La Dune du Pyla
Publié le 11 Juillet 2006
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Le 10 août 1936 : sur le coup, j'ai cru que Jean s'amusait encore à m'éblouir avec la lampe torche. Ce n'était que le soleil qui venait de glisser ses rayons dans la pénombre de la tente. Mes lèvres avaient un goût légèrement salé et une humidité un peu poisseuse imprégnait nos vêtements. Je me suis levé sans attendre et en faisant assez de bruit pour le tirer de son sac de couchage : ce n'était pas le moment de traîner au lit par un temps pareil.
En discutant hier soir avec le paysan qui nous a autorisé à planter notre tente sur son petit lopin de terre, nous avons pu affiner notre périple autour du Bassin : "Allez faire un petit tour dans la Ville d'hiver vous verrez de bien belles maisons, pour le reste mes garçons, il y a mieux ailleurs ! ". Après moult discussions, carte Michelin à l'appui, nous avons fini par tomber d'accord sur les différentes étapes de notre séjour :
- 10 août (donc aujourd'hui) : visite du Pyla, ascension de la dune. Embarquement vers le Cap ferret dans l'après-midi.
- 11 août : Visite de la pointe du Cap- ferret. Banc d'Arguin.
- 12 août : Les villages ostréicoles
- 13 août : Le fond du Bassin
- 14 août : Biganos, le delta de la Leyre.
- 15 août : Gujans – Mestras
- 16 août : Retour en Lot et Garonne
Sur les conseils de notre hôte d'un soir, nous prenons la route vers le Pyla (ou Pilat, les panneaux indicateurs semblent capricieux et ne nous donnent jamais la même orthographe). Nous résistons tant bien que mal à l'envie de piquer une tête dans l'Océan et continuons notre route qui serpente au milieu des pins.
Nous voilà enfin au pied du fameux "sablonney", le gros tas de sable, comme les Gascons appellent la Grande Dune. La forêt semble disparaître d'un coup, engloutie sans vergogne par la voracité sableuse. On distingue encore la cime de quelques pins aventureux que la Dune n'a pas encore fini de digérer et nous comprenons que la montagne de sable est un être vivant qui progresse inexorablement vers l'intérieur des terres.
Pendant que j'attache nos vélos, Jean me lit les commentaires du guide que nous avons acheté hier à la Librairie Générale à Arcachon : "La Dune du Pilat s'est formée il y a 600 ans et s'étend sur 2700 mètres de long et 500 mètres de large. Elle atteint 116 mètres de haut pour une masse de 60 millions de mètres cubes. Elle progresse d'environ quatre mètres par an dans les terres et demeure la seule dune du littoral qui soit restée déboisée." Une rebelle !

Dune du Pyla
Je n'ai que jamais eu l'occasion de marcher dans de la neige épaisse, je suppose que la sensation doit être assez proche de celle que nous éprouvons en ce moment. Au bout de quelques mètres, un étau me serre la poitrine et j'ai les jambes sciées par l'effort. Nous nous enfonçons dans le sable meuble qui se dérobe sous nos pas. Les derniers mètres n'en finissent pas, nous sommes presque à quatre pattes pour les franchir. Nous rions… c'est si bon.
Je n'aurai jamais assez de mots pour décrire l'émotion qui m'a submergé quand je me suis redressé et que j'ai pu contempler l'incroyable panorama qui s'étalait sous mes yeux. J'aime le monde vu d'en haut, ce n'est pas pour rien que j'aime tant m'attarder sur les sommets du Pech de Berre. J'en prends plein les yeux, mon cœur déborde de bonheur, j'ai l'impression d'avoir traversé la Terre et d'atterrir ailleurs, sur un monde à part.
Nous sommes sur le dos du mastodonte de sable échoué sur la plage, nous l'avons vaincu et il nous offre son ultime récompense : jouir jusqu'au vertige du ciel, de l'océan et du sable qui s'épousent dans l'infini de l'horizon.
Aucune brume matinale n'arrête nos regards qui se perdent à droite, aux confins du Bassin : L'Île aux Oiseaux et les cabanes Tchanquées s'étirent vers le ciel qui les caresse de ses doigts azurs. Sur la gauche, la Dune s'étire comme un gros reptile rassasié de soleil, puis plonge dans la mer vers d'insondables univers. Mais c'est juste là, devant nous, que c'est le plus beau : un immense banc de sable clair ferme l'entrée du Bassin, la large conche qui échancre son flanc lui donne des airs de quartiers de lune sous le soleil. Comme des abeilles autour d'une ruche, des petits bateaux à fond plat, "les pinasses", s'affairent dans les parcs à huîtres qui affleurent à la surface de l'eau. Des nuées d'oiseaux s'envolent par à-coups joyeux dans l'air salé. Au-delà encore, la langue de sable du Cap-Ferret émerge de son sommeil. Les vagues du grand large se brisent sur les fonds découverts, dans un friselis d'écume blanche.
Pas un bruit, du haut du géant de sable, le "silence de la mer" a quelque chose de palpable.