Le Village Andalou : chapitre 14
Publié le 6 Décembre 2006
Juanito apposa fermement sa signature en bas du document que venait de lui présenter le fonctionnaire de service qui le félicita d'une poignée de main un peu molle. Il lui souhaitant, sans conviction, une longue et heureuse carrière. Le jeune homme lui répondit qu'il s'efforcerait d'être digne de la mission qui lui était confiée et que c'était pour lui un honneur de rejoindre le corps de tous ceux qui contribuaient à faire de l'Espagne un pays cultivé et moderne. L'employé réprima un bâillement d'ennui qui eut raison de cette fervente envolée et Juanito estima préférable de ne pas s'attarder. Il referma la porte du bureau derrière lui et à peine dans le couloir, il se replongea avidement dans la contemplation de son diplôme : "Le Président de la République Espagnole et en son nom, Le Ministre de L'Instruction Publique et des Beaux Arts considère que conformément aux dispositions prévues par la législation en vigueur Don Juanito Aceituno Barranco a subi avec succès les épreuves du concours de l'Ecole Normale d'Instituteur et qu'il peut à ce titre exercer le métier de maître d'école du premier degré". Il rêvait de ce moment depuis si longtemps qu’il avait peine à croire qu’il s’agissait bien de lui. Peut-être y avait-il eu une erreur dans les résultats et on allait lui annoncer que c'était un autre qui avait été reçu et non lui ou bien, qu'il fallait repasser les épreuves, celles-ci ayant été annulées pour tricherie. Juanito, comme sa mère, cultivait avec bonheur le don des scénarios catastrophes. Il pouvait même, dans les cas extrêmes, s'en rendre malade et développer en quelques heures un terrible urticaire géant que la vieille Pepa avait toutes les difficultés du monde à faire disparaître.
En débouchant dans le grand hall, il aperçut son père qui n'avait pas osé s'aventurer au-delà du perron Pour masquer sa timidité, il l'attendait en pétrissant maladroitement le bout de son écharpe du dimanche. Il oublia aussitôt ses craintes infondées et s'empressa de remettre à son père le diplôme tant attendu. Pedro Aceituno le parcourut à son tour avec attention et gravité mais sans rien laisser paraître de son émotion. Toujours aussi peu rompu aux effusions de tout ordre et encore moins aux compliments il se laissa tout de même aller à serrer son fils contre lui avec une sèche maladresse qui les exaspéra tous les deux. Pour mettre fin à l'embarrassante étreinte paternelle, Juanito s'écarta rapidement, roula le diplôme avec délicatesse et le fit disparaître dans un vieux cartable au cuir craquelé. Puis, ils sortirent de l'Ecole Normale et marchèrent en silence jusqu'à la gare routière. Le bus n'était pas encore là. Ils durent se résoudre à attendre un long moment sur le parking balayé par un petit vent aigre. Une automobile solitaire remonta vers la Cathédrale et klaxonna un improbable passant. Pour tromper le temps et se mettre à l'abri du froid, ils se rendirent dans le bar tout proche.
Dans la salle enfumée et bruyante, parsemée de bouts de papier et de mégots il réussirent à se faire une place au bout du comptoir. A côté d'eux, un groupe d'hommes discutaient avec animation de la Réforme Agraire qui n'en finissait pas de voir le jour. L'avènement de la deuxième République, à peine un an plus tôt, avait pourtant réjoui plus d'un de ceux qui avaient voulu y voir, comme Luis Arasquitain, la fin d'un grand cycle historique de quatre siècles dont le début avait été marqué par l'écrasement en 1521 des comuneros de Castille par les troupes de Charles Quint.
- Quand je pense à toutes ces terres en friche qui n'attendent que socs et charrues depuis des lustres ! Tu te rends compte ! Des terres qui ne servent à rien ni à personne alors que tant d'entre nous ne possèdent rien !
L'homme ponctua ses paroles d'un coup de poing rageur sur la table qui menaça de renverser les verres qui s'y trouvaient. Son compagnon, imperturbable, finit d'un trait un fond de bière saumâtre qui lui arracha un rôt sonore.
- Il faut éviter la précipitation, nous courons à la catastrophe si nous ne faisons pas plus preuve de patience et de raison…
- Ta ! Ta ! Ta ! – rétorqua l'autre – personne n'arrive à se mettre d'accord et c'est le bordel voilà tout ! Il y a ceux qui veulent collectiviser, ceux qui veulent partager ceux qui veulent je ne sais quoi et en attendant, le-bor-del ! Prenons les terres à ceux qui n'en font rien et donnons-les à ceux qui n'en n'ont pas !
