Le Village Andalou : chapitre 12
Publié le 28 Novembre 2006
Il faisait encore nuit mais l'agitation de la mule dans l'écurie et des bruits de pas finirent de réveiller Juanito. Il chercha à tâtons son vieux réveil cabossé et sa main frôla le tissu d'un vêtement féminin. Il reconnut la silhouette de Carmen qui lui chuchota qu'il était l'heure de se lever et sans attendre sa réponse, elle alluma la lumière.
En bas, lui parvenait maintenant plus distinctement l'affairement des grands jours ; il crut reconnaître la voix de son oncle Juan de Dios. Les pleurs de Purra qui réclamait sa tétée, se mêlèrent aux allées et venues, aux cliquetis et aux chocs mats d'objets que l'on amassait devant la porte. Juanito étira ses longues jambes maigres hors des draps. Il resta un moment ainsi le corps découvert et embrumé des derniers vestiges du sommeil. L'odeur des "migas", qui finissaient de frire en bas dans une grande poêle, commençait à s'insinuer avec délices dans ses narines mais sans parvenir vraiment à le décider à se lever. Son regard s'attarda un instant sur sa table de travail, rangée avec un soin méticuleux, presque féminin. Il n'avait aucune épreuve à repasser en septembre et la joie des résultats lui revenait régulièrement comme le refrain d'une rengaine que l'on n'arrive pas à se sortir de la tête. Il s'assit enfin sur le bord du lit qui émit un couinement douloureux et fatigué et, décréta que ce matin là il ne se raserait pas. Une barbe sombre lui bleuissait pourtant le visage, accentuant l'enfoncement des yeux dans les orbites ce qui, selon sa mère, lui donnait l'allure d'un bandit de grand chemin, mais il n'avait pas envie, tout à l'heure, de subir les brûlures de la sueur sur sa peau chauffée par le rasoir.
La plus grande partie des outils étaient déjà dans la rue et Juanito n'eut plus qu'à aider les hommes à sortir la mule qui manifesta sa joie d'être libérée de son écurie de si bonne heure en arrosant la chaussée d'un immense jet d'urine dont les méandres dorés se perdirent dans la poussière de la rue. La charrette de l'oncle Juan de Dios contenait des pelles, des fourches et le "trillo", sorte de herse assez rudimentaire qu'on attelait à une bête, constituée d'une planche dont la partie inférieure comportait des lames pour le dépiquage du blé. Cette année, Sérvula ne les accompagnerait pas au battage car il faisait trop chaud pour un bébé et les hommes avaient prévu de ne rentrer que le lendemain.
Une lumière douce commençait à envahir le ciel quand ils se mirent en route vers l'aire de battage distante de quelques kilomètres. Juanito avançait sans se hâter, devancé par Carmen qui tenait fermement la main de Blas comme pour le protéger d'un invisible et improbable danger car seuls les ânes et les charrettes osaient s'aventurer sur ces routes impraticables. Un souffle de nostalgie balaya sa mémoire, il se revit petit garçon, juché sur les épaules de son père qui fredonnait un vieil air populaire qu'il affectionnait tout particulièrement :
Ya se van los pastores, a la Extremadura
Ya se queda la sierra triste y oscura
Ya se van los pastores, ya se van marchando
Mas de cuatro zagalas quedan llorando
Ya se van los pastores hacia la cañada
Ya se queda la sierra triste y callada
Les notes s'égrenaient dans la tiédeur de l'aube estivale avec la maladresse sincère mais émouvante des gens qui chantent faux. Juanito guettait avec amusement le moment où son père buterait sur la note la plus haute et son hochement de tête désapprobateur devant sa piètre performance. Il recommençait, un ton plus bas, toujours aussi faux et Juanito joignait sa voix à la sienne. Le duo improvisé inondait la campagne alentour de sa joyeuse cacophonie faisant fuir les oiseaux à grands coups d'ailes indignés.
Juanito espérait toujours que son père le laisserait monter sur "le trillo" et, tous les ans à la même époque, inlassablement le petit garçon le tarabustait, mais en vain. La réponse était toujours identique : c'était un travail long, dangereux et il ne fallait pas fatiguer les bêtes davantage en leur imposant un poids supplémentaire, aussi léger fut-il. Mais un jour enfin, alors que les gerbes avaient été suffisamment piétinées et que la herse ne tanguait presque plus, Pedro Aceituno lui fit signe de s'approcher et le hissa sur la plate-forme du "trillo" où, Juanito, accroché fièrement à la jambe de son père tourna et tourna sans fin jusqu'à ce que le dépiquage fût terminé.
