Le Village Andalou : chap 10
Publié le 15 Novembre 2006
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Juanito vérifia une énième fois l'adresse que sa tante lui avait griffonnée sur un bout de papier puis il se décida enfin à frapper. Les trois coups brefs du heurtoirs semblèrent se répandre dans les moindres recoins de l'appartement mais il dut attendre quelques instants, qui lui parurent interminables, avant d'entendre un trottinement puis les cliquetis du verrou et de la chaîne. La porte s'ouvrit sur une petite bonne femme sans âge et plutôt corpulente qui le regardait avec lassitude. Il la gratifia de son plus beau sourire qui ne reçut en retour qu'une vague grimace.
- Ah! c'est enfin toi mon garçon, tu es en retard…
Juanito bredouilla quelques excuses, son inscription à l'Ecole Normale avait pris plus de temps que prévu et il avait eu du mal à trouver la rue.
- Bon, rentre ne reste pas là, nous sommes en plein courants d'air et tu sais, ma santé n'est pas si bonne. Et si tu savais comme j'ai du mal à marcher, tiens regarde un peu mes pauvres pieds, je ne supporte plus aucune chaussure à part ces savates.
Les yeux de Juanito s'attardèrent poliment sur le petit pied potelé et légèrement bleuté que contenait avec peine une chaussures en toile trop petite d'au moins deux pointures qu'elle lui montrait d'un air tragique.
- En plus, ajouta-t-elle d'une voix mourante, je suis seule en ce moment. Mon mari est sorti faire un tour. Avec cette chaleur ! Je me demande où il a la tête des fois. Quant à mes enfants que veux-tu… c'est toujours comme ça, tu les élèves et ils s'en vont alors que tu as besoin d'eux parce que tu es vieux et malade.
Juanito baissa la tête et compatit en silence tout en triturant son béret entre ses doigts. Doña Marta était la sœur de Mercedes sa tante par alliance. Elle et son mari habitaient autrefois le village où ils possédaient plusieurs hectares d'oliviers. A leurs vieux jours ils avaient acquis ce grand appartement à Jaén pour se rapprocher de leurs deux filles mariées à des fonctionnaires. Leurs trois autres enfants, des garçons, avaient repris l'exploitation familiale qui ne cessait de prospérer. C'est à eux que Juanito et ses frères devaient d'avoir pu s'habiller à peu près décemment quand ils étaient enfants. Mauro, l'aîné des fils de Dona Marta, et Juanito se rencontraient souvent au village. C'était un gros garçon jovial dont le visage un peu mou cachait une vitalité insoupçonnée. Quand il apprit que Juanito venait d'être reçu au concours de l'Ecole Normale il lui demanda où il comptait se loger.
- Je n'y ai pas encore vraiment réfléchi, répondit Juanito, mais cela va sans doute me poser un problème. Je ne me vois pas prendre le bus tous les jours jusqu'à Jaén et je ne pourrai jamais me payer le loyer d'une chambre là-bas.
- Je crois que j'ai une idée, tu sais mes parents vivent dans un appartement trop grand pour eux à Jaén, ils t'estiment beaucoup et je pense qu'un peu de compagnie ne leur ferait pas de mal.
Juanito resta songeur pendant quelques minutes. Certes, la proposition n'était pas pour lui déplaire mais il répugnait à l'idée de se retrouver redevable de quoique ce soit à des gens qui n'avaient avec lui qu'une relative parenté. Mauro sembla lire dans ses pensées et s'empressa d'ajouter :
- Nous avons du travail plus qu'il n'en faut à la ferme, si tu veux, tu viendras me donner la main et comme ça nous serons quittes.
Doña Marta, le conduisit dans la cuisine qui n'avait rien à voir avec la plupart de celles où il avait pu pénétrer auparavant : les murs blancs, la faïence étincelante où se glissaient quelques discrets motifs bleus, sensés rappeler les azulejos des riches palais arabes de Grenade ou Séville, le marbre clair du sol la faisaient ressembler à un laboratoire ou, tout au moins, à l'idée que Juanito se faisait d'un laboratoire. Il suffisait de tourner le robinet de l'évier, également blanc, pour faire jaillir instantanément autant d'eau qu'on en désirait. Comble du luxe, un chauffe-eau à gaz flambant neuf permettait d'obtenir de l'eau chaude à volonté sans avoir à faire chauffer pendant des heures de grandes marmites impossibles à déplacer ensuite sans risque de s'ébouillanter. Aucune décoration personnelle ne venait donner à la pièce ce petit supplément d'âme qui hante en général les lieux habités. Comme Juanito le découvrit un peu plus tard, l'appartement tout entier était à l'image de cette pièce, pétrifié de marbre et de faïence, aussi glacial que les cimes du Mulhacén, alors que dehors un soleil impitoyable écrasait les rues de Jaén.