- Si les choses étaient aussi simples - souffla Juanito à son père - … je me demande si nous nous en sortirons un jour !
Par la vitre embuée du bar il vit le bus venir se ranger sur son emplacement en vomissant une épaisse fumée noire. Le chauffeur coupa le contact et le moteur s'immobilisa dans un pathétique soubresaut. Ce moyen de locomotion qui lui était devenu familier depuis quelques années n'avait jamais pu gagner son enthousiasme et chacun de ses déplacements s'achevait par un épouvantable mal de tête. L'idée de s'asseoir là où tant d'autres avaient posé leur derrière suscitait en lui une irrépressible répugnance. Il choisissait donc toujours son siège avec soin, loin des autres voyageurs et près d'une fenêtre. Mais, il y avait toujours forcément quelqu'un qui se sentait obligé de venir s'installer à côté de lui et de lui faire la conversation. Ce n'était jamais une jolie jeune fille, on ne les laissait pas encore voyager toutes seules, mais toujours une grosse paysanne essoufflée qui sentait la sueur ou un homme péremptoire, qui prétendait avoir des idées sur tout mais surtout des idées que Juanito ne partageait pas toujours. Il avait définitivement pris les transports en commun en grippe au cours des derniers mois où ses obligations militaires l'avaient conduit dans un corps d'artillerie à Grenade. L'uniforme de l'armée républicaine qu'il arborait avec prestance lui valait de nombreux commentaires de la part de ses voisins. Il eut ainsi le droit à un nombre impressionnant de récits, plus ou moins authentiques, sur la perte de Cuba et la campagne du Maroc. Contrairement à lui, sa mère qui se faisait une montagne de tout, et ne supportait pas qu'un de ses enfants puisse vivre seul aussi loin d'elle, avait su tirer parti de l'autobus pour adoucir le déchirement que lui causait cette séparation. Elle lui apportait quantité de victuailles, tant elle était persuadée que la rigueur militaire le contraignait à un jeûne forcé qui ne manquerait pas d'avoir des conséquences dramatiques pour sa santé. Juanito espérait autant qu'il redoutait les visites maternelles, surtout quand Pedro Aceituno ne venait pas car alors, elle ne contenait plus son bonheur de le retrouver et l'étreignait avec fougue en sanglotant de joie.
- Mon fils ! Ah ! mon fils ! Sainte Vierge, que tu as maigri ! Tu n'as pas bonne mine ! Je sais moi ce qu'il te faut… attends…
Immanquablement, elle tirait de son panier, les gâteaux qu'il préférait, du jambon sec ou tout autre gourmandise amoureusement empaquetée. Il avait beau lui assurer qu'il ne manquait de rien et qu'elle ne devait pas se priver pour lui, car il savait qu'elle se privait pour lui préparer toutes ces douceurs qu'il aimait tant, elle ne voulait rien entendre. Elle consentit juste à ne plus lui apporter de lait de chèvre, le meilleur selon elle, car elle avait bien dû convenir, à regret, qu'il ne supportait pas le voyage. L'heure de la séparation donnait lieu à d'autres crises de larmes et de désespoir que Juanito avait toute les peines du monde à endiguer. Il la pressait toujours pour la raccompagner, soucieux d'arriver en premier et de lui trouver la meilleure place. Il attendait jusqu'au dernier moment l'heure du départ et, aussi longtemps qu'elle le voyait, elle agitait sa petite main derrière les vitres sales et il devinait sur ses lèvres tous les mots d'amour qu'elle n'avait osé lui dire.
