Le Banc d'Arguin (1)
Publié le 9 Juillet 2006
François et Jean, deux jeunes apprentis lot et garonnais, profitent de leurs premiers congés payés pour découvrir la mer en août 1936. Ils vont rencontrer Pablo, un jeune espagnol dont les parents ont fui la guerre d'Espagne qui vient d'éclater
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Le Facteur du Claouet, Dessin Bullotin
Pablo
12 août 1936 : J'ai enfin pris mon premier vrai bain dans l'Océan qui charriait encore ce matin des rouleaux énormes. La force tumultueuse des vagues m'a jeté je ne sais combien de fois par terre et, moi qui me croyait bon nageur dans les eaux tranquilles du Lot, j'ai bien dû admettre que je n'étais rien qu'un petit fétu de paille ballotté par la mer. On a mis du temps à se décider, l'eau était un peu froide et ce bruit, ce bruit qui nous forçait à crier pour bien nous entendre. Il y avait peu de monde, les vacanciers préfèrent se tremper dans les eaux plus calmes du Bassin, et j'ai voulu croire un instant que nous étions les maîtres de la langue de sable du Cap Ferret.
Avant de reprendre nos bicyclettes pour partir à la découverte de notre nouveau domaine, nous avons lézardé au soleil, à même le sable pour ne pas salir nos draps de bain.
Je l'ai vu arriver de loin par le petit sentier qui ouvre la dune vers la plage. Il ne devait pas être beaucoup plus âgé que nous, il marchait d'un pas vif et le vent qui gonflait sa chemise claire lui donnait des allures d'oiseau marin prêt à prendre son envol. Quand il est parvenu à notre hauteur, il s'est arrêté et nous a salué. Puis, il est resté là, debout à contempler la mer. Ses vêtements étaient impeccablement coupés et, le bermuda qui claquait sur ses cuisses bronzées auraient fait pâlir de jalousie le fils des "châtelains" du Vaqué.
Dans sa voix traînait un accent, mais pas d'ici, enfin pas du Sud-Ouest mais d'ailleurs.
- Oui – ai-je répondu – Vous aussi ?
- Oui, en quelque sorte. Je ne suis pas français, je suis espagnol et mes parents ont préféré s'éloigner un peu, enfin vous comprenez… avec ce qui se passe chez nous.
Il ne s'est guère étendu sur ce que faisaient ses parents, il ajuste dit qu'ils avaient une maison ici, sur le Bassin.
- La guerre civile est ce qu'il peut arriver de pire à une nation, on se bat contre ses voisins, contre ses amis, contre ses parents. Je ne suis pas franquiste, mon père est phalangiste. Ma mère n'est rien, elle ne fait que pleurer.
Ses yeux écarquillés vers le sud semblaient scruter l'horizon, comme s'ils cherchaient la ligne des côtes espagnoles qu'on ne voit sans doute jamais d'ici.
il nous a lancé ça comme ça, alors que nous roulions nos serviettes dans nos sacs à dos :
- J'aimerais bien vous accompagner, vous savez je connais bien le Bassin et puis je n'ai pas grand-chose à faire…
Je ne sais plus lequel de nous deux a répondu "oui" le premier, peut-être les deux en même temps, sans doute. Le fait est que, une heure après, notre trio improvisé, Pablo en tête, pédalait de concert vers la jetée du Bélisaire.
Le Banc d'Arguin
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Ostréiculteurs sur le Banc d'arguin
Le vieux pêcheur qui nous avait embarqué sur sa pinasse était un infatigable pédagogue qui, en moins de trente minutes nous avait initiés aux ruses les plus habiles pour naviguer sans danger dans l'entrelacs des passes.
Le vent est devenu plus fort et l'air plus vif, mouillé d'embruns, au fur et à mesure que nous gagnions le large. Le mélange de sel et d'eau faisait cuire notre peau au soleil et je ne savais plus s'il fallait frissonner ou avoir trop chaud et, quand nous avons enfin mis pied à terre, "à sable", devrais-je dire, j'ai compris que je touchais le bonheur du doigt. Jean serrait mon bras en murmurant des "Putain que c'est beau, François ! Putain que c'est beau, que si j'm'écoutais j'en chialerai". Et il en chialait le bougre et moi, je n'étais pas loin d'en faire autant.
A Suivre...