Le Village Andalou : chapitre 8
Publié le 4 Novembre 2006
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A genoux sur le sol glacé, Juanito ne savait plus trop ce qu'il ramassait. La silhouette de Miguel, le contremaître, le recouvrit de son ombre menaçante et s'arrêta au-dessus de lui.
- Ce n'est pas du travail ! Regarde moi ça un peu ! Tu fais n'importe quoi ! Allez dépêche-toi bon à rien, il faut terminer cette parcelle avant ce soir !
Les mots claquèrent comme une gifle et une vague d'humiliation brûlante le submergea lui faisant un instant oublier le froid qui le tenaillait et son impérieuse envie d'uriner. Personne autour de lui n'eut l'impudeur de redresser la tête et il sentit sur ses tempes la palpitation de l'affront peu à peu relâcher son étreinte. Il se remit au travail abruti de fatigue, la tête encore pleine du cours de littérature du siècle d'or sur lequel il avait veillé une bonne partie de la nuit. Machinalement, il continua de jeter les olives dans une grande panière en osier pendant que s'agitait dans son esprit un grand bonhomme dégingandé qui attaquait les moulins en chevauchant une vieille rosse efflanquée.
La récolte des olives avait débuté la semaine précédente et à peu près tous les journaliers avaient afflué des villages avoisinants pour se retrouver dans des baraquements de fortune où ils s'entassaient par famille entière dans un confort sommaire. Dès l'aurore et souvent bien après que la nuit soit tombée, on s'affairait autour des oliviers. On étendait tout autour des troncs noueux de larges toiles destinées à recueillir les olives les plus mûres qui tombaient toutes seules de l'arbre. Dans un premier temps, les ramasseurs, essentiellement des femmes et des enfants, récupéraient les fruits tombés à terre. Ensuite, venaient les "vareadores" munis de leurs longues perches flexibles avec lesquelles ils gaulaient les branches encore chargées de fruits. L'opération nécessitait un certain savoir-faire, car il fallait doser le geste pour n'abîmer ni les branches ni les fruits. Ensuite, les "cogedores" et les "cogedoras", reprenaient leur place. Agenouillés, les reins brisés, ils avaient l'air de prier un Dieu absent qui avait oublié de les regarder.
Juanito préférait de loin aider les hommes au remplissage et au chargement des sacs sur les charrettes. Mais, ce matin là, il manquait des bras au ramassage et le contremaître lui avait assigné ce poste peu glorieux pour le bel adolescent musclé qu'il était devenu en quelques mois. Il avait rejoint les femmes et les enfants sans protester mais en maudissant le contremaître qui lui avait interdit de faire une pause tant qu'il n'aurait pas terminé le rang.
Le travail répétitif et monotone laissait le champ libre à toutes ses pensées ce qui ralentissait son rendement. Cela n'avait pas échappé au regard inquisiteur de Miguel qui ne cessait de lui tourner autour comme un insecte nuisible, le reprenant sans cesse pour la moindre peccadille. Juanito avait fait le choix d'ignorer ses attaques injustes quand il avait pris conscience que le contremaître le détestait autant parce qu'il ne supportait pas qu'un jeune journalier d'à peine dix-sept ans soit plus cultivé que lui et ait la prétention de préparer le concours d'entrée à l'Ecole Normale. L'obscurantisme crasse ne concédant aux plus ignorants que le droit de le rester, Juanito le côtoyait tous les jours, il le surprenait au détour des conversations que les autres échangeaient entre eux, quand ils le voyaient plongé dans ses livres à la lueur d'une bougie ou d'une lampe à pétrole alors que ceux de son âge se laissaient déjà tourner la tête par le regard des filles. La plupart de ses anciens camarades d'école avaient abandonné leurs études, pour rejoindre leurs familles dans les champs. Certains, comme lui, avaient fait le pari presque insensé de conjuguer les deux. Ils travaillaient le jour et étudiaient la nuit. Les plus chanceux, comme son ami Antonio, étaient partis faire leurs études à l'Université. Ces derniers demeuraient cependant une exception car ils appartenaient à des familles relativement aisées pour lesquelles payer des études à leurs enfants n'était pas un sacrifice mais une évidence qui allait de soi.