Dans les jours qui suivirent la remise officielle de son diplôme, il reçut la première de toute une série d'affectations en tant qu'instituteur intérimaire qui allaient le ballotter d'école en école au gré des fantaisies de l'Administration. Il s'adapta sans trop de difficultés aux changements successifs d'atmosphère, d'élèves, de niveaux mais pas à l'affligeant constat qu'il se devait bien de faire à chaque fois : les écoles dans lesquelles il enseigna au cours de ces premières années souffraient toutes, sans exception, de la négligence rédhibitoire dont l'éducation était victime depuis des lustres. Les manques étaient criants mais il ne pouvait que les consigner d'une belle écriture appliquée dans l'inventaire des objets et du mobilier qu'il était tenu d'effectuer à chaque prise de fonctions. Mobilier usagé ou inutilisable, bureau et fournitures en nombre insuffisant, manuels scolaires déchirés ou trop anciens. Heureusement, si la politique agraire du nouveau gouvernement tardait à faire sentir ses effets, les avancées en matière d'enseignement étaient nettement plus spectaculaires. Depuis un an, les républicains, désireux de donner une élite intellectuelle digne de ce nom à l'Espagne, portaient, non sans succès, tous leurs efforts sur l'enseignement universitaire. Le sort de l'enseignement primaire commençait aussi à s'améliorer puisque sept mille postes supplémentaires d'instituteur allaient être crées et plusieurs milliers d'écoles construites un peu partout dans le pays. L'autre innovation à laquelle Juanito n'eut pas le privilège de participer fut la mise en place des "missions pédagogiques" dont le but était de sensibiliser à la culture tous les oubliés du système éducatif et notamment ceux qui vivaient dans les zones les plus reculées. Le principe était simple, on bourrait des autobus poussifs d'étudiants ou de jeunes instituteurs équipés de tout un arsenal pédagogique et on les envoyait prêcher la culture aux plus démunis des espagnols. Un de ses camarades de chambrée à la caserne, instituteur comme lui, lui avait raconté son arrivée dans un petit village d'Estrémadure et ses premiers contacts avec une population affamée et déguenillée qui avait eu beaucoup de mal à comprendre le sens de ces conférences sur la nature et l'évolution de l'espèce humaine dont la portée échappait à l'entendement de leur estomac vide.
- Je me souviens avoir laissé dans l'école une cinquantaine de livres alors que pas dix pour cent de ces gens là ne savait lire et que tous crevaient de faim et vivaient dans la misère la plus totale. Ils me demandaient l'aumône et moi je leur ai fait un commentaire du "Tres de Mayo" de Goya ! Je ne me suis jamais senti aussi idiot de ma vie !
- C'était quoi comme livres ? demanda Juanito.
- Tout un assortiment des plus grands auteurs européens, de Cervantès à Antonio Machado en passant par Rousseau, Victor Hugo et Tolstoï.
- Fichtre ! - s'exclama Juanito – tu as trouvé des amateurs de Guerre et Paix ?
L'autre esquissa une grimace amusée en signe de dénégation.
- Non, pas vraiment, pas plus que de "La vie des astres" ou de "La défense des travailleurs" de Kantaky.
- "La défense des travailleurs"… plutôt indigeste pour des gens qui crèvent de faim, railla Juanito.
- Bien moins que "La Constitution de la République" qui faisait aussi partie du lot !! Mais que veux-tu, aussi maladroite que puisse paraître cette mesure, elle a au moins le mérite d'exister et de vouloir mettre fin à l'élitisme culturel.
- L'autre jour, je me suis retrouvé à discuter avec un jeune comédien de la Barraca, la troupe de Lorca. Depuis quelques semaines, ils donnent dans de petits villages, des représentations des pièces de notre patrimoine littéraire et, il m'a avoué être tombé des nues quand il a découvert la misère de nos concitoyens.
- Jusqu'à ces derniers mois, la plupart de nos intellectuels et de nos artistes n'avaient pas la moindre idée de la réalité de leur propre pays. Mais les choses vont changer, je suis sûr qu'elles vont changer.
Juanito acquiesça en silence et regarda les volutes de sa cigarette s'élever au-dessus d'eux. Malgré toutes les mesures que les socialistes avaient mis en place en si peu de temps, l'euphorie des premières semaines s'émiettait petit à petit et le rang des mécontents ne cessait de croître. L'Eglise tout d'abord qui n'entendait pas de cette oreille la séparation avec l'Etat, les grands propriétaires qui se sentaient spoliés par la Réforme agraire, les anarchistes qui bouleversaient la donne, certains officiers de l'armée qui avaient été mis sur la touche mais qui sauraient, l'heure venue, remettre de l'ordre dans tout ce fatras marxiste. Il se rappelait les larmes de joie de son père et de son grand-père à l'annonce de la proclamation de la République et de l'immense espoir qui s'était emparé de lui. Il se sentait investi d'une mission presque sacrée, il appartenait à une génération qui avait été choisie pour porter l'Espagne sur les voies de la justice sociale et de la dignité morale, génération qui vengerait les siens, dans la paix et par le savoir, de l'humiliation séculaire qui les opprimait.