Le fond du Bassin d'Arcachon
Publié le 9 Juillet 2006
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Biganos, reflets dans l'eau
14 août 1936 : J'ai du mal à croire qu'il ne nous reste que si peu de temps. "Le bonheur passe trop vite" me suis-je exclamé en essayant de faire rentrer la tente dans son sac. "Il reviendra ! maintenant on sait où le trouver" m'a répondu Jean. Son visage s'est illuminé d'un large sourire et il a continué à regonfler les pneus de nos bicyclettes.
Pablo est toujours là. Ses parents ne se sont pas opposés à ce qu'il nous accompagne deux jours de plus. Hier soir, il est juste passé chez lui récupérer quelques vêtements de plus et un peu d'argent. Il habite une grande et belle maison pas très loin de l'océan. Avec Jean, on n'osait pas entrer : c'est toujours très intimidant de pénétrer chez des gens riches quand on n'a pas l'habitude.
Son père est homme imposant et sévère, sa mère une femme éplorée qui lançait des "Dios mío ! Dios mío" pathétiques en nous étreignant comme si nous allions tous mourir. Pablo s'est un peu écarté de nous, son père lui a glissé quelques mots à l'oreille en espagnol. Une petite fille tout de blanc vêtue est passée devant nous, ses longues tresses sombres ondoyaient sur son dos. Elle a dit "Buenos días' et puis elle a disparu dans la pénombre du corridor. Nous l'avons entendu rire et j'ai bêtement pensé "Tiens, elle est heureuse elle aussi", comme si les petites filles riches ne pouvaient pas être heureuses.
Un des bras de l'Eyre, Biganos
J'ai laissé avec regret la Pointe du Cap Ferret, je me sentais déjà "d'ici" dans cet espace étroit entre ciel et mer. Jean lui, avait envie d'aller de l'avant, il a enfourché son vélo sans un dernier regard sur les restes de notre campement. Je suis un sentimental, j'ai toujours du mal à m'en aller, à abandonner ce que j'aime. J'ai senti la main de Pablo sur mon épaule : "Ce n'est pas être sentimental, c'est difficile de quitter ses repères, de s'habituer à autre chose - m'a-t-il murmuré – moi, parfois j'ai peur de me perdre".
Nous avons déjeuné vite fait sur le pouce à l'ombre des cabanes du port d'Audenge. Dans cette partie du Bassin, l'Océan semble plus lointain. La marée basse découvre des fonds vaseux à l'odeur puissante, presque écoeurante. L'eau va et vient dans les savants entrelacs des chenaux et des esteys qui tissent une toile immense où s'abattent des nuées d'oiseaux gourmands. " Ça pue !" a dit Jean sobrement en contemplant les restes d'un poisson se dessécher au soleil de midi. J'ai songé que ce n'était pas pire que le Lot et Garonne à son heure, quand on vient juste d'épandre le fumier. Pablo nous a signalé un épais panache de fumée blanche qui blessait le bleu du ciel, vers le sud.
- "C'est l'usine de cellulose de Facture, aujourd'hui on a de la chance, il n'y a pas de vent, sinon, mon pauvre Jean, tu trouverais le fumet de ce poisson délectable".
- Quelle idée de mettre une usine dans un endroit pareil ! me suis-je exclamé.
- C'est une ressource économique non négligeable, je ne sais pas si c'est bien ou mal, en tout cas ça fournit des emplois aux gens qui vivent ici, m'a répondu Pablo.
Nous sommes arrivés en milieu d'après-midi à Biganos, l'Eyre se déchirait en bras innombrables qui couraient tous vers un même point qu'on ne voyait pas dans la touffeur de la végétation.
Jean s'est assis à peu à l'écart pour dessiner. Les lieux l'inspirent : je ne l'ai jamais vu aussi heureux. C'est son moment d'intimité, après ce sera le mien et je calerai mon gros cahier sur mes cuisses relevées pour raconter ma journée. Un peu plus loin Pablo tirera sa guitare de sa housse, il râlera un peu parce que l'humidité la désaccorde tout le temps, et il fera naître sous ses doigts un vieil air de son pays qui s'entretue. Je sais qu'il n'a pas de bonnes nouvelles. Les franquistes progressent et il enrage de voir son père s'en réjouir.
Loin du large, il fait presque trop chaud. D'ici, on dirait que la mer s'est tue. L'Eyre agite ses eaux vives vers la baie dans un joyeux tumulte de rivière qui arrive au but. Pablo nous a expliqué que c'est grâce à elle que le Bassin doit de ne pas être obstrué. Il y a encore deux ou trois ans, l'Eyre servait de voie de transport par flottage jusqu'à la scierie de Mios. Mais, nous n'aurons pas la chance de voir les radjaïres piloter leurs fins radeaux, la demande en bois a brutalement chuté mettant fin à cette activité si typique.

Cabanes, Biganos
Le temps semble pourtant s'être arrêté sur cette partie du Bassin. Les pêcheurs s'affairent, tirent leurs filets dans des cabanes qui ressemblent à la maison des sept nains. Pas de touristes chics et blasés, pas de beaux balcons à colonnades compliqués. C'est la vie de tous les jours, celle du labeur qui vous donne à manger qui s'écoule dans le crépuscule et, pourtant, plus que n'importe où je me sens ailleurs.