Juanito eut enfin l'autorisation de se lever et il se précipita derrière un taillis pour soulager sa vessie prête à exploser. Le soleil avait fini de déchirer le voile de brume légère qui flottait entre les arbres découvrant l'azur pur du ciel. Dans le chatoiement argenté de leurs ramures, les rangs d'oliviers courraient à perte de vue sur l'ocre des collines jusqu'aux plaines de Cordoue et Grenade où Juanito n'était jamais allé.
La nuit venue, les journaliers regagnaient leurs abris provisoires constitués de mauvaises constructions où quelques braseros placés çà et là dispensaient une maigre chaleur qui s'échappait aussitôt par les interstices des murs pour se perdre dans le froid de décembre. Malgré l'inconfort et les rigueurs de la météo à cette saison, Juanito aimait ce moment où ils se retrouvaient tous pour partager ensemble leurs instants de repos. Après une toilette rapide pour ceux qui avaient encore le courage d'affronter la corvée de l'eau et de la faire chauffer, on s'attelait aux préparatifs du dîner dans une grande salle mise à leur disposition par les patrons. Dans une ambiance bon enfant émaillée de bavardages et de chamailleries de gosses fatigués, ils prenaient leur seul vrai repas de la journée celui de midi étant en général expédié pour ne pas perdre une seule minute de soleil. Ensuite, pendant que l'on couchait les plus petits qui déjà s'étaient endormis sur le coin d'un banc ou dans les bras de leur mère, les autres venaient se serrer autour des braseros.
Il y avait parmi eux cette année là, une famille d'Estrémadure récemment installée à Los Villares. Le fils aîné, Carlos, avait à peu près le même âge que Juanito, doté tout comme lui d'un caractère calme et réservé, les deux jeunes gens s'étaient rapidement pris de sympathie l'un pour l'autre. Un soir, comme Juanito s'étonnait que Carlos et sa famille ait pu choisir de vivre dans une région aussi pauvre et reculée que la leur, Carlos lui expliqua qu'il existait encore bien pire que l'Andalousie et que s'il y avait une enclave de l'Enfer sur cette terre ce devait être cette contrée singulière où il était né.
- Il faut imaginer un monde égaré dans des terres inhospitalières où il faut marcher des heures avant de trouver quelque chose qui ressemble à l'humanité, des villages perdus où ne s'aventure que la mort et la famine. Les gens sont si pauvres qu'ils n'ont que leur vie à donner, ils vivent dans des taudis, se partageant l'espace restreint avec les bêtes, mangeant à même le sol un infâme brouet de racines et d'eau. La plupart des enfants ne dépassent pas leur première année et ceux qui vont au-delà, sont livrés à eux même et à la fange des rues où il pataugent à moitié nus. Il y a aussi l'eau indispensable mais si malfaisante, qu'elle empoisonne lentement ceux qui la consomment, déréglant les organismes et gonflant les cous de goitres énormes. Il faudra quand même un jour que le monde sache que dans un pays européén il y a des hommes qui vivent comme des animaux et des femmes qui n'engendrent que des dégénérés !
- Il y a malheureusement encore trop d'endroits en Espagne où les gens vivent ainsi – lui répondit Juanito - en cent ans, les choses n'ont guère évolué en Andalousie non plus et il paraît même que la vie était meilleure ici il y a quatre cents ans. Le village où j'habite est à l'identique depuis des lustres et l'installation de l'éclairage public et des égouts il y a une vingtaine d'années nous a peut-être mis un pied dans la civilisation mais pas davantage de nourriture dans nos assiettes. Tu vois Carlos, pour moi seules la connaissance et l'instruction nous tireront de ce cloaque.
Carlos acquiesça dans l'obscurité, regrettant de ne pas s'être montré plus vaillant durant les quelques années où il était allé à l'école.
