Epilogue

Publié le 9 Juillet 2006


       François et Jean, deux jeunes lot et garonnais profitent de leur premiers congés payés pour découvrir la mer en août 1936. Pablo, un jeune espagnol qui a fui la guerre qui fait rage en Espagne s'est joint à eux.

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Galerie de la Marine, Bullotin

    Je n'ai jamais pris le temps de rédiger la dernière journée de notre carnet de voyage. Bien sûr, de ces derniers instants sur le Bassin avant de remonter dans le train, j'aurais pu raconter nos courses pour acheter les incontournables souvenirs ou écrire les dernières cartes postales. J'aurais pu encore, évoquer nos adresses respectives, griffonnées à la hâte,  échangées comme des serments de se revoir un jour. Mais je savais que je ne reverrai pas Pablo. Quand nous nous sommes séparés sur le quai de la gare d'Arcachon il était déjà ailleurs, au-delà des Pyrénées, parti rejoindre, un vieux fusil à la main, l'armée des justes, celle qui ne gagnerait pas, celle qui serait vaincue. Ce qui le décida définitivement c'est la mort du poète assassiné dans les bas-fonds de Grenade. J'en veux pour preuve la seule lettre que j'ai jamais reçue de lui, datée du 20 août 1936 : "Mes chers amis, Frederico Garcia Lorca n'est plus, mon cœur déborde. Ma place n'est plus ici. Contre la volonté des miens je pars défendre la justice et la liberté. No pasarán ! Que Dieu vous garde mes amis et qu'il vous protège des démons à venir. Je vous serre fort contre mon cœur. Votre ami Pablo."

              L'horreur nous a rattrapés à nous aussi. De cette époque je garde le souvenir d'un hiver sans fin, même si par ici nous fûmes relativement épargnés, à part peut-être un peu à la fin. Jean eut le courage que je n'eus pas, à ma grande honte je dois avouer. Je n'ai aucune explication pour expliquer ma frilosité. J'ignorais tout de ses activités clandestines jusqu'à ce qu'il soit arrêté à Bordeaux par la Gestapo et déporté avec d'autres résistants en Allemagne. Mais, Jean est revenu, comme touché par cette grâce injuste que nous appelons Dieu. Il ne m'a guère parlé de ce qu'il avait vécu là-bas. Un soir, quand il eut enfin retrouvé l'apparence d'un être vivant, il est passé me voir. Il a déposé un carton à dessin sur la table de la cuisine. Alors j'ai su pourquoi dans son éternel sourire, flottaient à tout jamais les fantômes tristes de sa vie brisée.

              Il a gardé la ferme de ses parents et puis il s'est marié avec une fille de Villeneuve qu'il avait rencontrée aux Beaux-Arts pendant la guerre. Pour les Beaux-Arts je savais, c'est d'ailleurs comme ça qu'il est rentré dans la Résistance, mais ça je ne l'ai su qu'après. Il a acquis au fil des ans une petite notoriété locale, il expose dans les galeries de la région. Ses peintures et ses croquis ont perdu un peu de leur naïveté poétique, l'œil averti peut y détecter une touche de gravité, celle de la maturité je suppose.

 

              Plus tard, bien plus tard, quand nous fûmes tous enfin sortis de ce long tunnel où nous avions laissé beaucoup de nos illusions, un peu de notre jeunesse et parfois même notre âme et notre dignité, je suis retourné sur le Bassin. Il y avait un peu plus de voitures, on avait construit pour les touristes, des choses assez laides, des villas sans originalité vers le Pyla. La langue sableuse du Cap Ferret malmenée par les attaques de l'Océan s'abîmait dans la mer par pans entiers, au grand dam des riches propriétaires, vermisseaux dérisoires face au courroux des éléments. J'ai retrouvé la maison des parents de Pablo, son grand escalier sous les frondaisons. J'ai osé entrer et demander. Une jeune femme délicieuse m'a accueilli. Dans ses yeux bleus, on aurait cru voir un ciel immense qui me fit chavirer. Elle m'expliqua que la maison avait été vendue à la fin de la guerre à un couple de riches bordelais qui n'y venaient jamais et qui la louaient pendant les vacances. Non, elle n'avait pas connu les espagnols mais, elle savait en revanche qu'ils étaient retournés en Espagne en 1939 alors que tant d'espagnols arrivaient chez nous, fuyant les troupes nationalistes victorieuses. "Mais je crois que leur fils est ici, si vous voulez, je vais vous accompagner. De toute façon, je n'avais rien à faire"

              C'est une simple tombe de marbre blanc aveuglant sous le soleil du plein été. Dessus, il y a juste une inscription, laconique comme un reproche : "Pablo Morales – Juin 1916 – octobre 1936".

