La squatteuse de "La Providence"
Publié le 25 Novembre 2006

Péniche, Canal Latéral, Toulouse
La petite silhouette trottine sur les berges du Canal du Midi. Le gros cabas délavé est trop lourd pour elle mais, il fait doux, elle n'y pense pas trop. Renée est vraiment très petite, elle n'est plus très jeune non plus.
Un automobiliste la regarde passer et se dit qu'elle aurait dû prendre le bus, ou le métro peut-être. Il ne sait pas que pour elle, c'est déjà un luxe de trop. Il disparaît dans le flot de circulation ininterrompue. Renée ne l'a même pas aperçu.
Renée a hâte d'arriver chez elle et de poser ses paquets. Peu de choses en somme, de quoi manger pendant quelques jours, un pull bien chaud et de bonnes bottines doublées. La bénévole de l'association les avait mis de côté exprès pour elle : "C'était pile votre taille et encore impeccable".
Renée ne se plaint pas, d'ailleurs elle ne se plaint jamais : tout ne va-t-il pas au mieux depuis qu'elle a trouvé "La Providence" où elle s'est installée l'hiver dernier?
Oui, elle a hâte de retrouver le clapotis de l'eau sur la coque rouillée, de s'asseoir dans la petite cabine où dansent des rideaux de dentelle.
La semaine dernière, près du cimetière, un marchand lui a laissé son dernier chrysanthème. Il est jaune vif et il allume de son éclat l'onde glauque où il se réfléchit. Oui, vraiment, il y a bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi heureuse.
Sur sa hanche, elle sent battre au rythme de ses pas, le poids de la clé qui ouvre la porte de son bonheur.
Péniche, reflets dans l'onde
L'homme maugrée. Il est gros et gras et sa botte vient d'enfoncer le panneau vermoulu qui n'a pas résisté. Il maugrée et le torrent de cailloux lapidaires qui roule dans son accent n'augure rien de bon. Il a pris le batelier d'à côté à parti. Celui-ci tape en touche : il ne pouvait pas savoir ; elle lui avait assuré qu'on lui avait demandé d'entretenir la péniche. Ce n'est qu'une pauvre vieille après tout.
Le gros ne décolère pas, il n'admet pas qu'on puisse être rentré chez lui sans y être invité. L'autre ne l'écoute plus. Là-bas il vient d'apercevoir la silhouette menue de Renée. Il comprend qu'elle a compris.
Renée sait que ce soir elle pourra dormir au foyer d'accueil mais après ? Elle ne veut pas aller dans cet hospice de vieux où l'on met tous les sdf de son âge.
Renée ravale ses sanglots. Le cabas délavé pèse des tonnes dans son cœur et dans sa poche, bat une clé qui n'ouvre plus rien.