Le Village Andalou : Chap 7

Publié le 2 Novembre 2006



VII
 
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    L'homme courba l'échine sous le soleil enfin revenu. Il avait dû mettre pied à terre plusieurs lieues auparavant, le vieux cheval à la robe mitée qui l'accompagnait depuis Saragosse, s'étant mis brusquement à boiter très bas. Ses vêtements mouillés pesaient sur son corps fatigué et, les anfractuosités du chemin le faisaient trébucher à chaque pas. Il calcula qu'avec un peu de chance, il serait arrivé avant la tombée de la nuit, à condition bien entendu, qu'il ne soit pas obligé d'abandonner sa monture en chemin et de porter tout son paquetage sur le dos. Par chance, l'animal ne paraissait pas disposé à terminer le voyage attaché à un des chênes rouvres qui bordaient la route et, clopin-clopant, il continuait de suivre son maître.

    Le long voyage qu'avait entrepris Pedro del Aceituno Simancas quelques semaines auparavant, avait creusé ses traits et dessiné un fin réseau de rides autour de ses yeux sombres qui le faisaient paraître plus âgé. Du beau ténébreux, qui allumait en secret les ardeurs des femmes, ne restait que cette pâle silhouette qui se pressait sur la route sous le ciel capricieux de mars.

 

    C'était par hasard que Pedro avait croisé la route de Jean Le Clerc quelques années auparavant. Alors qu'il regagnait son petit atelier d'ébéniste, son attention fut immédiatement attirée par une impressionnante tignasse blonde et rebelle, peu courante sous les latitudes ibériques. Jean Le Clerc était en train de faire boire ses deux chevaux et semblait chercher quelque chose. Mû par la curiosité, plus que par une quelconque pensée altruiste, Pedro s'approcha de lui pour lui proposer une aide éventuelle. A son grand étonnement, l'homme lui répondit dans un castillan fort correct mais teinté d'un indéfinissable accent qui trahissait ses origines étrangères. Il lui expliqua qu'il arrivait des Flandres où il était né. Issu d'une famille de meuniers, il avait longtemps pensé qu'il reprendrait un jour le moulin familial. Mais celui-ci avait été détruit par un incendie spectaculaire qui avait emporté tous ses projets dans les flammes. Ensuite, il était rentré au service de l'Empereur Charles Quint. Sa loyauté et sa fidélité l'avaient fait remarquer du monarque qui, l'avait récompensé de ses services en lui offrant, en sus d'un pécule conséquent, un titre de propriété sur une des terres récupérées aux Arabes dans le Sud de L'Espagne. Cette volonté politique de repeupler les anciennes zones occupées en fondant de nouvelles villes en Andalousie tombait à point nommé et lui offrait l'opportunité de mener à bien son vieux rêve de jeunesse. Il avait donc acquis aux enchères publiques le bail de l'emplacement d'un moulin en échange de la remise annuelle, au Conseil du futur village, de soixante-dix fanègues de blé.

 

    Jean Le Clerc plut d'emblée à Pedro. C'était un de ces "coups de foudre amicaux" dont les raisons ne s'expliquent pas mais qui donnent le jour à de solides amitiés viriles et indéfectibles. Il cherchait une auberge où passer la nuit, Pedro lui proposa une paillasse dans un coin de sa maison que l'autre s'empressa d'accepter. Ils sentaient qu'ils auraient pu passer des jours et des nuits à discuter comme ils le firent, refaisant chacun le monde à sa manière, se nourrissant de leurs souvenirs si différents et, pendant le si peu de temps qu'ils passèrent ensemble, ils parlèrent bien plus qu'ils ne l'avaient fait de toute leur vie.

- Mais alors tu ne reviendras jamais en France ? Tu n'as pas peur d'avoir le mal du pays un jour ou l'autre ?

Le Clerc resta songeur un instant puis, esquissant un sourire il répondit :

                - Tu sais, j'ai tellement voyagé dans ma vie que je ne sais plus si j'ai encore vraiment une patrie ancrée dans mon cœur. Que veux-tu… une terre ou une autre, quelle importance ?         

    Dès les premières lueurs de l'aube, Pedro l'accompagna jusqu'à la sortie de Saragosse, sur la route qui descend vers l'Andalousie. Jean Le Clerc lui avait proposé de venir avec lui mais il avait refusé malgré l'insistance de son nouvel ami. Il allait se marier sous peu, il se sentait bien dans cette ville, pourquoi aller ailleurs ? Toutefois, il nota dans un coin de sa mémoire le nom de ce petit village, on ne savait jamais cela pourrait lui servir un jour. Les deux hommes se séparèrent sur une longue poignée de main, convaincus l'un et l'autre qu'ils se reverraient un jour.

