant l'heure, lui reprochant son entêtement imbécile et l'orgueil incommensurable qui l'avait encore entraîné dans des histoires impossibles. A sa décharge, il faut avouer que le vieil homme était connu de tous pour son caractère bien trempé et ses fréquentes prises de bec avec son entourage. Il lui passait par la tête des idées saugrenues et extravagantes auxquelles la pauvre femme avait toutes les peines du monde à le faire renoncer. Pas plus tard que l'année précédente, n'avait-il pas affirmé que puisque les pouvoirs publics ne voulaient pas aménager un chemin plus praticable pour relier la vallée du Chorrero à celle de l'Osario, où se trouvaient ses deux parcelles d'oliviers et bien, il construirait, de ses propres mains, un pont enjambant le ravin qui les séparait pour ne plus à avoir faire un aussi long détour. Ana accueillit la nouvelle avec les yeux ronds lui demandant s'il avait un instant envisagé le coût d'une telle opération. Le cœur lui manqua totalement quand il lui montra fièrement les dessins de son futur projet : ce n'était ni plus ni moins que les plans d'un pont roman enjambant de son arche gracieuse le fameux ravin que Juan soumettait à la critique de sa femme, complètement effondrée par aussi peu de discernement. Il lui fallut compter avec l'appui de ses propres fils, à qui elle affirma que leur père était en train de perdre la raison, pour le ramener à de plus sages dispositions. Il s'obstina cependant à inonder de courriers indignés les services concernés de la Mairie, écrivit même au député à Jaén qui lui répondit, ou bien peut-être l'un de ses secrétaires, que sa demande serait étudiée avec toute l'attention qu'elle méritait. Il exhiba fièrement un peu partout la fameuse réponse frappée aux armes de la Province, qui attestait toute son authenticité, jusqu'au jour où, Ana lava son pantalon sans lui faire les poches et la fameuse lettre se délita bien vite dans les eaux du lavoir. Elle jeta ce qu'il en restait dans un coin, oublia d'en parler à son irascible époux et on n'entendit plus jamais parler ni du pont ni de la lettre.
Pour l'heure, il restait à Ana à cuisiner les fameux piments forts que Juan venait de lui apporter. La peau rouge et luisante des deux paquets tranchait joliment sur le bois de la table en noyer de la cuisine. Juan lui donna quelques consignes en chuchotant et surveilla la préparation et la cuisson du début à la fin. L'heure venue, ils rejoignirent les autres sur la place où se pressait déjà beaucoup de monde. Juan chercha Picabias du regard et le trouva rapidement assis au centre d'une des larges tables à tréteaux qu'on avait dressées pour l'occasion.
- J'espère que tu es allé à confesse ce matin - lui dit-il en déposant devant lui un grand plat où fumaient encore les piments – parce que m'est d'avis que tu ne vas pas pouvoir respirer de si tôt avec ça !
Picabias déplia son couteau et allait le planter dans un des piments, quand Juan l'arrêta d'un geste et tendit le plat au boulanger, l'invitant à les goûter afin qu'il puisse en en vérifier la force.
- Vous êtes fous, s'étrangla le pauvre homme en avalant péniblement sa bouchée, vous allez en crever, pour sûr !
Juan s'assit devant son adversaire et lui versa la moitié du plat dans une assiette. Puis, sans plus attendre il attaqua sa part avec le plus grand entrain. Plus personne ne parlait autour d'eux, guettant avec impatience les premiers signes d'étouffement ou d'apoplexie fatale. Juan mangeait avec un appétit qui faisait plaisir à voir, gardant toute sa dignité et le teint frais alors que de grosses gouttes de sueur commençaient à ruisseler sur le visage devenu rubicond de Picabias. Juan termina sa part sans sourciller, Picabias ne put aller plus loin que la moitié de la sienne, il s'effondra sur la table, la tête entre les mains, suppliant qu'on lui donnât encore à boire pour éteindre le brasier qui le consumait tout entier. Il s'éclipsa peu après sans rien dire et on ne le revit à la forge que trois jours plus tard, le teint encore blafard et les yeux injectés de sang.
Juanito qui avait surveillé la joute avec la plus grande attention, contempla son aïeul avec admiration. De quel phénoménal appareil digestif la nature avait-il pourvu son grand-père pour qu'il puisse ainsi ingurgiter ces redoutables petits condiments sans qu'il ne souffre d'autres désagréments que d'une série de rôts malodorants qui l'éloigna du lit conjugal tout le restant de la nuit ? A tout bien considérer, cela lui parut très vite impossible et ce qui semblait tenir du prodige devait bien avoir une explication plus rationnelle. Juan lui expliqua alors, en s'étranglant de rire, qu'il avait donné à sa grand-mère un paquet de piments doux et un de forts. Elle les avait cuisinés séparément et les avait disposés de part et d'autre d'un même plat, judicieusement ébréché au bon endroit pour éviter toute confusion. Juan avait servi les forts à Picabias et mangé les doux. Ce n'était pas plus compliqué que cela.
- Mais c'est mal "abuelo" lui rétorqua Juanito, étonné lui même de propre compassion envers le maréchal ferrant.
- Certes, mais tu apprendras un jour qu'il y a encore pire que rabattre le caquet, en trichant un peu, à un vieil imbécile content de l'être.
Pendant que Picabias se remettait doucement de ses agapes épicées avec Juan Aceituno, la grande fête s'acheva dans le calme et la bonne humeur. Le village retrouva sa tranquillité avec la venue de la pluie qui apporta une fraîcheur un peu oubliée.
Le 13 septembre 1923, le général Antonio Primo de Rivera se proclama, avec l'accord du roi, chef d'un "directoire militaire". Juanito découvrait le sens du mot "dictature".