Parmi le groupe d'élèves qui attendaient dans la cour de l'école, Juanito reconnut quelques garçons qui avaient passé les épreuves avec lui. Il s'approcha d'eux, un peu intimidé. Ils échangèrent quelques banalités sur le temps, le manque d'eau et l'été qui n'en finissait pas de finir. Un petit homme en costume gris apparut bientôt en haut du perron, il les salua vaguement et les invita à se regrouper en bas des marches. "Qui est-ce ?" s'enquit Juanito. "C'est Placido le concierge - lui répondit un garçon de seconde année - il à l'air un peu bougon comme ça, mais tu verras il est très brave". Ils se retrouvèrent tous peu après réunis dans une immense salle aux murs recouverts en partie de boiseries aux teintes chaudes. Deux énormes lustres avec des pampilles en verroterie pendaient des plafonds et, au fond de la pièce, ils découvrirent une longue table derrière laquelle avaient pris place le directeur de l'école, son adjoint et plusieurs enseignants. Derrière eux, accroché au mur, un immense portrait du Général Primo de Rivera en tenue d'apparat les contemplait d'un air sévère.
Juanito s'assit près de la porte que Placido venait de refermer derrière lui et devant laquelle il s'installa, debout fier de sa responsabilité de gardien de ce temple du savoir où il accompagnait de sa présence discrète mais indispensable tous ces jeunes apprentis instituteurs pendant les trois années que durait "el magisterio". Le directeur pris enfin la parole pour leur souhaiter la bienvenue et leur expliquer leur mission. Ce fut ensuite au tour des professeurs de présenter par discipline le programme et le déroulement de leur cursus. Juanito ne perdait pas une parole de ce qu'il entendait. Il repensait à tout ce chemin parcouru et au soutien de tous les moments de Don manuel qui lui avait consacré tant d'heures et prodigué ses meilleurs conseils ainsi que ses encouragements dans les moments de doute. Il repensait à Pedro, son père qui n'avait jamais douté de lui et l'avait laissé suivre sa vocation. Et, enfin il revoyait sa mère, silhouette menue dans sa robe usée le jour de son départ à Jaén quelques jours auparavant. C'est en l'étreignant pour lui dire au revoir qu'il avait compris qu'il aurait bientôt un autre frère ou une autre sœur dont il avait presque l'âge d'être lui-même le père. Cette idée le gêna presque mais il se rappela que sa grand-mère était enceinte quand il était né. Pour eux tous, ils se devaient de réussir, pour lui aussi, persuadé qu'il n'y avait que deux choses qu'il saurait faire dans sa vie : paysan et instituteur. Un jour, à lui aussi dans les petites rues pentues d'un village espagnol, on lui donnerait du "Don" et les enfants et leurs parents le salueraient poliment quand ils le croiseraient sur la place du marché.
En sortant de la salle de réunion, Placido, prit discrètement Juanito par le bras et lui fit signe d'attendre que tous les autres soient partis. Un peu étonné par l'attitude du concierge, le jeune homme supposa que le petit homme le retenait pour un quelconque problème administratif et sans y accorder plus d'importance, il observa ses futurs compagnons quitter les lieux en laissant échapper des commentaires sur ce qu'ils venaient d'entendre. Quand le dernier étudiant fut sorti, il régnait dans la pièce une légère moiteur oppressante imprégnée d'odeurs humaines pas forcément désagréables mais légèrement dérangeantes. Juanito n'eut pas le loisir d'analyser ce détail avec plus de précision car le concierge, le regardant de pied en cap, lui déclara d'un ton péremptoire :
- Don Juanito, vous ne pouvez absolument pas prétendre entrer dans ces bâtiments ni assister aux cours vêtu de la sorte.