 

                Peu après, Pedro se maria avec Luisa, une toute jeune fille qu'il avait aperçue plusieurs fois sur la place du marché en compagnie de ses parents, des tisserands réputés de la région, qui venaient vendre leurs étoffes. La joliesse de son frais visage, les petites mains légères qui s'affairaient sur le tissu et l'impression de fragilité qui émanait de son corps gracile l'enchantèrent sur le champ et il décida que s'il lui fallait prendre épouse ce serait celle là. Il fit sa cour, s'attacha la confiance du père et l'affection de la mère et, contre toute attente, on lui accorda la main de l'élue de son cœur sans réticence aucune.

Luisa était dotée d'une grâce infantile qui donnait l'impression qu'elle sortait à peine de l'enfance, si bien qu'il n'était pas rare qu'on le prenne plutôt pour son père que pour son mari, ce qui avait le don de l'irriter au plus haut point car, il n'avait pas dix ans de plus qu'elle. De nature docile et gaie, Luisa le comblait de tous les bonheurs que peut attendre un jeune époux. Cependant, il ne tarda pas à remarquer que, contrairement à toutes les autres femmes en âge de procréer, aucune pause mensuelle ne venait interrompre la bonne volonté de Luisa à accomplir son devoir conjugal. Il crut un moment qu'on lui avait donné une fiancée déjà grosse d'un autre mais, il dut admettre, qu'entre le moment où il l'avait rencontrée, et celui où il l'avait épousée, elle aurait dû normalement accoucher au moins une fois et demie. Il abandonna ses piètres calculs et s'enquit de la vérité auprès de Luisa qui lui avoua, malade de honte, que ses seins avaient arrêté de pousser dès qu'ils avaient eu atteint la taille de gros boutons prêts à éclore et que jamais aucune trace sanglante n'était venue souiller le bas de ses chemises.

     Elle mourut quelques années plus tard d'une vilaine pneumonie laissant Pedro sans descendant et dans le plus grand désarroi.

                Quand il en eut fini avec les formalités d'usage et recommandé à Dieu l'âme de la douce Luisa, Pedro vendit son atelier au jeune apprenti qui travaillait avec lui et prit cette même route où il avait, quelques dix ans plus tôt, dit au revoir à Jean le Clerc. Il n'emportait avec lui que ses précieux outils d'artisan, pas une fois il ne regarda derrière lui.

 

                Les toits des premières maisons, qui surgirent soudain du silence, lui firent oublier sa lassitude et ses vêtements trempés. Enserré comme un oisillon dans le nid de ses montagnes immenses, le village lui apparut peu à peu dans toute sa fragilité et son audace réunies. Il pressa le pas, impatient d'en franchir l'entrée et se laissa happer par la blancheur des murs et la rectitude des rues qui avaient su adapter leur tracé réticulaire au dénivelé abrupt. Aucun des récits ni des descriptions qu'on avait pu lui faire de "Al-Andalus" ne coïncidait avec ce qu'il était en train de découvrir. Il avait nourri son imagination de scènes bigarrées, de foule métissée, d'étés éternels imprégnés d'odeurs délicates et inconnues mais, ses yeux étonnés se heurtaient au blanc infini des façades, les visages qu'il croisait semblaient empreints d'une insondable gravité, et le vent froid qui courait des montagnes n'apportait à ses narines que l'odeur familière des bêtes et des feux de cheminée.

                Sous le regard des curieux, il descendit la Calle Real en se laissant guider par les panneaux en bois qui l'amenèrent sur la place. De dimensions honorables elle accueillait la plupart des boutiques ainsi que les édifices les plus emblématiques comme le Consejo et l'église qui n'était pas encore achevée.   Il régnait là une petite agitation tranquille, qui allait et venait, identique à celle que l'on rencontre le soir venu, partout où il y a des villes et des hommes que le temps pousse vers demain. Il releva le col de son manteau et réalisa qu'il ne savait même pas si Jean le Clerc était arrivé à bon port pour construire son moulin. Il jura tout haut.

                - Hé ! l'ami, tu as un problème ?

La grosse voix de Tiburcio, planté devant lui, l'avait fait sursauter

                - Peut-être oui… Sais-tu si Jean Le Clerc vit bien ici ?

                - Le Français ? Bien sûr, et c'est même grâce à lui qu'on peut moudre ici la meilleure farine de toute la contrée.

Le sentiment de soulagement qui envahit Pedro, lui fit presque monter les larmes aux yeux. Tiburcio ne sembla pas voir le trouble du voyageur. Tout fier de se rendre utile, il lui indiqua la direction du moulin de Santa Ana empêtrant ses explications de louanges sans fin à la gloire du meunier.

