La maison d'en face
Publié le 15 Mars 2007

La maison d'en face vient d'être vendue aux enchères. C'est une vieille maison, abandonnée depuis des lustres par ses propriétaires. Je m'étais habituée à la voir là tous les matins en ouvrant les volets. Je ne faisais même plus attention à sa laideur, aux buissons de ronces qui avaient tout envahi ni aux haies folles que plus personne ne venait tailler. Devant le petit perron de l'entrée il y a un vieux puits où viennent se prélasser tous les matous du quartier y compris le mien qui règne en maître sur la féline engeance. Je ne lui ai pas encore dit pour la maison et je ne sais pas comment faire. Les chats n'aiment pas qu'on change leurs habitudes et lui, il a treize ans ; je sens que ça va lui filer un coup.
Je ne vis pas dans un quartier chic, c'est juste une petite rue sans histoire où passent les vieux pour aller au marché et les enfants pour aller à l'école. Lao Tseu les regarde passer, assise sur le petit muret. Les vieux lui font des compliments sur son joli museau et les enfants aiment bien la faire aboyer. Lao Tseu déteste cordialement les enfants et adore les vieux : allez savoir pourquoi !
Aujourd'hui les travaux ont commencé dans la maison d'en face et il y a eu un joli remue ménage toute la journée. Les vieux s'arrêtaient pour regarder et commenter, juste sous mes fenêtres. Chacun y allait de son avis. J'ai même entrevu Papy Jean-Claude sur le chantier vers midi. "Moi je vous dis qu'il faudrait tout raser, y'a plus rien qui tient debout la dedans" ; "Vous pensez, ils n'ont pas assez d'argent pour tout refaire" ; "Ben moi, j'aurais pas acheté ça et d'ailleurs…". Je n'ai pas bien entendu la suite parce que le téléphone a sonné. Moi, de toute façon, je m'en fiche un peu de ce qu'ils vont faire de cette maison. Moi, j'aurais bien aimé qu'elle reste comme ça avec tout son fouillis partout et sa porte d'entrée éventrée.
Le chat s'était assis sur le pilier au-dessus de Lao Tseu. Sa queue fouettait l'air par moment. Je n'ai pas réussi à savoir s'il était en colère ou juste agacé. Les ouvriers faisaient beaucoup de bruit et ils ont allumé un grand feu pour faire brûler toutes les cochonneries. Vers seize heures, la police municipale est venue les verbaliser à cause du grand feu qui faisait plein de fumée. Il m'a semblé voir une lueur de satisfaction dans les prunelles jaunes du chat. Quand ils ont sorti le marteau piqueur, Lao Tseu est rentrée épouvantée dans la cuisine et le chat m'a demandé à manger.
A dix-huit heures il n'y a plus eu de bruit. Les ronces avaient disparu. La maison offrait aux regards des passants sa masse nue et incongrue. J'ai eu un pincement au cœur quand je me suis aperçu qu'ils avaient démonté le vieux puits.