Juanito se sentit glacé de honte. Il se souvenait avec quel soin Sérvula avait repassé les deux blouses que portaient pratiquement tous les hommes du village et nettoyé ses grosses chaussures noires et combien elle avait fait attention à ne rien oublier de mettre dans sa valise.
- Mais enfin, Don Juanito, où vous croyez-vous ? Vous êtes habillé comme un paysan !
- Je suis désolé Monsieur, c'est ce que j'étais jusqu'à aujourd'hui, répondit-il d'une voix qui tremblait à peine de fureur contenue.
Une lueur de bienveillance passa dans les yeux de Placido, il n'avait pas voulu blesser le jeune homme, il avait cru à une négligence volontaire de sa part, jamais il n'aurait pensé qu'on ne sache pas comment on s'habille quand on fréquente l'Ecole Normale d'Instituteurs. Plus doucement il précisa alors :
- Bon écoutez, vous représentez à présent une certaine élite et il convient que vous renonciez à certaines habitudes vestimentaires mais, entendez moi bien, pas à ce que vous portez ancré profondément en vous… c'est juste une question d'apparence.
- J'ai compris, souffla Juanito dans un murmure où se précipitait un sanglot.
- Ne t'inquiète pas va- lui lança Luis, le mari de Doña Marta, en lui donnant une grande tape amicale dans le dos - je dois avoir deux ou trois choses encore très convenables pour un futur instituteur. Que veux-tu, Marta n'arrête pas de me donner à manger, on dirait que je lui fais un affront si je ne reprends deux fois de tout ou si je ne vide pas mon assiette, du coup, je grossis, je grossis… Elle est pénible, tu ne trouves pas ? Lui glissa t-il à l'oreille pour qu'elle n'entende pas.
- C'est en effet une très bonne cuisinière affirma Juanito éludant une réponse qui n'aurait pas manqué de susciter une terrible colère de son hôtesse.
Doña Marta ne tarda pas à revenir portant deux assiettes à dessert garnies d'œufs à la neige et saupoudrés de cannelle qu'elle servit aux deux hommes. Elle s'assit en soupirant.
- Tu n'en prends pas ? S'étonna son mari.
- Comme si tu ne savais pas que je digère mal toutes ces sucreries, lui répondit-elle d'un ton aigre. Et pourtant… j'aime tellement ça les œufs à la neige… mais forcément si je n'en fais pas au moins une fois par semaine tu m'en réclames comme un gosse trop gâté !
- Mais, s'indigna Luis, je ne te réclame rien, je peux me contenter d'un fruit, ce n'est pas ce qui manque par ici !
- Tu dis cela parce que il y a le petit, tu veux jouer les bons maris alors que tu ne penses qu'à rejoindre tes amis au café pour jouer aux dominos. Je passe des heures toute seule dans ce grand appartement et il ne te viendrait même pas à l'idée que je pourrais avoir un malaise ou que sais-je… Quand je pense que j'aurais pu épouser le fils des Linares, lui c'était un homme !
Juanito avala la dernière cuillérée de crème et jugea qu'il était opportun de se retirer dans sa chambre. Marta eut beau insister pour qu'il en reprît, le jeune homme choisit d'abandonner lâchement Luis aux récriminations de son épouse en prétextant un travail à terminer absolument pour le lendemain. Elle n'insista pas mais lui jeta un regard lourd de reproches. Cependant, une petite heure plus tard elle vint frapper doucement à sa porte pour lui apporter un verre de lait chaud et une des rousquilles au goût inimitable que Sérvula lui avait données à l'intention de Doña Marta.
- Tiens, mon garçon, j'ai pensé que ça te ferait plaisir de goûter un peu les pâtisseries de ta mère.
