Le Village Andalou : chapitre 9

Publié le 11 Novembre 2006




IX
 
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Juana, tout d'abord, ne comprit pas ce que l'homme qui venait de se présenter à sa porte lui disait d'un air grave et embarrassé. Les mots, "indigènes", "embuscade", flottaient dans sa tête sans rien représenter de précis. Il ajouta en toussotant qu'il n'avait sans doute pas souffert – mais elle n'en crut pas un mot - et qu'elle aurait droit à présent à une petite pension de veuve. Elle s'effondra alors dans les bras de Maria sous le regard étonné de la petite Josefa qui portait le nom d'un homme qui n'était pas son père et qu'elle ne connaîtrait jamais.

 

Malgré l'insistance pressante de sa belle famille, Juana ne voulut pas retourner à Jaén ni encore moins qu'elle vienne s'installer avec elle. Par égard pour José, plus que par véritable conviction, elle décida donc de rester au village. Elle se résigna définitivement à ne plus sentir sa chaleur rassurante dans leur lit. Les premiers mois ce fut tout ce qui lui manqua de lui, tant il y avait de temps qu'elle se refusait à lui. Elle n'avait jamais bien su d'où lui était venu ce dégoût subit pour les choses du sexe. Certes, il y avait bien eu le choc de cet enfant mâle mort avant d'être vraiment né, mais pourquoi punir le père d'une faute qui ne lui incombait pas ? Jamais ils n'en parlèrent, d'ailleurs l'auraient-ils voulu, l'auraient-ils pu dans un pays où le sexe était déjà un péché et dont la seule finalité n'était bien souvent que la procréation ? Contrairement à bien d'autres femmes dans son cas, elle n'eut pas à subir les assauts forcés d'un mari autoritaire et enclin à assouvir son désir de quelque manière que ce soit. Il ne la toucha plus, ni elle ni une autre mais leur réserve de bois dépassa largement celles des autres pendant un certain nombre d'années. Ce fut donc avec honte qu'elle se réveilla en pleine nuit au beau milieu d'un rêve érotique. Les dernières images d'une étreinte fiévreuse avec un total inconnu, l'avaient laissée au bord de l'extase et son ventre palpitait encore de caresses qu'elle n'aurait jamais osé imaginer. Elle ignorait encore que ce rêve n'était que le premier d'une longue série qui l'amena très vite à découvrir le bien-être éphémère des plaisirs solitaires et resta longtemps persuadée que c'était José qui de là-haut se vengeait enfin de ses longues années d'abstinence.

 

Aux beaux jours, les premiers rayons du soleil les cueillaient, elle et ses filles dans les premiers tournants qui descendaient vers leurs terres. Maria avait désormais délaissé ses nattes de petite fille et roulait sa longue chevelure cuivrée en un chignon serré sur la nuque. Son regard clair, pareil à celui de sa mère s'attardait parfois en arrière pour vérifier si Josefa et le petit âne gris les suivaient toujours. Quand elle ne les voyait plus, elle rebroussait alors chemin et trouvait immanquablement sa jeune sœur occupée à ramasser des fleurs ou des plantes qu'elle passait ensuite des heures à observer et à faire sécher quand il n'y avait plus rien à faire. L'âne la regardait faire en mâchouillant quelque friandise que la fillette ne manquait jamais de lui offrir. Les deux sœurs ne se parlaient guère, leurs discussions se limitaient à des échanges banals. Pas de haine entre elles, juste une simple indifférence dont leur mère, impuissante, mesurait chaque jour l'ampleur.