Souvent leurs frères et sœurs venaient troubler leur tête à tête tranquille en venant se joindre à eux, moments que Juanito redoutait le plus entre tous. Carmen, si belle avec son petit nez retroussé et ses courbes douces et généreuses commençait à le mettre dans l'embarras quand elle se frayait rapidement un chemin parmi les autres pour s'asseoir tout à côté de Carlos qu'elle ne quittait plus de son regard velouté jusqu'au moment d'aller se coucher. Bourré de principes en matière d'éducation des filles, Juanito ne tolérait pas ces marques de privauté pourtant bien innocentes. Il fit un soir un long laïus à sa sœur, la mettant en garde contre les écarts de conduite qui pouvaient semer la honte sur toute la famille.
- Je voudrais que ton comportement soit celui d'une jeune fille honnête et que jamais nous n'ayons à marcher la tête basse à cause de toi !
Troublée et mal à l'aise, Carmen se retira dans un coin de la pièce sans avoir vraiment bien saisi le sens de ce que venait de lui dire son frère. Elle n'avait aucune idée de ce qu'était le sexe et ne voyait pas ce qu'il y avait de mal à se trouver si bien auprès d'un garçon que Juanito estimait tant. Elle se sentit furieuse et vaguement humiliée par cet obscur avertissement fraternel et regretta que la tendre complicité qui les avait si longtemps unis se soit à ce point distendue au profit d'une relation sans relief où elle était la dominée et lui le dominant. Il était bien loin en effet le temps béni où ils poussaient ensemble avec leur tante Antonia, la cadette de trois mois de Juanito dans un univers de broderies, de jours de lessive, d'éclats de rire et de disputes. Elevés par leur mère et leur grand-mère dans le plus fermé des gynécées, les trois enfants coulaient des jours heureux sans autre souci que de trouver une nouvelle bêtise à faire ou d'inventer un nouveau jeu. Bien sûr, elle avait rapidement entrevu qu'elle et sa tante ne jouissaient pas tout à fait du même traitement de la part de leurs aînés que Juanito. Si les deux femmes leur étaient dévouées corps et âme, leur père semblait, à son grand désespoir, manifester une préférence notable pour son frère que pour elle. Il ne l'emmenait que rarement avec lui, ne lui donnait aucune preuve tangible de tendresse et aussi loin qu'elle pouvait se souvenir, il ne l'avait jamais prise dans ses bras pour l'embrasser. Toute ses tentatives pour attirer son attention se soldait généralement par un échec et elle ne réussissait, tout au plus, qu'à lui arracher un sourire distrait. Un jour pourtant, alors que sa mère et sa grand-mère étaient occupées à raccommoder le linge, elle jouait avec son frère et sa tante Antonia. Les trois enfants répandaient leur agitation au quatre coins de la maison dans une frénétique partie de cache-cache. C'était au tour de Juanito de trouver les deux fillettes. Antonia s'était dissimulée dans la mangeoire de l'âne et, Carmen, minuscule, entendait le cœur battant les pas de son frère se rapprocher de la table du brasero sous laquelle elle se trouvait. Juanito savait bien où sa sœur se cachait, un sourd aurait entendu à l'autre bout du village le souffle court, où déjà naissait un fou rire, qui lui parvenait de sous la table. Il fit mine de chercher un peu partout, regardant même derrière le rideau qui masquait le dessous de l'évier. Carmen en profita pour jaillir comme un diable hors de sa cachette et détala en laissant libre court à son hilarité. Juanito se lança à ses trousses en poussant des cris terribles. La fillette, plongée dans une terreur délicieuse, sentait dans son dos la présence de son frère qui gagnait du terrain et, de toute la force de ses petites jambes, elle se précipita dans la rue pentue au moment même où arrivait une charrette. Incrédule, elle regarda l'attelage lourdement chargé arriver sur elle. Pris de court, le conducteur essaya d'arrêter ses bêtes, en vain, le poids et la pente rendaient tout arrêt immédiat impossible. Elle entendit les vociférations de l'homme et les hurlements désespérés de Juanito. Elle ferma les yeux et se sentit soulevée dans les airs. Le claquement des sabots et le fracas de la charrette s'arrêtèrent enfin... Les bras qui la tenaient se resserrèrent un peu plus encore dans un tremblement, comme une légère crispation. Elle ouvrit les yeux et elle reconnut son père. Ils restèrent ainsi un long moment, sans rien dire. Pedro Aceituno relâcha un peu son étreinte et regarda sa fille. Dans ce regard, Carmen lut et sut. Ce qu'elle avait pris pour de l'indifférence n'était que pudeur. Elle apprit ce jour-là que chez les gens simples on n'éprouve pas le besoin de se dire son amour tant c'est une évidence. Il se manifeste dans les gestes de chaque jour. Pour eux, trop d'épanchements sentimentaux ramollissaient les âmes et la vie mettrait encore pas mal de temps à leur accorder ce genre de luxe.