Juanito dut bien vite se rendre à l'évidence, en dépit de ses aptitudes intellectuelles, ses résultats étaient bien en deçà de ce qu'il avait escompté. Certes il travaillait, à vrai dire, il ne faisait même que ça et quand il rentrait au village, il continuait aussi, sans relâche, mais cette fois dans les champs, dans les oliveraies, partout où on avait besoin de lui. Le soir il regagnait le petit coin qu'il s'était aménagé au premier étage de la maison paternelle, il plongeait dans ses livres et ses cahiers et recommençait, jusqu'à ce que les mots flottent devant ses yeux et qu'il ne sache plus ce qu'il venait de lire. Sa mère lui trouvait mauvaise mine, elle se faisait du souci et craignait qu'il ne tombe malade. Quand elle s'en ouvrait à lui, il avait ce mouvement d'impatience, cet agacement qui lui parcourait le corps et qu'il garderait jusqu'à sa mort qui signifiait : " Tais-toi, laisse moi tranquille, c'est aussi pour vous que je fais ça, comment veux-tu qu'il en soit autrement ?". Elle aurait eu envie de le serrer dans ses bras mais il y avait bien longtemps qu'elle n'osait plus le faire, sauf peut-être en des occasions spéciales, comme par exemple quand il y avait longtemps qu'elle ne l'avait pas vu.
- La Pilar s'étonne que tu n'aies pas encore de fiancée, murmurait-elle.
- Maman, je n'ai pas le temps de m'occuper d'une fiancée, je m'en chercherai une quand j'en aurai fini avec tout ça, et il balayait l'espace d'un grand geste pour lui montrer tous ses cours éparpillés sur la petit bureau mais aussi les grandes jarres d'huile d'olive, les épis de maïs et les bottes d'oignons qui finissaient de sécher au plafond.
Plus que jamais il refusa la plupart des invitations que lui faisaient ses camarades de promotion et se fit tellement rare dans les fêtes du village que certaines mauvaise langues hasardèrent même que l'aîné des Aceituno n'avait peut-être pas d'inclination pour les filles. C'est à peine s'il prenait le temps de flâner dans les rues du vieux Jaén, les seules qu'il aimait vraiment car elles avaient conservé toute leur authenticité et lui rappelaient par bien des côtés celles du village. Parfois, quand le sommeil l'avait abandonné trop tôt, si le temps s'y prêtait, il montait tout au sommet du quartier historique et regardait le soleil se lever derrière l'immense cathédrale baroque sous l'œil impassible des sierras qui s'étiraient de la brume en dessinant dans le ciel des dents de scie violettes.
A la fin de l'hiver, qui fut particulièrement rigoureux cette année-là, Sérvula mit au monde une adorable petite fille qu'on appela Purra. Quand Juanito se pencha pour la première fois au-dessus de son berceau il fut prit d'un attendrissement qu'il eut bien du mal à dissimuler derrière une avalanche de petits cris idiots, censés faire rire sa petite sœur, mais qui ne déclenchèrent chez elle qu'une crise de pleurs que Sérvula eut bien du mal à calmer
- Tu es aussi stupide que ton père marmonna-t-elle mi fâchée, mi-amusée.
Purra fut la benjamine de la fratrie, le dernier enfant, la dernière fille après tant de garçons. Vive et délicieuse, lumineuse comme la brise qui descend des montagnes, elle enchanta de ses rires et de sa bonne humeur la vie de ceux qui l'approchèrent. Quand elle mourut, bien plus tard, bien trop tôt, Juanito était loin d'elle mais les vagues de l'océan des côtes landaises lui apportèrent la nouvelle dans leur déferlement d'écume bien avant que le facteur ne lui apporte le télégramme qu'il n'osait ouvrir. La veille au soir il s'était juste contenté de dire, comme pour s'alléger d'un poids "je sais que ma sœur est morte". Libérée à tout jamais du fauteuil de paralytique où une tumeur du cerveau l'avait jetée, elle rejoignit dans le virevoltement de ses jupes tous ces petits frères, toutes ces petites sœurs qu'elle n'avait jamais connus et ralluma en eux l'étincelle de gaieté que la mort leur avait dérobée.
Dans le grand hall de l'Ecole Normale l'effervescence semblait s'être emparé de tous les étudiants qui se bousculaient autour du grand panneau d'affichage où étaient inscrits les dates des examens de fin d'année. Juanito les nota dans son carnet et rejoignit un groupe de première année qui discutait avec animation.
- Nous n'avons que deux semaines avant les premières épreuves et nous commençons par celle d'histoire et de géographie ! s'exclama un petit blond dont les joues flamboyaient d'une acné rebelles, je ne vois vraiment pas comment nous allons pouvoir rattraper tout le retard que nous avons pris dans cette matière !