Au-delà de leur différence physique, Juana avait plusieurs fois constaté que ses deux filles semblaient évoluer dans deux univers distincts. La précocité de Josefa n'avait cesse de l'étonner, elle semblait savoir des choses que les enfants et la plupart des adultes ignoraient et l'admiration avec laquelle on la considéra dans les premières années de sa vie ne tarda pas à laisser place à un sentiment de méfiance auquel la jalousie n'était sans doute pas étrangère. "C'est curieux, tout de même – lui disait-on souvent – Josefa ne s'intéresse qu'à des choses qui ne sont pas de son âge, vous trouvez ça normal ?" ou bien encore "Vraiment, elle n'a rien de vous, son père avait le teint si mat ?". Et Juana devait bien convenir que si sa fille ne lui ressemblait pas du tout, elle n'en ressemblait pas plus au pauvre José, et pour cause. Maria quant à elle, loin de prendre ombrage de cette dichotomie avait établi un modus vivendi avec sa mère et sa sœur qui lui avait permis de traverser l'adolescence sans trop de douleur ni de rancœur. Elle avait accepté une bonne fois pour toute les silences insondables de sa mère et les confidences chuchotées qu'elle échangeait continuellement avec Josefa. Cette solitude forcée dans laquelle l'avait plongée la mort de ses sœurs et ensuite de son père, était largement compensée par une liberté sans prix dont elle usait et abusait sans que nul chez elle n'y trouve à redire. Elle avait beaucoup d'amis et surtout beaucoup d'amoureux notamment un, qui se plaisait à lui conter fleurette dans les granges isolées ou à l'abri des buissons dans l'air alangui de l'été. Elle découvrait sous ses caresses, l'odeur d'un autre corps, des ersatz de tendresse auxquels elle n'avait jamais goûtés auparavant. Mais, elle savait mettre un terme aux empressements de son jeune soupirant quand elle sentait qu'il voulait aller un peu plus loin que les attouchements, somme toute bien innocents, qu'elle lui consentait généralement. Elle se redressait alors rapidement, rajustait sa jupe et son chignon et affirmait au jeune infortuné que celui qui la prendrait ne le ferait que sous les liens sacrés du mariage.

 

C'est en revenant un soir au village que les trois femmes croisèrent sur le chemin un groupe de cavaliers qui semblaient escorter la voiture d'un personnage important si l'on en jugeait par les armoiries qui ornaient le bas des portières. Contrairement à son habitude, Josefa toujours flanquée du petit âne gris, devançait sa mère et sa sœur d'une centaine de mètres. Les cavaliers ralentirent un peu en parvenant à sa hauteur et parurent lui demander quelque chose. La fillette eut un geste en direction de Juana et Maria. Un des hommes se détacha du groupe au petit trot et ne tarda pas à les rejoindre, il héla Juana du haut de sa monture.

- Il me semble que nous nous sommes égarés, peux-tu me dire si nous sommes bien sur la route de Cordoue ?

- Non, lui répondit-elle, vous auriez dû tourner à droite, au croisement, à quelques lieues d'ici.

 Il la salua brièvement et rejoignit ses compagnons. En passant à la hauteur de la calèche, Juana rencontra le regard de son occupant qui la détaillait avec insistance. Gênée, elle baissa la tête mais l'homme l'interpella un peu durement :

                - Cette enfant là- bas prétend que tu es sa mère… c'est vrai ?

Le cœur de Juana se contracta douloureusement, mais pas une émotion ne transparut sur son visage lisse.

                - Oui, bien sûr et celle-ci aussi dit-elle en désignant Maria qui n'avait pas sourcillé mais qui sentait battre le cœur de sa mère comme celui d'une bête aux aguets.

                - C'est curieux… j'aurais cru…

                Elles retrouvèrent Josefa et l'âne qui les avaient pour une fois attendues et finirent le chemin ensemble comme pour se protéger d'un invisible danger.

 

                Elles trouvèrent devant leur porte Pedro Aceituno Simancas, leur voisin depuis quelques mois, en grande discussion avec Tiburcio. En dépit de la douceur du soir, Juana frissonnait malgré elle, encore troublée par la remarque de l'homme quelques instants plus tôt. Elle salua les deux hommes qui l'aidèrent à décharger le bât et à rentrer l'âne.

                - Quelque chose ne va pas, lui demanda Tiburcio, on dirait que tu as vu le diable en personne ?