              - Vous le connaissiez ? m'a-t-elle demandé .
              - Oui, un peu. Qu'il repose en paix.
 

              Louise, elle s'appelait Louise ne m'a plus jamais quitté et je l'ai épousée. C'est elle qui m'a encouragé à faire ma première exposition photo et à écrire mes premiers articles. Je vis de ma plume, je suis heureux. Mon carnet de voyage "Eté 36, de Clairac à Arcachon" va être publié dans quelques semaines. En plus des textes originaux, j'ai fait ajouter les croquis de Jean et des photos que j'ai réalisées après".

 

              Ma vie s'est alignée sur le cours tranquille des choses, je n'en demande pas plus. Parfois, il me prend des envies d'ailleurs, je rêve de découvrir les hauts plateaux andins, la muraille de Chine ou l'hiver canadien. Mais je ne suis pas certain de pouvoir encore m'émerveiller autant, de pouvoir être encore ce jeune homme qui découvrit la mer pour la première fois.

             
             FIN

Textes et Photos : Khassiopée
Dessins : Bullotin

Rédigé par khassiopee

Publié dans #Eté 36 : De Clairac au Bassin d'Arcachon (récit )

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M
Coucou Khassiopée, je te souhaite un excellent dimanche.<br /> Bises,
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M
J'ai tout lu du début à la fin. J'avais déjà commencé ma lecture sur ton autre blog, mais comme je ne me rappellais pas, j'ai recommencé. Et évidemment, la fin m'a fait pleurnicher. C'est incroyable être comme je suis, le pire c'est que je l'avoue sans honte. hé hé. Mais ton écriture est splendide et poétique. Elle ne me laisse jamais indifférente. Et ton blog n'a enfin plus de secrets pour moi. ;-)Grosses bises. Maja.
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C
j'ignore totalement comment tu pourrais créer une marge à droite...<br /> en laissant 3 espaces blancs à la fin de chaque ligne? (le boulot...!)<br /> en remettant des modules à droite?<br /> en demandant de l'aide aux modos? (ça sonne bien, en tout cas, "de l'aide aux modos")<br /> c'est tout ce que j'ai trouvé comme suggestions...
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K
Je crois qu'il faut que je bidouille mon css ou que j'évite de justifier mon texte : ça fait iech !
M
voilà c'est fini............la ti'mel elle est triste........
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M
Coucou !!<br /> a quand la nouvelle histoire ??
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F
Une monarchie dérisoire, une république faible et intolérante, des élections honteusement truquées, une guerre atroce, une dictature nauséabonde et sans états d'âme... En aura-t-il fallu des horreurs pour que l'Espagne trouve ses marques démocratiques, avec les spasmes et répliques des années 1980... Et pour couronner le tout, les tentations centrifuges Basque et Catalane, pour ne citer que celles-là... <br /> Donde vas, Espanã?<br /> Amitiés<br /> Fabrice
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L
Bravo.La fin est très belle. Le reste aussi d'ailleurs.Rien d'autre à dire.
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C
Cerise a raison, il manque la marge pour bien poser le doigt et ne pas sauter une ligne. Quand on commence on va jusqu'au bout et quand c'est fini on dit déja !Bisous Khassiopée.
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C
après tous les compliments énoncés ci-dessus, je peux me permettre une petite critique: ça manque de marge à droite!<br /> seul point négatif relevé par nos équipes de critiques zélés
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K
Si il n'y a pas de marge c'est qu'il n'y a rien à corriger..... Comment ? Moa la grosse tête ? Meuuuuh non !N'empêche que je ne sais pas résoudre ce problème de marge, si vous avez une solution
Y
c'était superbe en effet, et j'aime les histoires belles et qui finissent bien, avec juste cette pointe de nostalgie mais aussi le sentiment d'avoir touché à l'essentiel, d'avoir "vibré".... soupir... bon dimanche !
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B
Une douce nuit...
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M
Oh non ! Vilaine ! c'est fini ?!<br /> Bah toutes les bonnes choses ont une fin!<br /> C'était superbe, j'espère que tu écriras d'autres histoires courtes comme celle là, c'était un vrai plasir!
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