Les autres acquiescèrent avec découragement. On leur avait pourtant assuré que c'était un honneur de fréquenter les cours d'Alfredo Paredes, professeur agrégé de l'Université de Madrid, auteur de nombreux ouvrages socio-historiques, féru de géographie physique et humaine, on avait juste omis de leur préciser, "Quand il est là, bien sûr". Car ses compétences l'appelaient souvent loin de Jaén, un peu partout en Espagne mais aussi à l'étranger, où ses conférences passionnées tenaient en haleine les historiens et les géographes les plus blasés de la planète.
- En plus, rajouta consterné le jeune homme, c'est la géographie qui a été tirée au sort pour l'écrit et c'est justement là où nous avons le moins de cours mais le plus fort coefficient sur la note totale.
- Bah ! Renchérit l'air suffisant un grand brun dégingandé surnommé "Mosquito", ce n'est que du bachotage, nous n'avons qu'à apprendre par cœur, il ne faut pas être très malin, l'oral d'histoire fait appel à plus de réflexion par contre…
Juanito essaya de visualiser l'épaisseur et le contenu du manuel de géographie qui n'était que peu sorti de ses étagères durant l'année. Il s'en voulut d'avoir toujours remis à plus tard la rédaction de fiches et les recherches qu'il s'était promis de faire dès la fin du mois de décembre et chercha avec l'énergie d'un cancre de longue date comment contourner ce problème épineux. Chemin faisant, Juanito calcula avec une rigueur d'astronome le temps qu'il devrait consacrer à chacune des matières pour obtenir la moyenne. Il excellait en littérature…, en grammaire… bon ça allait, en pédagogie aussi. Il passa aux matières scientifiques, là il se sentit un peu défaillir, son dernier devoir de physique n'avait pas été si bon que ça et il avait encore des lacunes en géométrie, cela représentait pas mal d'heures de révision. L'orage inattendu qui s'était abattu sur la ville ne lui fit même pas accélérer le pas et il arriva complètement trempé devant la porte de Doña Marta qui fut prise d'un coup de sang en voyant les traces de pas qu'il avait laissées dans le couloir. Toujours prompt à s'émouvoir et à rattraper ses bévues, Juanito pour une fois, la laissa gronder pendant qu'il essuyait distraitement tout indice de son passage.
- Et en plus tu vas prendre froid ! ah! ces jeunes ! si ta pauvre mère te voyait !
Il arrive souvent que les esprits les moins retords, les âmes les plus nobles et les grands défenseurs de l'honnêteté se révèlent de fameux stratèges et n'hésitent pas à quitter la lumière pour l'ombre et, la vérité pour le mensonge quand ils se retrouvent acculés à une difficulté d'ordre crucial, c'est ce qu'il advint ce soir là à Juanito Aceituno qui échafauda, dans le secret de sa petite chambre aux murs aseptisés, un plan diabolique dont il se vanterait avec jubilation jusqu'à la fin de ses jours.
Juanito empoigna d'une main décidée une paire de ciseaux et de l'autre le manuel de géographie et commença à le découper avec application. Il détacha d'abord tous les chapitres qu'il posa en petits tas devant lui, puis, après une lecture sommaire, il en découpa les paragraphes clés ainsi que les schémas et les cartes qui lui semblaient importants, obtenant ainsi de nouveaux petits tas, mais de format plus réduit que les précédents. Ensuite, muni de fil et d'une aiguille qu'il avait empruntés à Doña Marta, il les cousit ensemble sans avoir oublié d'indiquer à quoi ils correspondaient constituant ainsi les plus fabuleuses pompes de toute l'histoire du "Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux Arts " espagnol.
Le sujet de géographie s'étalait à présent sous ses yeux, il était certain que tout le monde avait découvert sa supercherie. Toute sa superbe s'était effondrée d'un coup quand le maudit document était arrivé sur sa table. Un vide absolu avait remplacé l'espace qu'occupait habituellement son cerveau et ses mains moites et crispées d'angoisse refusaient de lui obéir. Il n'entendit pas les consignes données par un des surveillants et dut le faire répéter. Il se décida enfin à prendre connaissance de l'épreuve. Il traita rapidement les questions auxquelles il savait répondre mais, très vite il sécha. Un rapide coup d'œil lui permit de se rendre compte qu'il n'était pas le seul en difficulté. Des soufflements d'impuissance s'élevaient de temps à autre, saturant l'atmosphère déjà oppressante de la salle. Seul Mosquito, imperturbable, grattait avec application sa feuille de papier. Le crissement de la plume rendait encore plus palpable le silence accablant qui s'était installé.