Pendant que le petit garçon qu'il fut tournait jusqu'à la nausée dans ses souvenirs, les premières paroles d'une chanson franchirent ses lèvres. Avec hésitation d'abord, puis de plus en plus fort, de plus en plus faux :
Ya se van los pastores, a la Extremadura,
Ya se van los pastores…
Vers treize heures, beaucoup de femmes et d'enfants les rejoignirent. Retiré à l'ombre d'un bouquet d'arbres, Juanito terminait son gazpacho. Il avait rallongé le reste de bouillon froid d'un filet d'huile d'olive et il lampait le fond de son bol à petites gorgées tranquilles et gourmandes. Près de lui son père et les autres hommes allumèrent une cigarette. Juanito refusa celle qu'on lui tendait de crainte de diluer dans la fumée brûlante les saveurs délicates du gazpacho. Il s'allongea paresseusement. Son chapeau rabattu sur les yeux le plongeait dans une obscurité propice à une sieste légère entrecoupée de bribes de conversations animées.
- Je suis certain que nous aurions de meilleurs rendements si nous pouvions faire des investissements plus importants pour moderniser nos exploitations, affirma Pedro Aceituno.
- Tu vas nous remettre ça avec ton idée de coopérative ! lui lança moqueur le vieux Guzman.
- Ça tombe sous le sens, rétorqua l'oncle Blas, regarde un peu : si nous créons à plusieurs une coopérative agricole, nous pourrons acheter du matériel bien plus performant et commercialiser plus facilement notre production d'huile d'olive. Nous pourrons aussi prévoir une caisse de solidarité pour compenser les pertes des moins bonnes années !
- Tout ça, c'est peut-être très bien mais ce n'est plus pour moi… je suis trop vieux grommela Guzman.
Le vieux ponctua ses dires en crachant un jet de salive savamment calculé qui atterrit au bout de ses sabots poussiéreux. Pedro Aceituno regarda la petite flaque humide disparaître dans les cailloux surchauffés du sol. Cette histoire de coopérative cela faisait déjà quelques temps qu'il y songeait et, beaucoup de ses compagnons, réticents au départ, commençaient à entrevoir les avantages d'un tel système. Forcément, il leur faudrait emprunter de l'argent et sans doute faire des sacrifices au départ mais, le jeu en valait la chandelle, il en était certain.
Sérvula qui n'entendait rien à tous ces projets d'hommes avait bien essayé de dissuader son entêté de mari de mener à bien un tel projet. Il lui était inconcevable d'acheter quelque chose avec de l'argent que l'on ne possédait pas. Et qu'adviendrait-il si Pedro ne pouvait plus rembourser sa dette ? Il essaya de lui expliquer la caisse de solidarité, Juanito et Francisco qui seraient en âge de vraiment gagner leur vie mais elle se replia dans un silence outragé en refusant de l'écouter davantage.
Sous un soleil de plomb, le ballet des hommes commença. Chaque coup de fourche faisait voler la paille. Les femmes balayaient vigoureusement les grains échappés aux fourches qu'elles réunissaient en un tas dont on s'occuperait plus tard. Indifférents à la sueur qui leur piquait les yeux, les hommes soulevaient inlassablement leur trident en bois, inondant l'atmosphère saturée de chaleur et de poussière, d'une pluie de paille dense qui retombait sur les côtés en cataractes dorées. Un tas de paille grossit rapidement au centre de l'aire qui ne tarda pas à ressembler à une dune insolite échouée là par hasard.
Il faisait presque nuit quand Juanito posa enfin sa fourche. Il but longuement, en tenant la cruche largement suspendue au-dessus de sa bouche, sans renverser une goutte d'eau. Blas vint le retrouver et prépara une couche improvisée sur l'énorme matelas de paille qui exhalait des senteurs chaudes et sucrées.
- Tu as vu toutes ces étoiles ? s'exclama l'enfant.
- Oui… regarde… Là c'est la Grande Ourse et là… la Petite
- Et celle-là Juanito, c'est laquelle ?
- C'est l'Etoile du Berger…
La respiration régulière de son petit frère mit un terme au cours d'astronomie. Juanito se roula dans sa couverture. Le cri d'un rapace le fit tressaillir. Le souffle du vent qui venait de se lever lui apporta le sommeil.
Par chance, le vent qui courait des montagnes n'avait pas perdu de sa vigueur pendant la nuit et ils se remirent au travail dès les premières lueurs du jour. Juanito et ses compagnons, avaient troqué leur fourche en bois contre une pelle et, juchés sur le tas de paille, lançaient en l'air de grandes pelletées de paille et de grain mêlés. Carmen et les autres femmes finissaient de balayer le blé des gros débris et des saletés que le vent ne soulevait pas. Peu à peu le blé propre s'éleva sous le regard des travailleurs harassés mais heureux car la récolte avait été bonne : le pain ne manquerait pas, ni les semences.