 

                Ils ne s'étaient vus que quelques heures mais, Pedro aurait reconnu entre toutes, la fabuleuse tignasse blonde de Jean Le Clerc qui finissait de décharger des sacs de blé. Absorbé par ce qu'il faisait, le meunier n'avait pas encore remarqué la présence de l'ébéniste. Pedro l'observa ainsi de loin un long moment durant, n'osant s'approcher, comme s'il redoutait que le Français l'eût oublié, craignant d'avoir fait tout ce chemin pour rien, ignorant s'il serait le bienvenu. Jean le Clerc se redressa pour essuyer son front et il l'aperçut enfin. Il marqua un temps d'arrêt, un peu incrédule, il lui semblait reconnaître vaguement l'homme qui se tenait à quelques pas. Il sauta du tombereau où il était juché et s'avança vers lui en scrutant la pénombre de ses souvenirs. 

                - Pedro… Pedro del Aceituno Simancas.

Alors, le meunier explosa d'un rire énorme et souleva comme un fétu de paille le corps meurtri de Pedro.

 

                Pedro n'eut pas de peine à trouver sa place parmi les autres villageois. Il y avait de l'ouvrage pour tous et ses talents d'ébéniste furent accueilli avec bonheur même si l'essentiel des commandes qu'on pouvait lui faire était plus de l'ordre de l'utilitaire que du superflu. Il s'accommoda de la réalité ordinaire qui ne lui laissait que rarement l'occasion de laisser libre cours à sa créativité. Il confectionna bon nombre de coffres, une quantité non négligeable de crucifix en tout genre, l'essentiel du mobilier du village, mais il ne voulut jamais vendre, pas même à Jean Le Clerc, le petit berceau d'enfant, dont il avait finement ouvragé la tête.

                S'il trouva assez vite un emplacement pour son atelier, il dut vivre un temps de l'hospitalité du meunier, désespérant de trouver un toit bien à lui. Mais, les décrets en vigueur, n'autorisaient pas les nouveaux propriétaires à disposer librement de leurs biens ni à s'en aller du village. Il fallait donc que Pedro attende que l'un d'entre eux meure sans descendant ou bien qu'il construise lui-même sa propre demeure.

Cependant, la chance ne tarda pas à se manifester en la personne d'un veuf, dont une bonne partie de la famille avait été décimée par une épidémie de dysenterie quelques années auparavant. Après un long veuvage, il venait de se remarier mais sa nouvelle épouse possédait elle aussi une maison dans le village dans laquelle le couple avait choisi de vivre. A titre exceptionnel, les autorités autorisèrent Pedro à s'installer dans l'habitation laissée vacante par l'ancien veuf et lui accordèrent le statut de citoyen de la ville.

Il acquit une mule, mieux adaptée aux travaux de trait que son cheval, suspendit au dessus de son lit son plus beau crucifix, et réserva le meilleur endroit de sa chambre au fameux berceau qui n'attendait plus que son petit occupant. En contemplant son titre de propriété, il découvrit aussi que les caprices de l'administration avaient fait passer aux oubliettes le "del" de son nom de famille. Ce constat ne le chagrina guère et il s'estima heureux de n'avoir perdu entre Saragosse et l'Andalousie qu'une simple particule grammaticale, désuet indice relationnel d'un de ses ancêtres avec un olivier. Ce que la vie lui offrait valait bien cet outrage et il n'y pensa plus.


Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

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L
Pfff, j'ai lu le 8 avant le 7. J'avais pô vu !
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M
Bon, et sinon, quand est-ce que tu le publies, ce beau roman ?
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M
Pedro va t-il trouver une nouvelle femme ? Pauvre Luisa, par quelle maladie était elle atteinte ? Je n'ai jamais entendu parler d'un truc pareil... En tout cas, je note dans cet extrait ta façon merveilleuse de nous faire imaginer la scène de la retrouvaille, qui est excellente.  Aussi je trouve que l'une des tes forces c'est dans ta façon de décrire la vie du village, les maladies, les professions. Je sens que tu t'es bien documenté. J'attends la suite. Gros becs :) Maja.
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F
C'est toujours un plaisir de te lire, chère Khassiopée.<br /> Amitiés<br /> Fabrice
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C
J'ai éprouvé la même joie que Pedro lorsqu'il a retrouvé Jean Le Clerc.Que va devenir Pedro ? Que va-t-il lui arriver ?Je veux savoir ...Je suis pris dans le roman feuilleton.Merci Khassiopée.
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