Elle n'avait pas eu réellement conscience du danger mais, sans savoir pourquoi elle fondit en larmes.
Dans un autre registre, Juanito avait aussi du fil à retordre avec Francisco, son cadet de cinq ans, dont il devait subir les innombrables taquineries publiques. Les relations entre les deux frères étaient assez singulières. Francisco admirait aveuglément son aîné tout en en étant à la fois terriblement jaloux. Il faut dire que Juanito, dès son plus jeune âge avait toujours forcé le respect. Il possédait l'autorité naturelle de ceux qui n'ont jamais besoin de hausser le ton pour se faire entendre. Sans doute son rang d'aîné y était-il pour quelque chose car, bien malgré lui son père, l'avait chargé très tôt d'une partie du fardeau qui incombe normalement au seul chef de famille. Il ne se passait pas un jour où il ne lui rappelait qu'il devait donner l'exemple à tous ses frères et sœurs et lui avait même fait promettre de subvenir aux besoins de la famille si par malheur il lui arrivait quelque chose. Pour un adolescent aussi naturellement anxieux et torturé, cette responsabilité pesait aussi lourd que la croix sur le dos du Christ et il ressassait à longueur de temps des craintes infondées qui auraient pu, aux yeux de qui le connaissait mal, le faire passer pour un jeune homme timoré et un peu couard. Francisco, affranchi du coup de presque toute responsabilité, avait grandi en laissant exploser son incroyable vitalité. Il adorait, faire des blagues, parfois douteuses au goût de son frère, et se moquer de ses crises de vertiges et de ses états d'âme divers. Non pas qu'il soit un être futile et léger, il était juste heureux de vivre et n'avait cesse de le montrer. Il s'empressait de dire à ceux qui vantaient le sérieux et les qualités de Juanito, qu'il n'était qu'un trouillard qui se faisait au pantalon dès qu'il se trouvait à plus d'un mètre du sol ou quand il voyait un serpent. L'été précédent, n'avait-il pas pulvérisé tout l'avant toit de la ferme de leur grand-père à coups de carabine parce qu'il avait cru voir glisser un énorme reptile entre les tuiles chauffées par le soleil de midi ?
- Mais, çà peut être dangereux un serpent, souffla une des jeunes sœurs de Carlos en frissonnant
- Tu sais ce qu'on a retrouvé dans les débris de tuiles ? Un lézard, un gros lézard gris même pas un vert !! J'ai cru que grand-père allait le tuer quand il a vu les dégâts.
Juanito haussa les épaules mais se surprit quand même à rire avec les autres de ses propres terreurs.
Quand tout le monde était couché, Juanito ressortait livres et cahiers et se replongeait dans les devoirs que lui avait laissés Don manuel. Cet univers studieux ne le rebutait pas, il voyageait à travers le monde en parcourant sa géographie sur de vieilles cartes aux couleurs fanées. Il découvrait des pays inconnus, des archipels aux noms exotiques et se demandait en souriant si la récolte des bananes était aussi ennuyeuse que celle des olives. Il connaissait maintenant par cœur des passages entiers de "La Vie est un Songe" qu'il récitait avec emphase à Sérvula qui n'y comprenait rien et continuait de dévorer avec avidité le programme de philosophie. Le concours d'entrée était fin mai, il savait qu'il n'avait pas le droit d'échouer il n'y aurait pas de session de rattrapage pour lui.