Elle secoua la tête, hésitant à évoquer cette étrange rencontre, là- bas sur la route poussiéreuse et à confier les raisons de la sourde angoisse qui la tenaillait. Et puis, justifier ses terreurs, c'était aussi dévoiler le secret du lange de baptiste blanche qui dormait depuis si longtemps tout au fond d'un coffre en noyer. Elle préféra le silence, ce qui ne lui coûta guère car il était depuis longtemps le morne compagnon qu'elle s'était un jour choisi pour ne plus voir le monde. Pedro et Tiburcio s'éloignèrent. Du patio ombragé elle entendit le tintement des bassines que Maria remplissait pour leur toilette. L'âne se mit à braire, un autre lui répondit quelque part dans le soir.

                Un peu plus tard elle alla s'installer sur un grand fauteuil à bascule près de l'entrée. Elle ne songeait plus à Jaén ni à ce qu'était sa vie avant. La jeune fille insouciante qu'elle avait été semblait s'être perdue dans les brumes de sa mémoire effaçant de ses souvenirs les petits indices que l'on sème sur le chemin de la vie pour ne pas perdre sa route. Seule lui revenait par bribes les paroles d'une vieille berceuse qu'elle chantait encore parfois, juste pour elle comme pour endormir son cœur trop lourd.

Abandonnée à sa rêverie, elle n'avait pas entendu venir le visiteur dont la silhouette se profila dans l'encadrement de la porte ouverte sur la rue. Les notes de la berceuse moururent instantanément sur ses lèvres.

                - Je ne voulais pas vous effrayer, s'excusa Pedro.

Il restait là debout, un peu stupide ne sachant plus trop quoi lui dire. Elle l'observa un moment, essayant de distinguer ses traits dans l'obscurité. Elle aurait voulu qu'il parlât encore et que sa voix profanât enfin de notes graves et masculines l'atmosphère trop tranquille et vide de la maison. Quelque chose d'ancien et diffus s'agita en elle, une vague réminiscence de douceur oubliée la réveilla tout à fait et, enfin, elle l'invita à s'asseoir en face d'elle. Leur tête-à-tête silencieux se prolongea, ils restèrent ainsi, bien au-delà des mots, à écouter la nuit s'installer dans les montagnes et les stridulations lancinantes des cigales emplir l'air comme un appel douloureux qui s'exaspère.

Juana n'aurait su expliquer exactement pourquoi mais il lui sembla qu'elle venait de rebrousser chemin et qu'elle marchait à présent en direction d'une fragile lueur qui sûrement, la ramenait du royaume des ombres.

 
 

Rédigé par khassiopee

Publié dans #Le Village Andalou (roman)

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C
Quelle est belle la dernière phrase Khassiopée. Que les femmes sont tourmentées ... l'amour, l'absence d'amour, l'espoir ...  les enfants qu'elles mettent aux monde ...Et l'importance que prennent les hommes, leur bonheur, la joie, ... ce qu'ils ressentent quand ils ont été choisis, ces sentiments nous ont toujours transportés. Ainsi va l'humanité.A bientôt
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C
Tu sais que je l'ai relu encore !!! je ne m'en lasse pas ...Bises
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C
bonjour je suis la boulangère.Le conte est triste. Je reviendrai le lire plus tard parce que j'ai le coeur empli d'émotions ce soir. Ah la boulangerie c'est pas du repos !<br /> Puis j'ai les yeux qui se brouillent le soir. Puis... <br /> bien le bonsoir Kassiopée. <br /> la boulangère
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M
Salut Kha !!!<br /> bonne semaine à toi !!
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M
Je sens un mystère et j'aime beaucoup ça. C'est un très bel extrait. Mais je suis curieuse  de connaître le secret de Josefa. Viendrait-elle d'une grande lignée ou d'une famille riche ? C'est à suivre. Et si je comprends bien il y a un début de flirt entre Pedro et Juana ou est-ce plutôt innocent. En tout cas, j'attends la suite. Bises. Maja.
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L
C'est très beau.Nous raconteras-tu quel est ce secret qui semble peser sur Juana ?
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