Juanito se proposa pour ramener la jument de son grand-père à la ferme. Personne ne fut dupe de son accès de serviabilité, tout le monde savait qu'il profiterait de l'aubaine, bien trop rare à son goût, pour galoper dans la garrigue comme un fou. El Abuelo Juan avait racheté le cheval à un voisin qui voulait l'abattre car il ne lui servait plus à rien. Le vieil homme était rentré dans une de ses légendaires colères, traitant l'autre d'assassin et de sans-cœur, lui rappelant la noblesse et l'intelligence de ces animaux et leur complicité séculaire avec les humains.
- Ecoute Juan, si cette jument te plaît, je te la vends, ton prix sera le mien, mais, fais vite, j'ai autre chose à faire !
Juanito se trouvait là avec son père quand el Abuelo revint avec la jument. Cela n'avait rien à voir avec une mule ou un âne, il se dégageait d'elle quelque chose de farouche et de fier et il tomba instantanément sous le charme. Bien entendu, le voisin s'était bien gardé de lui vendre la selle avec et Juan, tout à son plan de sauvetage avait complètement omis de la lui demander. Qu'importe ! Juanito la monta à cru. A dix-huit ans, Nora était encore sa seule histoire d'amour. Elle frémissait comme une fiancée quand elle reconnaissait ses pas ou sa voix. Elle piaffait d'impatience et frottait son museau humide dans son cou et renâclait de dépit s'il ne l'emmenait pas se promener, le regardant s'éloigner avec un petit hennissement triste.
Juanito s'engagea sur un petit sentier longeant un ravin profond d'une quinzaine de mètres. Il était déjà passé par là deux ou trois fois auparavant mais, sa peur du vide lui faisait toujours préférer la grande route qui mène à Jaén même s'il devait effectuer un détour de plusieurs kilomètres. Cependant il était tard et il était sale et fatigué. Faisant fi de ses appréhensions il avança en se disant qu'il mettrait pied à terre pour franchir le passage le plus étroit du chemin.
Le bruit sourd de sabots et le bêlement d'une chèvre lui firent lever les yeux : en face de lui, un convoi de trois ânes attachés entre eux et une petite chèvre blanche venaient à sa rencontre. Juanito interpella l'homme qui marchait derrière :
- Hé ! L'homme, retenez vos bêtes, il n'y a pas assez de
place à cet endroit pour que nous nous croisions.
- Tu es tout seul, recule toi !
- C'est ridicule, c'est moi le plus engagé, vous n'avez juste
qu'à retenir vos bêtes et attendre que je sois passé.
Mais l'homme, frappé de surdité à moins que ce ne fût d'imbécillité continua d'avancer, ignorant les exhortations de Juanito qui se plaqua contre la paroi et ne bougea plus.
L'âne de tête arriva à la hauteur du jeune homme qui tenait fermement les brides de Nora. Le paysan anticipa trop tard ce qui allait se passer, l'âne se déporta sur le côté pour croiser Juanito et la jument, le bât trop chargé le déséquilibra, ses sabots mordirent le bord, les pierres roulèrent et les trois bêtes furent précipitées dans le ravin dans un grondement de cailloux et de branches cassées.
Sur le chemin, un silence sépulcral auréolé de poussière retomba brusquement, la petite chèvre blanche et Nora se contemplèrent stupidement. En bas, les ânes braillaient de frayeur, encore, sonnés, mais miraculeusement sains et saufs, protéges par leur bât qui avaient amorti leur chute. L'homme s'accroupit prudemment et adressa des paroles de réconfort à ses malheureux baudets. Juanito hésitait entre le fou rire et l'envie de s'esquiver discrètement pour échapper à la colère du paysan. Il jugea la dernière solution trop peu glorieuse et, en plus, il ne se sentait pas vraiment responsable de l'incident. Après tout, ce vieil idiot était plus bourrique que ces ânes et n'importe qui d'autre l'aurait laissé passer sans s'obstiner ainsi. Il lui proposa donc poliment son aide.
- Espèce de jeune crétin arrogant ! Monsieur "je-crois-tout-savoir"….
Le reste de ses paroles se perdit dans un flot d'injures imagées parmi lesquelles, Juanito crut comprendre qu'on se passerait de sa "putain d'aide de merde" car il avait fait assez "d'âneries" comme ça ! Juanito se garda bien d'insister et franchit les derniers mètres en oubliant son vertige.
Le derrière un peu endolori par sa chevauchée, il déboucha au pas dans la cours de la ferme. Sérvula était là avec d'autres femmes.
- Tu es revenu par le sentier du grand ravin ? lui demanda l'une d'entre elles qu'il n'avait jamais vue
- Heu… oui… pourquoi ?
- Parce que mon mari est allé à Jaén ce matin avec les trois ânes, il devait même ramener une chèvre, tu aurais pu le croiser.
- Oui… effectivement… mais je crois qu'il aura un peu de retard.
Et sur ces paroles lapidaires, Juanito disparut avec Nora dans l'écurie.