La récolte toucha à sa fin et le froid se fit plus vif que jamais. Juanito se leva en grelottant, les yeux gonflés par les veilles prolongées et le manque de sommeil. Un petit jour gris s'impatientait derrière les montagnes. "Je crois qu'il va neiger" lui murmura Carlos en allumant un vieux réchaud pour faire chauffer le lait. Ils n'avaient pas eu le temps de beaucoup parler tous ces derniers soirs car Juanito s'était retiré juste après le dîner pour terminer de lire le Quichotte et Carlos avait eu un peu l'impression d'être mis à l'écart. La présence de Carmen n'avait pas réussi à lui faire oublier une autre différence : celle qui existait entre les ignorants et les instruits. Mais, bien entendu, il n'osa rien dire à Juanito qui le trouva juste ce matin là encore plus silencieux que d'habitude. Quand ce dernier le rejoignit à la table, il trouva à côté de son bol un petit paquet, maladroitement attaché avec de la ficelle.
- Tiens, dis Carlos en le poussant légèrement devant Juanito, c'est pour toi, tu l'ouvriras le jour de "Los Reyes".
Juanito balbutia un vague merci, trop ému pour en dire davantage. Ils terminèrent de déjeuner alors que dehors virevoltaient les premiers flocons.
Même si la neige ne tenait jamais longtemps, le contremaître les hâta à peine furent-ils arrivés dans l'oliveraie. Juanito et Carlos rejoignirent les autres hommes au chargement des sacs.
- Allez Aceituno, approche un peu, on va bien voir si tu as les bras aussi musclés que le cerveau !
Miguel, détacha un premier sac de la mule et le lança sans ménagement à Juanito qui se trouvait un peu en contrebas, les bras tendus. Sous le choc, il vacilla un peu puis reprenant son aplomb, il se retourna pour le passer à Carlos juste derrière lui.
- Non, deux à la fois, hurla Miguel, ça ira plus vite.
L'impact du deuxième sac faillit le faire tomber pour de bon mais il serra les dents et tint le coup bien campé sur ses jambes. Tout alla alors très vite, il vit son père se détacher du groupe et marcher calmement vers Miguel. Son poing serré s'arrêta violemment dans le ventre mou du contremaître qui tomba à genoux, le souffle coupé.
- Ne t'avise jamais plus à traiter un de mes enfants, ni quiconque de cette communauté de cette manière. Quand tu auras besoin de mes services pour t'aider à régler tes affaires, je t'enverrai à Juanito pour qu'il t'apprenne à lire, il saura bien s'occuper de toi !
Tout le monde éclata de rire. Sans plus s'occuper de lui, Juanito finit de décharger la mule qui remuait de temps à autre ses longues oreilles pour en chasser les flocons qui s'y accrochaient.
Vint enfin le moment de se séparer et chacun s'en retourna d'où il venait avec un peu de nostalgie au fond du cœur. Carmen resta rêveuse pendant les jours qui suivirent et garda longtemps au fond de sa poche la petite statue de la Vierge que Carlos lui avait sculptée dans un morceau d'olivier. Le matin des Rois, Juanito, à l'abri des regards, ouvrit le cadeau de Carlos : c'était une édition illustrée du roman de Juan Ramon Jimenez : "Platero y yo".
- C'est quoi ce livre ? lui demanda Antonio.
- C'est l'histoire d'une amitié entre un âne et son maître…
Peu à peu le silence s'installa dans la grande pièce. Juanito se racla la gorge pour s'éclaircir la voix et lut :
- "Platero est petit, doux, velu, si moelleux d'aspect qu'on le dirait tout en coton, sans ossature. Seuls les miroirs de jais de ses yeux sont durs comme deux escargots de cristal noir.
Si je le laisse en liberté, il se dirige vers le pré et il caresse de son mufle tiède, les effleurant à peine, les petites fleurs roses, jaunes ou azurées… Si je l'appelle doucement : "Platero", il s'avance vers moi d'un petit trot joyeux qui semble rire, comme je ne sais quel grelot idéal…"