Alors, discrètement, Juanito plongea dans les délices de la tricherie. Petit à petit, bribe par bribe il alla chercher les réponses disséminées ça et là, dans le revers de sa veste, qu'il fut le seul à ne pas ôter en dépit de la chaleur, à l'intérieur de sa ceinture, au creux de son mouchoir et dans bien d'autres endroits encore. Si quelqu'un le vit, personne ne le dénonça et si un autre fit comme lui, il n'en sut jamais rien. Il remit sa copie dans les premiers, le surveillant lui adressa un sourire poli auquel il répondit à peine et sortit sans se retourner.
Quinze jours plus tard, le cœur de Juanito s'arrêta de battre tout à fait quand il découvrit qu'il était tombé dans le jury du Professeur Paredes pour l'oral d'histoire. Son nom qui venait en premier sur la liste lui sembla énorme et la démesure des lettres lui fit penser aux avis de recherche que l'on voyait parfois dans les locaux de la police. Il s'assit sur la première chaise qui se présenta à lui et, comme il avait une bonne demi-heure d'avance il eut tout loisir de se torturer à l'extrême. Les deux ou trois autres candidats qui le suivaient dans l'ordre de passage le rejoignirent à leur tour mais, l'arrivée du professeur Paredes coupa court à toute tentative de réconfort mutuel. L'homme rentra dans la salle. Par la porte entrouverte, Juanito le vit sortir un carnet de notes et des stylos d'un vieux cartable de cuir. Ensuite, d'une chemise en papier épais, il retira des feuilles, qu'il plia en quatre et jeta dans une boite en carton. Alfredo Paredes tira un peu le rideau de la fenêtre pour atténuer la vigueur des rayons du soleil qui entrait à flot, puis, ouvrant enfin complètement la porte il appela Juanito.
Il déplia la feuille qu'il venait de prendre dans la boite, il n'avait pas hésité et avait attrapé la première qui se présentait sous ses doigts. Il lut : "L'Espagne des Rois Catholiques" et rendit le petit billet à Alfredo Paredes qui lui accorda quinze minutes pour préparer le sujet.
- Bien… bien, Aceituno, murmura Alfredo Paredes en reposant son stylo, je ne vais pas vous importuner davantage… Finalement ce que l'on m'a dit de vous n'est pas faux… Vous semblez être un élément prometteur.
Juanito buvait les paroles du maître et sentait la pression accumulée depuis des semaines se relâcher peu à peu sous les compliments.
- D'ailleurs, rajouta le professeur, j'ai corrigé vos copies, la votre est… - Il toussota un peu avant de poursuivre - d'un très bon niveau.
Il se tut tout en continuant de crayonner machinalement sur le coin d'une feuille. Sa longue main nerveuse traçait des arabesques invraisemblables et il semblait avoir oublié la présence de Juanito toujours assis en face de lui et qui ne savait s'il devait attendre ou prendre congé. Brusquement Alfredo Paredes releva la tête et planta son regard dans celui du jeune homme.
Alfredo Paredes frissonnait comme un chat qui vient d'attraper une souris. Un sourire nerveux retroussait sa lèvre, laissant entrevoir une rangée de petites dents, parfaites et blanches et, ses prunelles laissaient filtrer une joie animale où Juanito crut presque déceler un brin d'hystérie.
- Don Juanito, je vous dis que vous avez copié ! asséna le professeur Paredes dont la voix s'éleva d'un coup dans des tonalités de haut de contre étonnantes.
- Et moi, je vous dis que je n'ai pas copié, répondit imperturbable Juanito avec l'aplomb et la mauvaise foi du menteur convaincu qu'il dit la vérité, d'ailleurs vous n'avez qu'à m'interroger sur n'importe quel point du programme de géographie !
Le culot avec lequel lui tenait tête sans sourciller ce jeune effronté eut raison de la colère, somme toute justifiée, du professeur Paredes et força même quelque peu son admiration.
- C'est bon, Don Juanito, je vous crois, je vous crois… vous pouvez disposer.
Juanito regagna dignement le couloir. Sur la fiche d'évaluation, en face de son nom, Alfredo Paredes inscrivit un laconique "satisfaisant".